Cinéma.
Sur écran, trois films (Chaos, Sine die et L’Ile) ont
cherché à miroiter une exaspération qui a commencé par
s’exprimer dans la rue. Le succès fut au rendez-vous, avec
des recettes de 47 millions de L.E. en l’intervalle de trois
mois.
Ras-le-bol!
«
Le gouvernement fait la sourde oreille face à nos peines »,
« Nous sommes marginalisés, nul ne s’aperçoit de notre
présence », « La loi qui règne est celle du plus fort ». Ces
bouts de phrase traduisant la colère d’une population
indignée trouvent leurs échos dans des films sortis ces
derniers temps, au grand dam de la censure égyptienne. Il
s’agit de Héya fawda (chaos, de Chahine et Khaled Youssef),
Hina maysara (sine die de Khaled Youssef) et Al-Guézira
(l’île de Chérif Arafa). Ces fictions incarnent en quelque
sorte les distorsions actuelles du rapport Etat–citoyens,
d’ailleurs ces derniers ont voté pour ces œuvres, avec des
recettes tablant autour de 47 millions de L.E., en quelques
mois (soit 19 millions pour Al-Guézira, 15 pour Chaos et 13
millions pour Hina maysara). Cela dit, elles retracent un
dysfonctionnement qui existe, allant au-delà de la
différence d’âge ou de style. Les cinéastes ont présenté la
réalité sans l’embellir.
Comme le révèle son titre, le film de Chahine co-réalisé par
Khaled Youssef traite du chaos qui sévit dans le pays. On
sort du film le cœur gros, envahi par une lourdeur d’être :
torture dans les prisons, corruption, passation des pouvoirs
… tout y est. Ensuite, avec Hina maysara, on plonge dans les
quartiers informels où se conjuguent les facteurs
politiques, économiques, psycho-sociaux, etc. pour vaincre
une population en détresse. Les habitants se sentent aussi
marginalisés que ceux de la Haute-Egypte, dépeints par
Al-Guézira, en perpétuel conflit avec les autorités. « Je
connais ces gens dont je me fais le porte-parole. C’est une
manière de délivrer leurs secrets, souffrances et rêves »,
lance Nasser Abdel-Rahmane, scénariste des deux premiers
films. Comme par hasard, l’auteur du film Al-Guézira,
Mohamad Diab, a passé lui aussi un bon moment au sud de l’Egypte
avant d’écrire sa trame inspirée d’un fait divers.
D’où une crédibilité ressentie par le public et qui n’a pas
manqué quand même de choquer. « C’est pénible ! Des gens qui
vivent dans des circonstances pareilles ? Que faire pour les
aider ? », s’indigne Myriam, 20 ans, en sortant de Hina
maysara. Chérif, ingénieur de 33 ans, lui, a sombré dans la
dépression après avoir vu le Chaos de Chahine : « J’ai aimé
la fin du film mais elle me paraît idéaliste ! Une telle
insurrection ne peut pas se produire réellement ».
En fait, la projection de ces longs métrages intervient à un
moment où le ras-le-bol s’exprimait dans les rues, de
manière spontanée et aléatoire, notamment à travers des
manifestations revendiquant la hausse des salaires, les
droits ouvriers, etc. Selon la réalisatrice et productrice,
Marianne Khouri, les spectateurs ne veulent plus simplement
échapper à la réalité en regardant des films comiques et
superficiels. Elle explique : « Le cinéma est un miroir de
la société. Al-Guézira a fait salle comble dès les premières
séances. Les gens en ont assez de voir des bêtises, ils
cherchent la crédibilité ». Son frère, Gaby Khouri,
producteur de Chaos, réitère : « Les gens sont intelligents,
ils veulent qu’on respecte leur mentalité. Quand on leur
présente des beaux films traitant de sujets qui les
concernent, ils sont motivés ».
Le symbole du pouvoir est souvent exécrable. Dans Chaos,
Hatem, le policier, se prête à tous les abus. On a
l’impression qu’il est là dans le même quartier depuis la
nuit des temps et ce pouvoir de longue date lui procure
hégémonie et puissance. Il sera renversé par les masses en
rogne. Hina mayssara véhicule le même message : le statu quo
mène au désastre. Et dans Al-Guézira, les habitants épaulent
Mansour, le criminel, contre les policiers. Pour les gens,
les autorités sont les colonisateurs, et le criminel est le
héros salvateur. Plus encore, les applaudissements se
déclenchent en salle, lorsque les gardiens de l’ordre sont
battus par les bandits.
La censure ne pouvait voir d’un œil favorable ce ton et ces
images insurrectionnels, mais après quelques accrochages,
elle a fini par baisser les bras. Khaled Youssef relativise
: « Après le succès de ces films, la censure ne tolérera pas
ce genre de drame durant les 5 ans à venir ! ».
Pourquoi craint-on le passage à l’acte ? Par contre, après
avoir regardé ces films, les foules ne se sont pas
précipitées dans les rues. « L’appel lancé vers la fin
incitant les gens à se révolter ne veut pas forcément dire
qu’ils le feront en sortant des salles. N’empêche que cela
les a marqués », précise le politologue Amr Al-Chobaki. Pour
le moment, ils se contentent d’avoir le cœur gros, en voyant
le prestige des autorités bafoué sur écran.
Un effet
de catharsis en résulte.
Mavie
Maher