Foire du livre.
Franck mermier,
directeur scientifique à l’Institut français du
Proche-Orient à Beyrouth et auteur de Le Livre et la ville
(Actes Sud, 2005), analyse l’évolution des sociétés arabes
par leurs éditeurs, foires du livre et médias.
« La suprématie du Caire et de Beyrouth est contestée par
d’autres capitales arabes »
Al-Ahram
Hebdo : Vous parlez de la culture comme enjeu de la
métropolisation, vous référant aux capitales et foires du
livre arabes. Qu’entendez-vous par métropolisation ?
Franck Mermier :
La métropolisation peut être simplement définie comme une
volonté ou un développement de la ville qui s’oriente vers
un raccordement avec les autres capitales, les autres
villes, soit un renforcement des capacités d’une ville quant
au développement de ses relations et de ses échanges avec
l’extérieur. La culture est dans ce sens un enjeu de la
métropolisation, car elle révèle le rôle culturel d’une
ville et sa place dans la hiérarchie au sein d’un pays en
particulier, comme dans le cadre d’une compétition entre les
pays.
— Cela signifie-t-il une décentralisation culturelle ou
un polycentrisme ?
— L’ancienne suprématie du Caire et de Beyrouth, qui
continue quand même à fonctionner dans le domaine de
l’édition comme dans le domaine culturel au sens large, est
battue en brèche ou concurrencée par le développement de
nouvelles potentialités de centres culturels dans d’autres
capitales arabes : c’est ce que l’on remarque notamment avec
le développement du secteur de l’édition privée dans
d’autres villes arabes à partir des années 1990, en Arabie
saoudite, en Syrie, au Maghreb, en Jordanie ... En parallèle
avec l’essor de l’édition privée, on a aussi le
développement de champs culturels nationaux qu’on retrouve
très peu dans le théâtre ou le cinéma parce que là on a
encore beaucoup de carences. Et c’est là d’ailleurs où l’on
voit que l’Egypte et le Liban sont toujours dominants. Dans
le domaine de la littérature, on assiste à l’émergence de
littératures nationales qui n’existaient pas avant 1990 ou
qui existaient de façon très embryonnaire. Ceci dit, la
suprématie du Caire et de Beyrouth commence à être contestée
par d’autres capitales arabes.
— Pourquoi surtout les années 1990 ?
— Cela correspond à la libéralisation du secteur économique
dans plusieurs pays arabes et à un essai de libéralisation
politique qui n’a pas vraiment porté ses fruits. Elle s’est
traduite dans le domaine culturel par l’intervention de
plusieurs nouveaux acteurs privés, notamment en ce qui
concerne les éditeurs. Cela correspond aussi à une sorte de
libéralisation d’un espace politique virtuel avec
l’apparition des télévisions satellites et d’Internet,
lequel a quand même repoussé les limites de ce qu’on peut et
ne peut pas dire.
— Comment le développement des médias audiovisuels arabes
influence-t-il la recomposition du champ éditorial ? Peut-on
opérer un parallélisme entre les deux ?
— C’est un phénomène concomitant qu’il faudrait étudier
davantage. Pour le moment, je n’ai que des hypothèses.
Aujourd’hui, on peut constater un échec politique du
panarabisme, tous les projets politiques porteurs de cette
idée ont échoué pour l’instant. En revanche, avec ce nouvel
espace médiatique arabe, on assiste à l’apparition d’un
panarabisme « télévisuel » ou celui des publics. Des
émissions comme Star Academy ou Super Star reflètent cette
nouvelle culture panarabe mais aussi une rivalité interarabe
car ce sont des jeux télévisuels où chaque pays est
représenté par un champion. Ce phénomène est aussi
intéressant à analyser dans sa dimension nationale. Là, je
compare le domaine de l’édition, où l’on assiste au
développement d’éditeurs nationaux et par la suite de champs
culturels nationaux, à la culture médiatique panarabe et à
l’émergence de champs culturels nationaux avec une
littérature nationale qui renvoie à des thèmes de plus en
plus localisés.
— L’effritement du quasi-monopole Le Caire- Beyrouth et
la percée des pays du Golfe se sont-ils traduits par un
changement des valeurs culturelles ?
— Depuis les années 1970, l’on note un développement des
foires du livre en péninsule arabique (pays du Golfe et
Yémen inclus) et un développement de l’édition privée
notamment en Arabie saoudite. Cela s’est opéré en même temps
que l’évolution de l’éducation dans ces pays. Donc, dans la
surenchère nationaliste ou la constitution d’identités
nationales dans ces pays, la culture est un enjeu majeur,
d’où la création de plusieurs fondations culturelles, de
l’éventuelle Cité du livre à Abou-Dhabi qui doit se dresser
en face de la Cité des médias à Dubaï.
Alors, une grande partie de l’édition s’est tournée vers ces
marchés de la péninsule arabique. Le segment religieux de
l’édition a augmenté non seulement en raison du
développement des marchés du Golfe mais en raison aussi d’un
contexte politique qui a évolué. Par exemple, la Révolution
islamique iranienne en 1979 a été un élément fort du recul
des mouvements nationalistes arabes ou ceux de la gauche
arabe. On peut dater la fin de la gauche radicale arabe en
1982 avec l’invasion israélienne du Liban et la chute de
Beyrouth comme lieu de refuge des militants de la gauche
arabe. Ces deux dates ont influencé la production
intellectuelle arabe, sur les plans religieux et
idéologique. Ceci dit, le changement de paradigme politique
avec la montée islamiste et l’intérêt national identitaire
des pays de la péninsule, l’ensemble des faits ont
transformé la production intellectuelle au Caire et à
Beyrouth, lesquels ne vivent pas dans des vases clos. Ce
sont deux creusets intellectuels réfractaires de ce qui se
passe dans le monde arabe.
