Tchad-Soudan.
Scepticisme sur son application, rejet par les rebelles,
l’accord de paix avec le Soudan risque de rester lettre
morte, sans un règlement des problèmes que posent les
rébellions dans les deux pays.
Intentions à l’épreuve
A
peine sèche l’encre de l’accord de paix entre le Tchad et le
Soudan, signé le 13 avril à Dakar au Sénégal, les rebelles
tchadiens l’ont rejeté, comme nul et non avenu, et juré de
poursuivre leur lutte pour renverser le régime du président
tchadien Idriss Déby, à moins qu’il n’accepte d’ouvrir le
dialogue avec eux. « Si Déby ne veut pas le dialogue, nous
allons le chasser par la force », a déclaré Ali Gadaye,
porte-parole de l’Alliance nationale tchadienne, un groupe
rebelle. Bien que l’accord stipule que le Tchad et le Soudan
doivent cesser d’apporter leur appui à des groupes rebelles,
le porte-parole de l’Alliance a précisé que cette entente
liait des Etats et non pas son organisation. Des rebelles
tchadiens utilisent régulièrement le Darfour, à l’ouest du
Soudan, comme base arrière pour mener des opérations au
Tchad. De son côté, le Soudan accuse le gouvernement
tchadien de soutenir des groupes rebelles du Darfour.
Le président tchadien et son homologue soudanais Omar Hassan
Al-Béchir ont signé lors du sommet de l’Organisation de la
Conférence Islamique (OCI), dans la capitale sénégalaise, un
accord visant à mettre fin aux attaques transfrontalières
menées par des rebelles dans un secteur comprenant notamment
le Darfour soudanais, en proie à la guerre. La signature du
document est intervenue après des pourparlers visant à
raviver une série d’accords bilatéraux qui n’ont pas réussi
à faire cesser les combats de part et d’autre de la
frontière tchado-soudanaise. L’est du Tchad abrite un
demi-million de déplacés, notamment des Tchadiens fuyant des
combats et des réfugiés du Darfour, où des violences
politico-ethniques ont fait environ 200 000 morts depuis
2003. L’instabilité de part et d’autre de la frontière a
gêné les efforts internationaux visant à distribuer de
l’aide humanitaire dans la région. Elle s’est propagée en
outre en République centrafricaine, pays voisin déjà en
proie à une rébellion sur son sol.
Les deux pays sont convenus de « normaliser » leurs
relations et de mettre un « terme définitif » à leurs
divergences. Ils ont accepté en outre de mettre sur pied un
« groupe de contact » composé des ministres des Affaires
étrangères de la Libye, de la République du Congo, du
Sénégal, du Gabon et de l’Erythrée, qui se réunirait une
fois par mois pour s’assurer que la « déclaration de Dakar »
est bien appliquée. Les deux pays, qui soutiennent chacun
des rebelles hostiles à leur voisin, se sont engagés « à
interdire toutes activités de groupes armés et à empêcher
l’utilisation de (leurs) territoires respectifs pour la
déstabilisation de l’un et l’autre de (leurs) Etats ». Ils
ont réitéré leur engagement envers une série de pactes de
non-agression signés par le passé, souvent sous l’égide de
la Libye mais aussi de l’Arabie saoudite, et qui ont cédé la
place à de nouvelles violences.
Reste donc à savoir si cet énième accord sera réellement
appliqué par les deux parties. Le président Béchir lui-même,
qui accuse Déby de n’avoir pas respecté les précédents
accords, s’est interrogé sur l’utilité d’un nouveau texte.
De son côté, le Tchad avait émis des réserves sur l’accord
de Dakar, le ministre des Affaires étrangères Ahmad Allam-mi
affirmant que N’Djamena espérait qu’« enfin le président
soudanais prendra des engagements de bonne foi et qu’il les
appliquera ». Ce scepticisme est de mise chez les
spécialistes du dossier. « C’est toujours mieux de signer
des accords que de se déclarer la guerre », a ironisé un
observateur à N’Djamena qui a requis l’anonymat. Pour lui,
il convient d’attendre pour voir si les intentions sont
réelles : « Par le passé, Khartoum a déjà poussé dehors (les
rebelles tchadiens) pour donner l’impression de respecter
les accords, mais en fait, il les armait pour qu’ils aillent
renverser Déby. Il faut voir ce qui va se passer cette fois
». Et de souligner que « les soutiens croisés ne sont pas du
tout de la même ampleur : d’un côté le Soudan arme
puissamment les rebelles tchadiens pour qu’ils renversent
Déby, de l’autre, le soutien tchadien aux rebelles du
Darfour (ouest du Soudan) est beaucoup moins important et
décisif ».
