Al-Ahram Hebdo, Dossier | Le Caire-Dresde dans le tourment de l’histoire
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 Semaine du 6 au 12 février 2008, numéro 700

 

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Dossier

Foire du livre. Gamal Al-Ghitani, l’un des plus grands écrivains égyptiens, et Ingo Schulze, figure de proue de la nouvelle littérature allemande, ont évoqué ce qui est en commun et ce qui peut différer entre deux horizons culturels.

Le Caire-Dresde dans le tourment de l’histoire

Le choix des deux protagonistes de cette discussion fut bien heureux. Il a permis en fait de mettre en valeur à l’heure où l’on parle souvent de conflit des civilisations, de guerre de cultures et où l’on semble oublier que les rapports Orient-Occident se sont poursuivis pendant des millénaires avec influences réciproques, à quel point les chemins se croisent en dépit des différences de générations et de lieux.

Tout d’abord, Schulze est qualifié par les critiques occidentaux comme l’une des plumes les plus prometteuses de sa génération. Il est né à Dresde, en Allemagne de l’Est, en 1962. Mais somme toute, il refusait de raconter « une réalité faussée ». Il attend un an après la chute du mur de Berlin pour écrire. Il raconte alors la vie de ceux qui, en ex-URSS ou en ex-RDA, ont connu l’avant et l’après-chute du mur, ce changement capital dans l’histoire du monde moderne. Du jour au lendemain, des hommes limités à l’ex-paradis soviétique se sont retrouvés en contact avec l’Occident. Passant des pénuries et de l’isolement à une ouverture sans restrictions sur le monde. En quoi leur existence a-t-elle changé ? Tel est le thème principal de Schulze.

Dès la publication de son premier livre, Histoires sans gravité, suivi de 33 moments de bonheur, il fait l’unanimité de la critique et du public. Selon les critiques, « côté inspiration, on trouve chez lui autant les grands écrivains russes, de Pouchkine à Nabokov — dont il emprunte les histoires et les langages —, que des auteurs américains contemporains comme Raymond Carver et Richard Ford, pour la forme ».

On retrouve ici le talent d’Ingo Schulze pour décrire jusque dans le moindre détail l’apparente banalité du quotidien, derrière laquelle peuvent surgir le fantastique, le mystère de l’existence, mais aussi la signification des grands bouleversements de l’histoire contemporaine. De nombreux critiques littéraires allemands ont salué dans Vies nouvelles le roman tant attendu du « tournant » des années 1989-1990. Si Schulze est peu connu du public égyptien et arabe, Ghitani, lui, est bien célèbre en Occident. Pour ne citer que le seul public littéraire français, le Zayni Barakat publié par Le Seuil est sans doute la première œuvre égyptienne à être traduite en dehors des collections orientalistes. C’est le récit d’une dictature, d’un système oppressif fermé dans un cadre d’un Caire ottoman fait de tyrannie sanglante. C’est le récit d’ascension de celui qu’on appellerait un flic devenu maître de la cité. « Durant mon long périple, je n’ai vu une ville brisée comme semble l’être le Grand-Caire ... Dans l’air, la mort plane, froide, inexorable. Les hommes du sultan ottoman patrouillent partout sur la voie publique, pénètrent à leur guise dans les maisons. Ni les murs, ni les portes ne sont de quelque utilité par les temps qui courent (...). Personne n’est assuré de se trouver en vie à son éveil ».

Né en 1949, dessinateur de tapis à 17 ans, il publie en parallèle son premier recueil de nouvelles. Ce qui le marque aussi, c’est qu’il a été grand reporter à 23 ans. Il couvre les guerres, celle d’Octobre 1973, la guerre civile au Liban et le conflit Iraq-Iran. Un engagement donc qui fait que son rapport à la réalité est fait autant de l’imaginaire littéraire que d’une perception de la vie qui n’est guère un long fleuve tranquille.

Le débat de la Foire du livre avec participation du public s’est surtout axé sur les rapports écrivains-critiques. C’est-à-dire la première réception faite d’une œuvre. Schulze a évoqué notamment les critiques comme des « lecteurs professionnels qui approfondissent leur lecture du texte et arrivent parfois à déceler des aspects dans le texte dont je ne me rendais pas compte. Parfois aussi, ils font des découvertes tardives comme ce fut le cas des deux premiers romans de l’écrivain américain James Joyce ».

Confronté à une critique et une évolution littéraire différente, Ghitani affirme qu’au début de sa carrière « toutes les formes littéraires présentes ne répondaient pas à mes besoins. Dix ans plus tard, ce sont les traditions de la narration populaire arabe qui m’ont inspiré. C’est ainsi que j’ai écrit Histoire d’un jeune homme qui a vécu il y a mille ans. Là, la réception des critiques avait de la valeur s’agissant de grands maîtres comme Ali Al-Rai et Mahmoud Amine Al-Alem ». Ghitani souligne par la suite une sorte de recul culturel et de régression, avec un véritable « chaos et même accusation d’apostasie lancée contre lui dans le cadre d’une campagne virulente ». Conclusion : « La critique ne m’intéresse plus ».

Sans vouloir trop simplifier pour ramener des écrivains, différents à une plate-forme commune, ce qui est antinomique à une vraie créativité, ce sont les bouleversements de l’histoire qui constituent le thème majeur mais vus avec profondeur, celle qui permet de scruter les profondeurs de l’âme et le mystère propre à tout être humain.

Ahmed Loutfi

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