Polémique.
Le choix d’Israël comme invité d’honneur au 28e Salon du
livre de Paris (14-19 mars) a suscité une vague de
protestations. En Egypte et dans le monde arabe, mais aussi
en Israël même.
Un refus arabe unanime
C’est pour célébrer les 60 ans d’existence de l’Etat
d’Israël que le Salon du livre à Paris a fait le choix d’en
faire son invité d’honneur cette année. Il n’est pas le
seul, Israël étant aussi l’invité d’honneur à la Foire
internationale du livre de Turin (8-12 mai 2008), qui sera
ainsi le deuxième salon du livre en Europe à faire d’Israël
son invité d’honneur, à l’occasion de cette « célébration ».
Mais ces 60 ans sont aussi « 60 ans d’exode, de torture, de
meurtre, et d’humiliation collective imposés par
l’occupation militaire israélienne au peuple palestinien ».
C’est en ces termes que 25 présidents de différents unions
et syndicats professionnels égyptiens et arabes ont présenté
une note de protestation à l’ambassadeur de France au Caire
le 24 février. Une note très représentative de l’opinion
publique arabe, puisque, initiée par l’Union des écrivains
d’Egypte, elle a été signée aussi bien par Ibrahim
Al-Moallem, président de l’Union des éditeurs égyptiens,
Makram Mohamad Ahmad, président du Syndicat des journalistes
égyptiens, que par les dirigeants de l’Union des ingénieurs
et des médecins arabes, ou encore le représentant de
l’Organisation égyptienne des droits de l’homme. Dans cette
note, les signataires « réaffirment leur opposition totale à
la décision de l’administration du Salon du livre de Paris
qui a choisi Israël comme invité d’honneur » et « expriment
leur extrême mécontentement vis-à-vis de cette décision sans
précédent ».
Une initiative qui a rencontré un écho assez positif parmi
les écrivains et intellectuels égyptiens. « Je suis tout à
fait avec ceux qui ont protesté. A vrai dire, c’est le
moment le plus mauvais pour qu’Israël soit invité d’honneur
à cause des crimes contre les enfants qui ont lieu à Gaza.
La situation là-bas ne peut pas nous laisser indifférents »,
explique Bahaa Taher, romancier égyptien qui pense que « les
responsables français ont déjà exprimé maintes fois leur
alignement sur les politiques israéliennes ». Amina Rachid,
professeur de littérature comparée et activiste, pense que
le fait de protester est une action positive. « Je dirai
même qu’il faut que nous boycottions ce salon. Il est
nécessaire de prendre une décision ferme à ce sujet, surtout
à un moment où nous voyons tous les jours des enfants
palestiniens massacrés par les soldats israéliens. Le
boycott est un cri contre la violation quotidienne des
droits de l’homme en Palestine », dit-elle.
Le boycott cependant n’a pas que des adeptes, même du côté
arabe. Selon l’écrivain égyptien Gamal Al-Ghitani, une
déclaration de la position égyptienne et arabe peut être
faite sans boycotter le salon. « Avec tous mes respects à
ceux qui ont décidé de boycotter officiellement cet
événement, nous ne pouvons pas dicter à la France ses
invités. Nous ne devons pas intervenir. Je pense qu’au
contraire, l’Egypte doit participer à ce salon et
transmettre au monde entier les violations des droits de
l’homme et les crimes odieux commis contre les Palestiniens.
Et ce en exposant des photos sur les événements en cours, et
en organisant des séances de poésie et des débats en
invitant des poètes comme Mahmoud Darwich par exemple.
Est-il possible de boycotter tous les événements auxquels
Israël participera ? », conclut-il.
Pourtant, la position du boycott est d’ores et déjà adoptée
par plusieurs pays arabes et islamiques : le Maroc, la
Tunisie, l’Algérie, le Liban et l’Iran ont ainsi
officiellement annulé leur réservation au Salon du livre de
Paris. Cependant, l’Egypte n’a pas encore déclaré
officiellement sa position vis-à-vis de cette invitation.
Contacté par téléphone, le bureau du ministre de la Culture
répondait que ce dernier était au Mexique et qu’il n’avait
pas adopté pour l’instant de position officielle.
Du côté israélien, la position du boycott existe, même
minoritaire. Sur les 40 écrivains israéliens de langue
hébraïque invités à participer au Salon du livre de Paris,
un seul, le poète Ahron Shabtaï, né en 1939, et l’un des
plus grands poètes israéliens contemporains et le plus
apprécié des traducteurs de drames grecs en hébreu, boycotte
ce salon. Une position qui n’est pas nouvelle pour lui ; il
a déjà boycotté d’autres forums culturels rendant hommage à
Israël. Selon lui, « Israël commet tous les jours des crimes
de guerre et impose des punitions collectives aux
Palestiniens. Il n’y a pas de raison pour célébrer quoi que
ce soit ». Dans une interview avec Silvia Cattori,
journaliste suisse, Shabtaï condamne même ceux qui
participent au Salon du livre comme Amos Oz, Avraham
Yehoshua, David Grossman, Etgar Keret, entre autres. Pour
lui, ces écrivains aident par leur participation à « la
promotion de la propagande d’Israël ».
« Les organisateurs du Salon du livre ont en effet
privilégié le politique sur le culturel, en faisant le choix
de célébrer la fondation de l’Etat d’Israël », s’insurge
Mohamed Salmawy, président des Unions des écrivains
égyptiens et arabes. « Il ne s’agit pas pour nous de
protester contre la présence des écrivains israéliens, car
il y sont tous les ans. Nous protestons contre les honneurs
rendus à un Etat considéré par 59 % de l’opinion mondiale
comme la menace n°1 à la sécurité et à la stabilité
mondiales ». Des honneurs, qui, au-delà de la question du
boycott, ont mécontenté l’opinion arabe tout entière.
Shérine Mounib