Prisons.
Intellectuels et opposants politiques arrêtés pour leurs
convictions mûrissent toutes sortes d’idées sur l’expérience
de détention. Période amère, mais qui constitue une source
de réflexion et d’inspiration. Histoires.
Souvenirs de l’univers carcéral
«
En tant qu’activiste, la prison a été pour moi une
expérience enrichissante, un espace pour voir de près la
cause de la pauvreté dont je suis solidaire. Dans ma
cellule, j’y ai médité de manière clairvoyante, car j’en ai
mesuré la laideur en constatant l’écart qui va grandissant
entre les couches sociales égyptiennes. Les moyens matériels
jouent un rôle primordial pour réduire la misère dans un
endroit où les droits les plus absolus sont médiocres comme
la nourriture, la santé et la propreté », explique Alaa Seif,
bloggeur, 24 ans. Arrêté en mai 2006, lors d’une
manifestation menée par le mouvement Kéfaya pour soutenir
les juges, Alaa faisait partie de 700 personnes arrêtées,
toutes tendances politiques confondues. Cette période de
détention a été pour lui l’occasion de voir combien les
pauvres souffraient en prison. Un focus sur l’injustice
sociale. De quoi confirmer ses convictions. Et une occasion
pour ce jeune bloggeur de dessiner sa cellule et donner un
aperçu sur ses conditions de détention. Il a rédigé des
articles, écrit son journal intime et composé des vers
bouleversants qu’il a glissés à sa femme au cours d’une
visite pour les publier sur son site intitulé Manalaa (un
diminutif de son prénom et celui de sa femme). Un site qui,
depuis, jouit d’une grande popularité au sein des jeunes.
En effet, la période d’incarcération reste à jamais gravée
dans la mémoire de ceux qui sont passés par cette
expérience. Pour la plupart, c’est un tournant qui va
changer complètement leur vie. Ecrivains, journalistes et
artistes ont cependant beaucoup profité de ce malheur. Le
grand journaliste et écrivain Mohamad Hassanein Heykal a
écrit son livre L’Automne de la colère après sa sortie de
prison en 1981. L’artiste Ingi Eflatoun en a profité pour
illustrer sa vie en prison à travers ses tableaux. Le poète
Ahmad Fouad Negm a composé des vers très émouvants et très
satiriques alors qu’il était enfermé dans sa cellule.
«
En prison, l’être humain découvre la réalité des choses, ce
qu’il y a de mieux et de pire chez les hommes. Les masques
finissent par tomber dans une cellule de quelques mètres
carrés. Reste une seule chose, l’espoir. L’espoir que toutes
les chaînes se brisent pour retrouver un jour sa liberté.
L’espoir donne naissance à une forme d’insurrection qui à
son tour fait jaillir une certaine créativité chez
l’individu. En prison, j’ai connu le contraste des
sentiments : chagrin et joie, douleur et extase, espoir et
désespoir, laideur et beauté », analyse l’écrivain Nawal
Al-Saadawi dans son livre intitulé Souvenirs à la prison des
femmes. Un livre qui raconte son expérience en prison en
1981 avec un groupe d’intellectuels de toutes tendances
politiques.
Une expérience tant pour les créateurs que pour les
opposants ordinaires. Saber Barakat, 55 ans, gauchiste de
tendance, confie qu’entre janvier 1977 et 89, il n’a pas
cessé de faire des allées et venues en prison, surtout entre
1977 et 82 où il a passé le plus de temps. « Diplômé
technique, j’ai toujours rêvé de poursuivre mes études
universitaires. En prison, j’en ai profité pour réaliser mes
ambitions. J’ai passé le bac, alors que mes mains étaient
menottées. Et j’ai pu entamer mes études en droit. Etant un
prisonnier d’opinion, je fréquentais le dortoir des
intellectuels. Les soirées animées par les grands opposants
politiques m’ont été d’une grande utilité pour mes études,
surtout que certains procès me réunissaient avec un groupe
de penseurs égyptiens de différentes tendances politiques et
idéologiques », poursuit Barakat.
Pour d’autres, la prison leur a été l’occasion de se
réaliser sentimentalement. Dans deux cellules lugubres,
l’amour s’est installé malgré les vigiles et les barreaux.
C’était en 1959, se rappelle Leïla Al-Chal, à l’époque,
étudiante en dernière année à la faculté de commerce.
