Al-Ahram Hebdo,Société | Souvenirs de l’univers carcéral
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 Semaine du 6 au 12 février 2008, numéro 700

 

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Société

Prisons. Intellectuels et opposants politiques arrêtés pour leurs convictions mûrissent toutes sortes d’idées sur l’expérience de détention. Période amère, mais qui constitue une source de réflexion et d’inspiration. Histoires.

Souvenirs de l’univers carcéral

« En tant qu’activiste, la prison a été pour moi une expérience enrichissante, un espace pour voir de près la cause de la pauvreté dont je suis solidaire. Dans ma cellule, j’y ai médité de manière clairvoyante, car j’en ai mesuré la laideur en constatant l’écart qui va grandissant entre les couches sociales égyptiennes. Les moyens matériels jouent un rôle primordial pour réduire la misère dans un endroit où les droits les plus absolus sont médiocres comme la nourriture, la santé et la propreté », explique Alaa Seif, bloggeur, 24 ans. Arrêté en mai 2006, lors d’une manifestation menée par le mouvement Kéfaya pour soutenir les juges, Alaa faisait partie de 700 personnes arrêtées, toutes tendances politiques confondues. Cette période de détention a été pour lui l’occasion de voir combien les pauvres souffraient en prison. Un focus sur l’injustice sociale. De quoi confirmer ses convictions. Et une occasion pour ce jeune bloggeur de dessiner sa cellule et donner un aperçu sur ses conditions de détention. Il a rédigé des articles, écrit son journal intime et composé des vers bouleversants qu’il a glissés à sa femme au cours d’une visite pour les publier sur son site intitulé Manalaa (un diminutif de son prénom et celui de sa femme). Un site qui, depuis, jouit d’une grande popularité au sein des jeunes.

En effet, la période d’incarcération reste à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui sont passés par cette expérience. Pour la plupart, c’est un tournant qui va changer complètement leur vie. Ecrivains, journalistes et artistes ont cependant beaucoup profité de ce malheur. Le grand journaliste et écrivain Mohamad Hassanein Heykal a écrit son livre L’Automne de la colère après sa sortie de prison en 1981. L’artiste Ingi Eflatoun en a profité pour illustrer sa vie en prison à travers ses tableaux. Le poète Ahmad Fouad Negm a composé des vers très émouvants et très satiriques alors qu’il était enfermé dans sa cellule.

« En prison, l’être humain découvre la réalité des choses, ce qu’il y a de mieux et de pire chez les hommes. Les masques finissent par tomber dans une cellule de quelques mètres carrés. Reste une seule chose, l’espoir. L’espoir que toutes les chaînes se brisent pour retrouver un jour sa liberté. L’espoir donne naissance à une forme d’insurrection qui à son tour fait jaillir une certaine créativité chez l’individu. En prison, j’ai connu le contraste des sentiments : chagrin et joie, douleur et extase, espoir et désespoir, laideur et beauté », analyse l’écrivain Nawal Al-Saadawi dans son livre intitulé Souvenirs à la prison des femmes. Un livre qui raconte son expérience en prison en 1981 avec un groupe d’intellectuels de toutes tendances politiques.

Une expérience tant pour les créateurs que pour les opposants ordinaires. Saber Barakat, 55 ans, gauchiste de tendance, confie qu’entre janvier 1977 et 89, il n’a pas cessé de faire des allées et venues en prison, surtout entre 1977 et 82 où il a passé le plus de temps. « Diplômé technique, j’ai toujours rêvé de poursuivre mes études universitaires. En prison, j’en ai profité pour réaliser mes ambitions. J’ai passé le bac, alors que mes mains étaient menottées. Et j’ai pu entamer mes études en droit. Etant un prisonnier d’opinion, je fréquentais le dortoir des intellectuels. Les soirées animées par les grands opposants politiques m’ont été d’une grande utilité pour mes études, surtout que certains procès me réunissaient avec un groupe de penseurs égyptiens de différentes tendances politiques et idéologiques », poursuit Barakat.

