Gasoil.
Des stations-service du pays sont depuis quelques jours mal
ravitaillées. Distributeurs, vendeurs et consommateurs se
renvoient La balle, mais la crise pourrait en fait annoncer
une hausse des prix.
Une pénurie qui en dit long
Tout
au long de la route agricole Le Caire-Alexandrie, les files
d’attente de minibus et de camions devant les
stations-service bloquent le flux de la circulation.
D’autres stations sont désertées, avec un panneau clairement
brandi à leur entrée : « Pas de gasoil ». Hag Ahmad,
chauffeur de minibus, fait depuis quelques jours des pieds
et des mains pour se ravitailler en carburant. Il enrage : «
Il est très facile pour les responsables gouvernementaux de
nier la crise du carburant. Ne les croyez pas ! Voyez
vous-mêmes la situation sur cette route ! ». Et de
poursuivre : « La plupart des stations n’ont pas de gasoil à
vendre, alors quand elles en ont, elles le vendent plus cher
». Al-Sayed Moustapha, autre chauffeur de minibus, prend le
relais : « Même si on trouve du gasoil, chaque véhicule n’a
droit qu’à 20 litres, ce qui suffit à peine à un trajet de
120 kilomètres. Comment donc gagner son pain ? »,
s’insurge-t-il.
Depuis près de deux semaines, une pénurie de gasoil
subventionné par l’Etat et d’essence 80 octane frappe
plusieurs régions d’Egypte. Le 92 octane manque aussi dans
certains quartiers huppés du Caire. Mais distributeurs,
ministère du Pétrole et propriétaires de stations-service
s’échangent les accusations, avec une conséquence unique :
les tarifs des moyens de transport ont augmenté et un marché
noir du gasoil est apparu. Du coup, les consommateurs
s’affolent. Ils accusent les propriétaires de stations de
profiter de cette pénurie pour faire augmenter les prix du
litre de gasoil sur le marché noir. Ces deux dernières
semaines, il a enregistré une hausse de 25 % passant
de 0,75 L.E. à 1,10 L.E. Accusation réfutée par les
propriétaires des stations. « Je gagne 19 L.E. par millier
de litres de gasoil vendus. Quel est mon intérêt à ne pas
vendre ? Cette crise touche non seulement les chauffeurs
mais aussi les boulangers, qui utilisent également le gasoil
pour leurs fours », se défend Gamal Habib, propriétaire
d’une station-service.
La pénurie a donc élevé le prix du peu de gasoil disponible
sur le marché avec un effet domino. Plusieurs chauffeurs de
minibus révèlent à Al-Ahram Hebdo avoir payé aux employés de
stations de gaz des pots-de-vin variant entre 5 et 20 L.E.
pour faire le plein. Mais ces chauffeurs ont vite répercuté
la hausse des coûts sur leurs clients. « Les chauffeurs ont
augmenté les tarifs cette semaine d’environ 25 %. Je ne peux
pas assumer du jour au lendemain une augmentation des
transports pour aller à mes cours », se plaint Habiba,
étudiante à l’Université du Daqahliya. Ce à quoi les
chauffeurs répondent : « Trouver du gasoil est devenu très
difficile notamment dans les grandes stations. Nous sommes
obligés de l’acheter plus cher dans les petites stations. Ne
nous pointez pas du doigt. Accusez plutôt le gouvernement »,
martèle Abdel-Fattah. La pénurie a atteint son apogée jeudi
dernier, ce qui a fait croire aux chauffeurs que le
gouvernement s’apprête à augmenter les prix en douce pendant
le week-end. « On en a marre de ces manœuvres. Qu’ils
augmentent le prix du gasoil et qu’on finisse », estime un
chauffeur en quête de gasoil sur la route agricole. « C’est
la 10e station à laquelle je me présente et qui n’a pas de
gasoil », poursuit-il.
En deçà des provisions normales
Le gouvernement, de son côté, nie son intention d’augmenter
le prix des carburants. Abdel-Alim Taha, président de EGPC (Egyptian
General Petroleum Corporation), réfute de plus toutes
accusations de réduction des quantités de gasoil
distribuées. « Le ministère du Pétrole distribue les mêmes
quantités de gasoil et d’essence. En revanche, la
consommation a augmenté », révèle-t-il à l’Hebdo. « C’est
une crise temporaire. Ne vous inquiétez pas, des quantités
supplémentaires seront distribuées afin de répondre à la
hausse de la demande », souligne-t-il. Là, les
intermédiaires ont leur mot à dire. Alaa Hafez, agent et
directeur de plusieurs stations, conteste la version du
gouvernement et révèle qu’au début de la crise, les
quantités distribuées étaient en deçà des provisions
normales. Il estime cependant que le lundi 10 mars, la
situation s’est améliorée grâce aux quantités
supplémentaires de gasoil distribuées par le gouvernement. «
Les quantités distribuées n’ont quand même atteint que 70 %
des quantités normales contre 40 % au début de la crise »,
dit-il.
Gamal Habib n’a lui pas encore ressenti l’amélioration. «
Depuis une semaine, nous n’avons pas reçu une goutte de
gasoil. Les distributeurs ne nous ont même pas révélé les
causes. Avant, nous recevions 26 000 litres par jour. Depuis
deux semaines, on ne reçoit que 13 000 litres, qui se
vendent en 3 heures ». Même son de cloche dans une autre
station qui reçoit d’habitude 300 000 litres par mois. Mais
ce dernier mois, elle n’a reçu que 52 000 de gasoil. « Pour
Tanta, le réservoir d’essence a instauré un quota quotidien
de 1,7 million de litres. Aujourd’hui, le quota ne dépasse
pas 250 000 litres pour 44 stations », souligne Habib qui
n’a noté aucune hausse de la consommation.
Ce qui est certain, c’est que cette pénurie intervient à un
moment où le gouvernement étudie la baisse des subventions à
l’énergie, devenues trop lourdes pour le budget de l’Etat.
Ce qui explique les rumeurs selon lesquelles le ministère du
Pétrole, qui couvre 40 % de la consommation locale par des
importations, a réduit les quantités importées en gasoil en
raison de la hausse des prix internationaux. Le prix de la
tonne métrique de gasoil s’élève à 880 dollars. Le litre
coûte donc en moyenne 3,7 L.E. alors qu’il est vendu à 0,75
L.E. par le gouvernement qui doit assumer la différence. Les
subventions au gasoil ont été fixées à 12,3 milliards de
dollars pour l’année 2007/08, un montant insuffisant en
raison de la hausse des prix du pétrole.
Ibtessam Zayed
Névine Kamel