Al-Ahram Hebdo,Dossier | « La suprématie du Caire et de Beyrouth est contestée par d’autres capitales arabes »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 6 au 12 février 2008, numéro 700

 

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Dossier

Foire du livre. Franck mermier, directeur scientifique à l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth et auteur de Le Livre et la ville (Actes Sud, 2005), analyse l’évolution des sociétés arabes par leurs éditeurs, foires du livre et médias.

« La suprématie du Caire et de Beyrouth est contestée par d’autres capitales arabes »

Al-Ahram Hebdo : Vous parlez de la culture comme enjeu de la métropolisation, vous référant aux capitales et foires du livre arabes. Qu’entendez-vous par métropolisation ?

Franck Mermier : La métropolisation peut être simplement définie comme une volonté ou un développement de la ville qui s’oriente vers un raccordement avec les autres capitales, les autres villes, soit un renforcement des capacités d’une ville quant au développement de ses relations et de ses échanges avec l’extérieur. La culture est dans ce sens un enjeu de la métropolisation, car elle révèle le rôle culturel d’une ville et sa place dans la hiérarchie au sein d’un pays en particulier, comme dans le cadre d’une compétition entre les pays.

Cela signifie-t-il une décentralisation culturelle ou un polycentrisme ?

— L’ancienne suprématie du Caire et de Beyrouth, qui continue quand même à fonctionner dans le domaine de l’édition comme dans le domaine culturel au sens large, est battue en brèche ou concurrencée par le développement de nouvelles potentialités de centres culturels dans d’autres capitales arabes : c’est ce que l’on remarque notamment avec le développement du secteur de l’édition privée dans d’autres villes arabes à partir des années 1990, en Arabie saoudite, en Syrie, au Maghreb, en Jordanie ... En parallèle avec l’essor de l’édition privée, on a aussi le développement de champs culturels nationaux qu’on retrouve très peu dans le théâtre ou le cinéma parce que là on a encore beaucoup de carences. Et c’est là d’ailleurs où l’on voit que l’Egypte et le Liban sont toujours dominants. Dans le domaine de la littérature, on assiste à l’émergence de littératures nationales qui n’existaient pas avant 1990 ou qui existaient de façon très embryonnaire. Ceci dit, la suprématie du Caire et de Beyrouth commence à être contestée par d’autres capitales arabes.

Pourquoi surtout les années 1990 ?

— Cela correspond à la libéralisation du secteur économique dans plusieurs pays arabes et à un essai de libéralisation politique qui n’a pas vraiment porté ses fruits. Elle s’est traduite dans le domaine culturel par l’intervention de plusieurs nouveaux acteurs privés, notamment en ce qui concerne les éditeurs. Cela correspond aussi à une sorte de libéralisation d’un espace politique virtuel avec l’apparition des télévisions satellites et d’Internet, lequel a quand même repoussé les limites de ce qu’on peut et ne peut pas dire.

Comment le développement des médias audiovisuels arabes influence-t-il la recomposition du champ éditorial ? Peut-on opérer un parallélisme entre les deux ?

— C’est un phénomène concomitant qu’il faudrait étudier davantage. Pour le moment, je n’ai que des hypothèses. Aujourd’hui, on peut constater un échec politique du panarabisme, tous les projets politiques porteurs de cette idée ont échoué pour l’instant. En revanche, avec ce nouvel espace médiatique arabe, on assiste à l’apparition d’un panarabisme « télévisuel » ou celui des publics. Des émissions comme Star Academy ou Super Star reflètent cette nouvelle culture panarabe mais aussi une rivalité interarabe car ce sont des jeux télévisuels où chaque pays est représenté par un champion. Ce phénomène est aussi intéressant à analyser dans sa dimension nationale. Là, je compare le domaine de l’édition, où l’on assiste au développement d’éditeurs nationaux et par la suite de champs culturels nationaux, à la culture médiatique panarabe et à l’émergence de champs culturels nationaux avec une littérature nationale qui renvoie à des thèmes de plus en plus localisés.

L’effritement du quasi-monopole Le Caire- Beyrouth et la percée des pays du Golfe se sont-ils traduits par un changement des valeurs culturelles ?

— Depuis les années 1970, l’on note un développement des foires du livre en péninsule arabique (pays du Golfe et Yémen inclus) et un développement de l’édition privée notamment en Arabie saoudite. Cela s’est opéré en même temps que l’évolution de l’éducation dans ces pays. Donc, dans la surenchère nationaliste ou la constitution d’identités nationales dans ces pays, la culture est un enjeu majeur, d’où la création de plusieurs fondations culturelles, de l’éventuelle Cité du livre à Abou-Dhabi qui doit se dresser en face de la Cité des médias à Dubaï.

Alors, une grande partie de l’édition s’est tournée vers ces marchés de la péninsule arabique. Le segment religieux de l’édition a augmenté non seulement en raison du développement des marchés du Golfe mais en raison aussi d’un contexte politique qui a évolué. Par exemple, la Révolution islamique iranienne en 1979 a été un élément fort du recul des mouvements nationalistes arabes ou ceux de la gauche arabe. On peut dater la fin de la gauche radicale arabe en 1982 avec l’invasion israélienne du Liban et la chute de Beyrouth comme lieu de refuge des militants de la gauche arabe. Ces deux dates ont influencé la production intellectuelle arabe, sur les plans religieux et idéologique. Ceci dit, le changement de paradigme politique avec la montée islamiste et l’intérêt national identitaire des pays de la péninsule, l’ensemble des faits ont transformé la production intellectuelle au Caire et à Beyrouth, lesquels ne vivent pas dans des vases clos. Ce sont deux creusets intellectuels réfractaires de ce qui se passe dans le monde arabe.