Eternelle rebelle, elle a été arrêtée en même temps que son
fiancé, étudiant à la faculté de droit, Réfaat Al-Saïd, qui
est aujourd’hui à la tête du parti du Rassemblement
(gauche).
«
Je me souviens que le poste radio se trouvait chez nous,
alors les écouteurs étaient à la prison des hommes, située
en face. On écoutait alors les chansons en commun. Il y
avait une chanson de Warda que l’on aimait particulièrement
tous les deux. Lorsqu’elle était diffusée, c’était un moment
d’extase dans un endroit aussi ténébreux ».
Elle se tait un moment, puis reprend. « Après trois ans
d’incarcération, le médecin de la prison, émerveillé par
notre amour, nous a organisé une rencontre à l’hôpital. Je
l’ai reconnu, malgré le changement subi et ce fut l’occasion
pour nous de renouveler notre pacte d’amour », explique
Al-Chal, grand-mère, qui n’hésitera pas à raconter cette
belle histoire d’amour à ses petits-enfants. Un amour qui a
survécu à tous les déboires. Au cours de son incarcération,
Leïla Al-Chal a pu tisser d’excellentes relations avec un
groupe de femmes (chellet Al-Qanater) et depuis elles se
rencontrent régulièrement.
Le quotidien derrière les barreaux
La
prison pousse aussi à changer le mode de vie et à apprendre
de nouvelles habitudes au quotidien. Heykal a raconté qu’en
prison, la goutte d’eau devenait précieuse. Et donc il a dû
apprendre la leçon d’un prisonnier, tendance Frères
musulmans, celle de faire son bain avec un verre d’eau
simplement. Ahmad Seif Al-Islam, président du Centre Hicham
Moubarak pour l’assistance juridique, accusé de faire partie
d’une organisation marxiste armée au milieu des années 1980,
a passé 5 ans en prison. Il explique que le groupe de
marxistes auquel il appartenait a essayé de créer son
univers en adoptant sa propre idéologie en prison. « Nous
avions un budget commun et le travail était réparti de
manière équitable. Je faisais la cuisine pour tout le monde.
Et avec des moyens très limités, j’ai réussi à garder des
légumes frais le plus longtemps possible. D’autres recettes
très primitives m’ont permis d’avoir de l’eau fraîche sans
disposer de réfrigérateur. Des recettes de grands-mères et
qui se sont avérées très utiles en prison », assure Seif
Al-Islam et qui confie avoir appris à fabriquer des objets
en bois, des colliers et même des porte-clés qu’il envoyait
en souvenir à ses enfants.
Chahinda
Meqled, militante nassérienne, partage l’avis de Seif
Al-Islam et assure que la prison a été un arrêt au cours
duquel elle a profité pour s’adonner à des activités
manuelles. Activiste chevronnée, elle a toujours passé peu
de temps chez elle. Ce fut l’occasion de tricoter des châles
et des pulls pour sa fille, alors qu’elle se trouvait en
prison. Elle en a même profité pour donner des cours
d’alphabétisation à une détenue. La première lettre écrite
par cette prisonnière a été adressée à Meqled. Cette femme
qui lui a tendu la main pour la sortir de l’ignorance. Nawal
Al-Saadawi confie que bien souvent, la femme activiste doit
relever un double défi. Déchirée entre ses obligations de
mère et son devoir patriotique, une fois en prison, elle a
tendance à souffrir terriblement d’avoir quitté ses enfants.
C’est le cas de Héba, médecin, arrêtée pour délit d’opinion,
qui n’a pas vu sa fille pendant trois ans, car elle était
privée de visite. Une gardienne, émue par sa douleur, lui a
permis de voir sa fille derrière les barreaux. Et ce, grâce
à une femme venue visiter une autre détenue. Héba n’a pu
s’empêcher de maîtriser ses sentiments en voyant sa fille.
Elle a crié de joie et s’est jetée dans les bras de son
enfant. Ce qui a causé du tort à toutes les autres détenues
de son dortoir. Un état d’urgence a été décrété, et toutes
les femmes ont été punies. Un prix à payer, lorsqu’on ne
sait pas se contrôler. Depuis, Héba a appris à se tenir
correctement dans les moments les plus difficiles pour son
intérêt et celui des autres. Une double souffrance,
lorsqu’on est une activiste et une femme et surtout une
détenue.
Dina
Darwich