Protection de la concurrence.
Malgré l’application de la loi de 2005, de nombreuses
lacunes subsistent. Elles sont rendues plus visibles par la
privatisation grandissante de l’économie, qui pose à son
tour le problème de la protection des classes les plus
démunies.
L’équation à tiroirs
En
2005, l’Egypte a été le 113e pays à adopter une loi pour la
protection de la concurrence et la lutte contre les
monopoles. Pourtant, la vente aux enchères ce mercredi d’une
cinquième et dernière licence pour la production de fer à
béton porte à s’interroger sur l’efficacité et le respect de
cette loi, supposée créer un équilibre entre acteurs de la
privatisation de l’économie égyptienne. Surtout que le
marché du fer à béton, connu et critiqué depuis plusieurs
années pour son opacité, a soulevé de nombreuses
contestations après la vente sans mise aux enchères de 4
licences de production de fer à béton le mois dernier.
Celles-ci ont été accordées à quatre poids lourds du marché,
à savoir les sociétés Ezz Al-Dékheila, Tiba, Al-Masriya et
Bechaï.
S’il est vrai que la protection du marché a connu des
améliorations depuis 2 ans, Hassan Qaqaya, président du
département de la compétition de l’Union du commerce et du
développement international auprès des Nations-Unies (UNECTAD),
assure que la loi renferme néanmoins des lacunes permettant
l’exercice de monopoles sans sanctions, puisqu’elle laisse
possibles les élargissements d’activités verticaux et
horizontaux. De même, les fusions et acquisitions ne sont
pas surveillées même si elles concernent deux acteurs
principaux d’un marché. La loi ne donne pas non plus au
gouvernement le droit de scinder des entités monopolistiques
et les amendes encourues ne dépassent pas les 10 millions de
L.E. Il n’empêche que plusieurs affaires ont été portées en
justice : le dossier des producteurs de ciment a été déféré
en décembre dernier au Parquet qui, à son tour, a déféré 18
responsables d’entreprises du secteur, le 20 janvier
dernier, à la justice, les accusant de pratiques
monopolistes. D’autres dossiers importants comme ceux du
fer, des produits laitiers, des huiles, sont à l’heure
actuelle l’objet d’une enquête.
Pour Magda Chahine, experte économique auprès de la Chambre
de commerce américaine, ces affaires reflètent les
difficultés de transformer un secteur public en secteur
privé. « L’application de la loi sur la protection de la
concurrence et la lutte contre les monopoles est
indispensable pour le bien du consommateur, des petites et
moyennes entreprises et, le plus important, pour la
protection des entreprises publiques face aux grandes
entités privées. C’est ainsi que chaque pays doit appliquer
cette loi de manière à protéger son économie. C’est-à-dire
créer un lien entre le gouvernement et l’organisme chargé de
faire respecter la concurrence. En Ukraine, par exemple, le
gouvernement ne peut pas privatiser une entreprise sans
consulter l’Organisme de protection de la concurrence »,
explique Chahine.
Games OZ, professeure d’économie à l’Université du
Moyen-Orient en Turquie, soutient ces propos et explique
l’expérience de son pays. Elle assure qu’avant toute
privatisation, l’Organisme de protection de la concurrence
turc procède à deux consultations. La première avant le
lancement du processus, lors de laquelle lui sont présentées
les entreprises candidates à un achat, et la seconde à la
fin du processus, où le nom du vainqueur doit être approuvé.
Elle donne l’exemple de la vente des usines publiques de
ciment depuis deux ans et demi : le gouvernement a d’abord
suggéré de scinder les usines en différentes entités pour
les vendre une à une afin d’éviter la formation de monopoles
et l’augmentation des prix. De même, il s’est penché de très
près sur les entreprises candidates pour s’assurer de leur
réelle position sur le marché.
Hausse des prix des services
Dans l’autre camp, les hommes d’affaires, les premiers
concernés par la loi, assurent qu’il ne faut pas
l’appliquer trop strictement car cela pourrait freiner le
développement de grandes industries prometteuses. Omar
Méhanna, président de la Chambre de commerce américaine,
prévient : « L’application de la loi anti-monopole ne doit
pas impliquer une guerre contre la hausse des prix et la
réduction des profits des investisseurs. Car cela fera fuir
les investissements étrangers d’Egypte, qui sont le seul
moyen d’améliorer le niveau de vie des Egyptiens ». Et
d’ajouter : « La transformation du secteur public en secteur
privé, indispensable pour l’amélioration du niveau des
services, comporte ses défis. Car l’économie égyptienne a
besoin d’acteurs forts capables de relancer l’économie »,
résume-t-il. Une position que l’on comprend aisément si l’on
sait que Méhanna est l’un des principaux accusés dans le
dossier du ciment déféré au Parquet le 20 janvier dernier.
En fait, l’intervention du secteur privé mène à une hausse
des prix des services à court terme et les classes démunies
n’en bénéficient pas. C’est là le principal écueil à la
privatisation. L’Organisme de protection de la concurrence
doit donc réaliser l’équation d’établir un équilibre entre
la performance des services, les prix et les avantages pour
le consommateur. « Le gouvernement doit avoir une politique
de compensation en faveur des classes démunies les plus
touchées par la privatisation », assure Bill Kovacic,
commissionnaire de la Fédération américaine de commerce. «
La privatisation est l’un des principaux moyens de
restructuration des différents secteurs de l’économie. Car
la présence d’un acteur principal mène à l’amélioration de
la qualité. Il donne l’exemple du secteur des
télécommunications mobiles et de sa révolution grâce à la
présence de trois grands opérateurs. Mais il estime que des
secteurs importants comme l’eau, l’électricité et la santé
doivent rester en dehors du processus de privatisation. Au
moins jusqu’à ce que le gouvernement trouve des alternatives
pour que les classes pauvres ne soient pas pénalisées. En
Thaïlande, par exemple, après avoir privatisé les services
de la santé, le gouvernement a donné aux familles les plus
pauvres des bons de soins médicaux », conclut-il.
Névine Kamel