S’agit-il d’un développement culturel de façade dans ces pays de la péninsule, d’un rayonnement factice ?

— Il y a quand même des phénomènes très intéressants comme les clubs littéraires en Arabie saoudite qui montrent la volonté d’avoir des espaces de débat et de création intellectuelle plus autonomes par rapport à l’Etat. Il y a une dynamique de création très marginale encore, mais qui existe. C’est celle là qui m’intéresse beaucoup plus que les initiatives des Etats comme le Festival de Janadariya ou les festivals du cinéma qui sont véritablement de l’ordre du superficiel ou de l’ordre de l’image donnée à l’extérieur. Cette dynamique est extrêmement lente, en même temps très rapidement moderniste car tout de suite branchée sur les courants de la mondialisation. Le livre Banat al-riad (les filles de Riyad) a eu tellement d’échos car il provenait d’Arabie saoudite, un pays des plus conservateurs, d’où surgissait une voix branchée sur la nouvelle technologie qui racontait des choses liées à l’individu, difficilement exprimables là-bas. Autant le monde arabe a connu des débuts tardifs dans le domaine de l’imprimerie, autant les pratiques de la lecture se sont implantées très lentement, autant l’innovation technologique s’est installée très rapidement.

Anthropologue, spécialiste des sociétés arabo-musulmanes, qu’est-ce qui vous a attiré vers l’étude du champ de l’édition?

— L’anthropologie s’intéresse à des domaines nouveaux, pas simplement aux questions habituelles des minorités, des confréries, des tribus … Du fait que mon intérêt est surtout porté sur la ville, j’ai pensé que le secteur de l’édition est un bon moyen d’entrer dans la ville de Beyrouth pour en analyser le rôle culturel, mais aussi cela reflète la réalité libanaise avec les appartenances confessionnelles, le rapport à l’identité panarabe extrêmement problématique. C’est aussi un milieu professionnel qui fonctionne en réseau avec d’autres capitales : Le Caire, Damas … A partir de ce site d’observation, il m’était donné de voir la dynamique de la circulation d’un objet commercial et culturel qui est le livre. Donc, cela permet d’analyser, autour du livre, de son commerce et de sa production, les diverses dimensions des sociétés arabes d’aujourd’hui.

Vous comparez les foires du livre arabes aux aswaqs al-arab (souks des Arabes) de l’époque pré-islamique. Est-ce un nouveau rituel de l’échange commercial et symbolique ?

— On parle souvent de souk Okaz où les poètes viennent rivaliser par le verbe et lorsqu’on visite les foires du livre, on a la représentation d’autres pays arabes, notamment ceux de la péninsule arabique soi-disant pour prétendre à un rôle culturel. (Ce n’est pas le cas du Liban et rarement la Syrie). Le fait d’avoir les pays arabes avec leur production réunis dans un même espace n’est pas sans rappeler le rôle du souk Okaz avec les poètes représentant les tribus arabes. Outre l’aspect marché et l’aspect représentation nationale, il y a aussi l’aspect de ce qui est commun et ce qui est partagé par ces pays. C’est-à-dire une langue, certains thèmes, certaines visions du passé, projections vis-à-vis de l’avenir, mêmes contradictions, de quoi former un espace arabe commun.

Dans votre étude, Le Livre et la ville, vous opérez un parallélisme entre Le Caire et Beyrouth...

— Ces deux villes ne peuvent pas ne pas fonctionner ensemble. Une différence importante entre elles, c’est le poids de l’Etat. Dans le cas égyptien, celui-ci est beaucoup plus présent sur le champ éditorial alors qu’au Liban il est régné sans partage par le secteur privé. C’est un autre aspect qui fait que l’Egypte et le Liban sont complémentaires, ils ne sont pas des rivaux à ce niveau-là. L’Etat égyptien est un Etat éditeur, mais le marché égyptien compte 80 millions de consommateurs, donc un marché très autocentré alors que 80 % de la production libanaise est tournée vers les marchés arabes ou islamiques, donc beaucoup plus extravertie. Cependant, on a à peu près le même nombre d’éditeurs en Egypte et au Liban, tablant autour de 700 éditeurs.

En observant cette dérégulation du marché, êtes-vous plutôt optimiste avec l’émergence de nouveaux acteurs indépendants ?

— Je suis optimiste dans la mesure où les espaces de liberté s’élargissent, la censure recule même s’il y aura toujours des interdits, on l’a vu en Arabie saoudite ou en Syrie, ayant la réputation d’être plus strictes. Mais dans l’ensemble des maisons d’édition indépendantes créées récemment il y a très peu de maisons novatrices. Ces entrepreneurs culturels autonomes sont encore très minoritaires et très fragiles, mais en même temps, c’est un secteur toujours ouvert, ce qui est très intéressant à propos de l’édition. Il permet une marge d’autonomie par rapport au contrôle politique et économique. On a un bel exemple avec L’Immeuble Yacoubian lorsqu’une petite maison d’édition comme Merit a décroché un succès commercial panarabe grâce à la publication de ce roman.

Mais il faut tenir compte aussi du fait que l’édition est considérée comme un champ traditionnel de la culture à l’ombre de la concurrence d’Internet et des chaînes satellites. Il faudra que ce secteur s’adapte également aux attentes du public, avec peut-être de nouvelles formes d’écriture, de nouvelles façons de présenter le livre.

Propos recueillis par Dalia Chams

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