Foire du livre.
Gamal Al-Ghitani, l’un des
plus grands écrivains égyptiens, et Ingo Schulze, figure de
proue de la nouvelle littérature allemande, ont évoqué ce
qui est en commun et ce qui peut différer entre deux
horizons culturels.
Le Caire-Dresde dans le tourment de l’histoire
Le
choix des deux protagonistes de cette discussion fut bien
heureux. Il a permis en fait de mettre en valeur à l’heure
où l’on parle souvent de conflit des civilisations, de
guerre de cultures et où l’on semble oublier que les
rapports Orient-Occident se sont poursuivis pendant des
millénaires avec influences réciproques, à quel point les
chemins se croisent en dépit des différences de générations
et de lieux.
Tout d’abord, Schulze est qualifié par les critiques
occidentaux comme l’une des plumes les plus prometteuses de
sa génération. Il est né à Dresde, en Allemagne de l’Est, en
1962. Mais somme toute, il refusait de raconter « une
réalité faussée ». Il attend un an après la chute du mur de
Berlin pour écrire. Il raconte alors la vie de ceux qui, en
ex-URSS ou en ex-RDA, ont connu l’avant et l’après-chute du
mur, ce changement capital dans l’histoire du monde moderne.
Du jour au lendemain, des hommes limités à l’ex-paradis
soviétique se sont retrouvés en contact avec l’Occident.
Passant des pénuries et de l’isolement à une ouverture sans
restrictions sur le monde. En quoi leur existence a-t-elle
changé ? Tel est le thème principal de Schulze.
Dès la publication de son premier livre, Histoires sans
gravité, suivi de 33 moments de bonheur, il fait l’unanimité
de la critique et du public. Selon les critiques, « côté
inspiration, on trouve chez lui autant les grands écrivains
russes, de Pouchkine à Nabokov — dont il emprunte les
histoires et les langages —, que des auteurs américains
contemporains comme Raymond Carver et Richard Ford, pour la
forme ».
On retrouve ici le talent d’Ingo Schulze pour décrire jusque
dans le moindre détail l’apparente banalité du quotidien,
derrière laquelle peuvent surgir le fantastique, le mystère
de l’existence, mais aussi la signification des grands
bouleversements de l’histoire contemporaine. De nombreux
critiques littéraires allemands ont salué dans Vies
nouvelles le roman tant attendu du « tournant » des années
1989-1990. Si Schulze est peu connu du public égyptien et
arabe, Ghitani, lui, est bien célèbre en Occident. Pour ne
citer que le seul public littéraire français, le Zayni
Barakat publié par Le Seuil est sans doute la première œuvre
égyptienne à être traduite en dehors des collections
orientalistes. C’est le récit d’une dictature, d’un système
oppressif fermé dans un cadre d’un Caire ottoman fait de
tyrannie sanglante. C’est le récit d’ascension de celui
qu’on appellerait un flic devenu maître de la cité. « Durant
mon long périple, je n’ai vu une ville brisée comme semble
l’être le Grand-Caire ... Dans l’air, la mort plane, froide,
inexorable. Les hommes du sultan ottoman patrouillent
partout sur la voie publique, pénètrent à leur guise dans
les maisons. Ni les murs, ni les portes ne sont de quelque
utilité par les temps qui courent (...). Personne n’est
assuré de se trouver en vie à son éveil ».
Né en 1949, dessinateur de tapis à 17 ans, il publie en
parallèle son premier recueil de nouvelles. Ce qui le marque
aussi, c’est qu’il a été grand reporter à 23 ans. Il couvre
les guerres, celle d’Octobre 1973, la guerre civile au Liban
et le conflit Iraq-Iran. Un engagement donc qui fait que son
rapport à la réalité est fait autant de l’imaginaire
littéraire que d’une perception de la vie qui n’est guère un
long fleuve tranquille.
Le débat de la Foire du livre avec participation du public
s’est surtout axé sur les rapports écrivains-critiques.
C’est-à-dire la première réception faite d’une œuvre.
Schulze a évoqué notamment les critiques comme des «
lecteurs professionnels qui approfondissent leur lecture du
texte et arrivent parfois à déceler des aspects dans le
texte dont je ne me rendais pas compte. Parfois aussi, ils
font des découvertes tardives comme ce fut le cas des deux
premiers romans de l’écrivain américain James Joyce ».
Confronté à une critique et une évolution littéraire
différente, Ghitani affirme qu’au début de sa carrière «
toutes les formes littéraires présentes ne répondaient pas à
mes besoins. Dix ans plus tard, ce sont les traditions de la
narration populaire arabe qui m’ont inspiré. C’est ainsi que
j’ai écrit Histoire d’un jeune homme qui a vécu il y a mille
ans. Là, la réception des critiques avait de la valeur
s’agissant de grands maîtres comme Ali Al-Rai et Mahmoud
Amine Al-Alem ». Ghitani souligne par la suite une sorte de
recul culturel et de régression, avec un véritable « chaos
et même accusation d’apostasie lancée contre lui dans le
cadre d’une campagne virulente ». Conclusion : « La critique
ne m’intéresse plus ».
Sans vouloir trop simplifier pour ramener des écrivains,
différents à une plate-forme commune, ce qui est antinomique
à une vraie créativité, ce sont les bouleversements de
l’histoire qui constituent le thème majeur mais vus avec
profondeur, celle qui permet de scruter les profondeurs de
l’âme et le mystère propre à tout être humain.
Ahmed
Loutfi