— S’agit-il d’un développement culturel de façade dans
ces pays de la péninsule, d’un rayonnement factice ?
— Il y a quand même des phénomènes très intéressants comme
les clubs littéraires en Arabie saoudite qui montrent la
volonté d’avoir des espaces de débat et de création
intellectuelle plus autonomes par rapport à l’Etat. Il y a
une dynamique de création très marginale encore, mais qui
existe. C’est celle là qui m’intéresse beaucoup plus que les
initiatives des Etats comme le Festival de Janadariya ou les
festivals du cinéma qui sont véritablement de l’ordre du
superficiel ou de l’ordre de l’image donnée à l’extérieur.
Cette dynamique est extrêmement lente, en même temps très
rapidement moderniste car tout de suite branchée sur les
courants de la mondialisation. Le livre Banat al-riad (les
filles de Riyad) a eu tellement d’échos car il provenait
d’Arabie saoudite, un pays des plus conservateurs, d’où
surgissait une voix branchée sur la nouvelle technologie qui
racontait des choses liées à l’individu, difficilement
exprimables là-bas. Autant le monde arabe a connu des débuts
tardifs dans le domaine de l’imprimerie, autant les
pratiques de la lecture se sont implantées très lentement,
autant l’innovation technologique s’est installée très
rapidement.
— Anthropologue, spécialiste des sociétés
arabo-musulmanes, qu’est-ce qui vous a attiré vers l’étude
du champ de l’édition?
— L’anthropologie s’intéresse à des domaines nouveaux, pas
simplement aux questions habituelles des minorités, des
confréries, des tribus … Du fait que mon intérêt est surtout
porté sur la ville, j’ai pensé que le secteur de l’édition
est un bon moyen d’entrer dans la ville de Beyrouth pour en
analyser le rôle culturel, mais aussi cela reflète la
réalité libanaise avec les appartenances confessionnelles,
le rapport à l’identité panarabe extrêmement problématique.
C’est aussi un milieu professionnel qui fonctionne en réseau
avec d’autres capitales : Le Caire, Damas … A partir de ce
site d’observation, il m’était donné de voir la dynamique de
la circulation d’un objet commercial et culturel qui est le
livre. Donc, cela permet d’analyser, autour du livre, de son
commerce et de sa production, les diverses dimensions des
sociétés arabes d’aujourd’hui.
— Vous comparez les foires du livre arabes aux aswaqs
al-arab (souks des Arabes) de l’époque pré-islamique. Est-ce
un nouveau rituel de l’échange commercial et symbolique ?
— On parle souvent de souk Okaz où les poètes viennent
rivaliser par le verbe et lorsqu’on visite les foires du
livre, on a la représentation d’autres pays arabes,
notamment ceux de la péninsule arabique soi-disant pour
prétendre à un rôle culturel. (Ce n’est pas le cas du Liban
et rarement la Syrie). Le fait d’avoir les pays arabes avec
leur production réunis dans un même espace n’est pas sans
rappeler le rôle du souk Okaz avec les poètes représentant
les tribus arabes. Outre l’aspect marché et l’aspect
représentation nationale, il y a aussi l’aspect de ce qui
est commun et ce qui est partagé par ces pays. C’est-à-dire
une langue, certains thèmes, certaines visions du passé,
projections vis-à-vis de l’avenir, mêmes contradictions, de
quoi former un espace arabe commun.
— Dans votre étude, Le Livre et la ville, vous opérez un
parallélisme entre Le Caire et Beyrouth...
— Ces deux villes ne peuvent pas ne pas fonctionner
ensemble. Une différence importante entre elles, c’est le
poids de l’Etat. Dans le cas égyptien, celui-ci est beaucoup
plus présent sur le champ éditorial alors qu’au Liban il est
régné sans partage par le secteur privé. C’est un autre
aspect qui fait que l’Egypte et le Liban sont
complémentaires, ils ne sont pas des rivaux à ce niveau-là.
L’Etat égyptien est un Etat éditeur, mais le marché égyptien
compte 80 millions de consommateurs, donc un marché très
autocentré alors que 80 % de la production libanaise est
tournée vers les marchés arabes ou islamiques, donc beaucoup
plus extravertie. Cependant, on a à peu près le même nombre
d’éditeurs en Egypte et au Liban, tablant autour de 700
éditeurs.
— En observant cette dérégulation du marché, êtes-vous
plutôt optimiste avec l’émergence de nouveaux acteurs
indépendants ?
— Je suis optimiste dans la mesure où les espaces de liberté
s’élargissent, la censure recule même s’il y aura toujours
des interdits, on l’a vu en Arabie saoudite ou en Syrie,
ayant la réputation d’être plus strictes. Mais dans
l’ensemble des maisons d’édition indépendantes créées
récemment il y a très peu de maisons novatrices. Ces
entrepreneurs culturels autonomes sont encore très
minoritaires et très fragiles, mais en même temps, c’est un
secteur toujours ouvert, ce qui est très intéressant à
propos de l’édition. Il permet une marge d’autonomie par
rapport au contrôle politique et économique. On a un bel
exemple avec L’Immeuble Yacoubian lorsqu’une petite maison
d’édition comme Merit a décroché un succès commercial
panarabe grâce à la publication de ce roman.
Mais il faut tenir compte aussi du fait que l’édition est
considérée comme un champ traditionnel de la culture à
l’ombre de la concurrence d’Internet et des chaînes
satellites. Il faudra que ce secteur s’adapte également aux
attentes du public, avec peut-être de nouvelles formes
d’écriture, de nouvelles façons de présenter le livre.
Propos recueillis par Dalia Chams