Annonce médiatique du président sénégalais Abdoulaye Wade
parlant de « solution définitive », présence du secrétaire
général de l’Onu, Ban Ki-moon, accolades des présidents
tchadien et soudanais à Dakar en marge du sommet de l’OCI :
tout a été fait pour donner à ce pacte un caractère
solennel. Néanmoins, « il n’y a rien de vraiment nouveau
dans cet accord », note un diplomate africain fin
connaisseur du dossier. Selon lui, « l’accord mère » conclu
en février 2006 à Tripoli par les deux voisins ainsi que les
accords techniques signés par la suite prévoyaient les mêmes
dispositions.
Le Soudan, dont les autorités avaient fait preuve de
beaucoup de scepticisme avant la signature, souligne que
l’accord de Dakar « contient un mécanisme de contrôle ». Ce
groupe de contact « se réunit tous les mois et si un des
pays, le Tchad ou le Soudan, a des griefs, ils peuvent
convoquer une rencontre extraordinaire », a expliqué le
ministre soudanais des Affaires étrangères Deng Alor Kuol. «
On parle beaucoup du groupe de contact prévu à Dakar mais il
y avait déjà un groupe de suivi dans l’accord de Tripoli »,
qui prévoyait aussi une force de paix jamais mise en place,
nuance toutefois le diplomate africain. « Il faut avant tout
que chaque pays règle ses problèmes internes. Que le Soudan
discute avec la rébellion au Darfour et que le Tchad
s’entende avec ses rebelles », ajoute-t-il.
Nouvelles divisions entre les rebelles
L’accord de paix est néanmoins loin d’être inutile, car il
permettra de dégeler les relations très tendues entre
N’Djamena et Khartoum. Cette décrispation peut permettre à
chaque pays de se concentrer au règlement de ses problèmes
intérieurs et de discuter avec ses propres rebelles. Cette
mission semble très difficile pour le Tchad, qui doit faire
face à une kyrielle de mouvements rebelles, en désaccord. En
effet, de nouvelles scissions se sont produites la semaine
dernière au sein des principaux groupes rebelles tchadiens,
divisant encore davantage l’alliance qui a failli renverser
le président Déby début février. Le vice-président de
l’Union des Forces pour la Démocratie et le Développement (UFDD),
Adouma Hassaballah, et des membres du Rassemblement des
Forces pour le Changement (RFC) ont créé un nouveau
mouvement, a expliqué mercredi dernier le chef de l’UFDD
Mahamat Nouri, estimant leur nombre à « environ 2 000 hommes
en tout ». Le dernier-né dans la complexe galaxie des
rebelles tchadiens s’appelle Union des Forces pour le
Changement et la Démocratie (UFCD). « Les Ouaddaïens des
deux mouvements ont fait scission pour créer leur propre
groupe », a poursuivi le général Nouri. Les Ouaddaïens sont
les habitants du Ouaddaï, la région d’Abéché, principale
ville de l’est du Tchad. Après leur défection, l’UFDD est
essentiellement composée de Goranes, ainsi que d’Arabes et
de Tamas. Le RFC de Timan Erdimi est dominé par les Zaghawas,
l’ethnie du président Déby.
Selon le général Nouri, un Gorane désigné fin février comme
chef unique de l’Alliance Nationale (AN) des rebelles, les
nouvelles scissions sont motivées par des questions de
leadership. « Les Ouaddaïens remettent en cause mon
leadership, qu’ils avaient initialement accepté, et disent
que c’est le Soudan qui m’a imposé comme chef, mais c’est
faux », a affirmé Mahamat Nouri. « Nous sommes prêts à
accepter l’UFCD dans l’Alliance nationale s’ils le veulent
», a-t-il assuré. Le front rebelle s’était déjà recomposé
fin février, lorsque le RFC avait refusé la désignation du
général Nouri. Le RFC avait donc quitté l’alliance, qui
comprend désormais l’UFDD, l’UFDD Fondamentale (UFDD-F) de
Abdelwahid Abdoud Makaye, et le Front pour le Salut de la
République (FSR) d’Ahmat Soubiane. Par ailleurs, des membres
du RFC en désaccord avec Timan Erdimi sont sur le point de
créer un nouveau groupe, a déclaré l’un de ces dissidents,
qui a requis l’anonymat. Il a accusé le RFC d’avoir « refusé
de rester dans l’alliance uniquement pour des motifs tribaux
».
La formation d’une alliance à la mi-décembre entre des
groupes jusque-là incapables de s’entendre avait été l’un
des principaux points forts des rebelles lors de l’attaque
des 2 et 3 février, quand ils ont été à deux doigts de
prendre le pouvoir. Depuis, les rebelles sont pour
l’essentiel repassés au Soudan après leur échec à N’Djamena.
Hicham Mourad