Pour d’autres, la prison leur a été l’occasion de se réaliser sentimentalement. Dans deux cellules lugubres, l’amour s’est installé malgré les vigiles et les barreaux. C’était en 1959, se rappelle Leïla Al-Chal, à l’époque, étudiante en dernière année à la faculté de commerce. Eternelle rebelle, elle a été arrêtée en même temps que son fiancé, étudiant à la faculté de droit, Réfaat Al-Saïd, qui est aujourd’hui à la tête du parti du Rassemblement (gauche).

« Je me souviens que le poste radio se trouvait chez nous, alors les écouteurs étaient à la prison des hommes, située en face. On écoutait alors les chansons en commun. Il y avait une chanson de Warda que l’on aimait particulièrement tous les deux. Lorsqu’elle était diffusée, c’était un moment d’extase dans un endroit aussi ténébreux ».

Elle se tait un moment, puis reprend. « Après trois ans d’incarcération, le médecin de la prison, émerveillé par notre amour, nous a organisé une rencontre à l’hôpital. Je l’ai reconnu, malgré le changement subi et ce fut l’occasion pour nous de renouveler notre pacte d’amour », explique Al-Chal, grand-mère, qui n’hésitera pas à raconter cette belle histoire d’amour à ses petits-enfants. Un amour qui a survécu à tous les déboires. Au cours de son incarcération, Leïla Al-Chal a pu tisser d’excellentes relations avec un groupe de femmes (chellet Al-Qanater) et depuis elles se rencontrent régulièrement.

 

Le quotidien derrière les barreaux

La prison pousse aussi à changer le mode de vie et à apprendre de nouvelles habitudes au quotidien. Heykal a raconté qu’en prison, la goutte d’eau devenait précieuse. Et donc il a dû apprendre la leçon d’un prisonnier, tendance Frères musulmans, celle de faire son bain avec un verre d’eau simplement. Ahmad Seif Al-Islam, président du Centre Hicham Moubarak pour l’assistance juridique, accusé de faire partie d’une organisation marxiste armée au milieu des années 1980, a passé 5 ans en prison. Il explique que le groupe de marxistes auquel il appartenait a essayé de créer son univers en adoptant sa propre idéologie en prison. « Nous avions un budget commun et le travail était réparti de manière équitable. Je faisais la cuisine pour tout le monde. Et avec des moyens très limités, j’ai réussi à garder des légumes frais le plus longtemps possible. D’autres recettes très primitives m’ont permis d’avoir de l’eau fraîche sans disposer de réfrigérateur. Des recettes de grands-mères et qui se sont avérées très utiles en prison », assure Seif Al-Islam et qui confie avoir appris à fabriquer des objets en bois, des colliers et même des porte-clés qu’il envoyait en souvenir à ses enfants.

Chahinda Meqled, militante nassérienne, partage l’avis de Seif Al-Islam et assure que la prison a été un arrêt au cours duquel elle a profité pour s’adonner à des activités manuelles. Activiste chevronnée, elle a toujours passé peu de temps chez elle. Ce fut l’occasion de tricoter des châles et des pulls pour sa fille, alors qu’elle se trouvait en prison. Elle en a même profité pour donner des cours d’alphabétisation à une détenue. La première lettre écrite par cette prisonnière a été adressée à Meqled. Cette femme qui lui a tendu la main pour la sortir de l’ignorance. Nawal Al-Saadawi confie que bien souvent, la femme activiste doit relever un double défi. Déchirée entre ses obligations de mère et son devoir patriotique, une fois en prison, elle a tendance à souffrir terriblement d’avoir quitté ses enfants. C’est le cas de Héba, médecin, arrêtée pour délit d’opinion, qui n’a pas vu sa fille pendant trois ans, car elle était privée de visite. Une gardienne, émue par sa douleur, lui a permis de voir sa fille derrière les barreaux. Et ce, grâce à une femme venue visiter une autre détenue. Héba n’a pu s’empêcher de maîtriser ses sentiments en voyant sa fille. Elle a crié de joie et s’est jetée dans les bras de son enfant. Ce qui a causé du tort à toutes les autres détenues de son dortoir. Un état d’urgence a été décrété, et toutes les femmes ont été punies. Un prix à payer, lorsqu’on ne sait pas se contrôler. Depuis, Héba a appris à se tenir correctement dans les moments les plus difficiles pour son intérêt et celui des autres. Une double souffrance, lorsqu’on est une activiste et une femme et surtout une détenue.

Dina Darwich

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