Cinéma.
Projeté dernièrement au Comité égyptien de solidarité, le
documentaire Salata baladi (salade maison) de
Nadia Kamel, restitue
l’aptitude à conter et la tolérance de la différence qui
font que la société élève et construit. Entretien.
« Je rapproche les êtres par des histoires qui les
concernent et les transforment »
Al-Ahram
Hebdo : Pourquoi avez-vous choisi le titre Salata baladi
pour votre premier documentaire ?
Nadia Kamel :
Je suis issue d’un mélange étriqué de races et d’ethnies.
Mon grand-père paternel est Turc. Mon père, Saad, est
communiste musulman. Ma mère, Naëla Kamel, née Mary
Rosenthal, est d’origine juive italienne. Quant à ma sœur
Dina, elle est mariée à un Palestinien, et leur fils Nabil
est le petit-fils du leader politique palestinien Nabil
Chaath. J’ai voulu donc exprimer dans mon film et partager
avec les autres le bonheur que me procure cette appartenance
multiple. Autrefois, dans notre société, qui était
cosmopolite, Egyptiens, étrangers et adeptes de diverses
confessions, cohabitaient en harmonie. Il y avait moins de
fanatisme et plus de place à l’ouverture et la tolérance de
la différence. Car le fanatisme engendre le tri et, par
conséquent, le repli. Nous portons encore les germes de
cette société qui élève et construit. Pour la restituer, il
suffit de réhabiliter notre capacité à discuter en dépit de
nos divergences d’opinions, à nous raconter des histoires
tirées d’expériences intimes de gens qui se rencontrent,
s’aiment, se séparent, entrent en conflit et se
réconcilient. Cette aptitude au conte s’est réduite après la
seconde guerre mondiale. Le nivellement unidimensionnel de
la pensée a provoqué la pauvreté de la créativité, et a
installé un discours hégémonique que diffuse la télévision.
Celle-ci occupe désormais la place du conteur traditionnel,
gardien de la mémoire, la grand-mère, dont les contes nous
réchauffaient le cœur. Mon film est un appel à restituer
l’aptitude au conte, qui rapproche les êtres et les incite à
réfléchir pour transformer leur condition.
— Votre film ressemble plutôt à un retour aux sources
qu’à un récit traditionnel.
— Ce film est pour moi un événement. Au moment de le
préparer, il y a six ans, j’ai vu mon neveu Nabil solliciter
par des mots simples, parfois fragiles, quelque chose
d’authentique, d’essentiel dans l’expérience de sa
grand-mère Mary, qui est sa vie elle-même. Elle devait donc
aller au bout de ses ressources intellectuelles et de sa
mémoire, pour lui fournir des explications du présent, une
sorte de moralité où tout se confond, leçon de vie,
désillusions, camaraderie, passion. En élaborant le film,
j’ai donc donné à voir la grand-mère qui, telle une sonde
intérieure, arpente le passé, prenant le temps des postures
et des gestes intimes pour en faire jaillir des faces
changeantes, mais en même temps conciliables sur le fil d’un
chemin, d’une marche, cristallisant un sentiment. Lequel
verse dans l’éloge de la justice : logique entière de sa
vie.
— Visitant Israël, pourquoi n’a-t-elle pas demandé à ses
proches, ce qu’ils ont fait pour empêcher leur pays
d’usurper les droits des Palestiniens à une vie libre et
digne sur leur terre ?
— Ce voyage ressemblait à des retrouvailles avec des morts,
ou des ombres près de s’éteindre. Pendant 60 ans, elle n’a
pas cherché à revoir ou contacter ses cousins, déportés dans
leur enfance d’Egypte vers Israël, sans disposer du temps
nécessaire pour lui faire leurs adieux. Elle avait besoin de
revivre cette période dont elle a été amputée
douloureusement. Elle a constaté combien était béante la
plaie entre Palestiniens et Israéliens, et qu’il était
inutile de la remuer. J’ai essayé souvent de recueillir la
raison de la rupture de ses contacts avec ses cousins, mais
elle a toujours avancé l’argument de sa quête de la justice.
Elle habite au centre de ce qui, de toute façon, nous tient
à cœur, la justice.
Dans une scène unique, où elle apparaît avec ses amis
palestiniens, dans un restaurant de Gaza, elle tient cet
emploi de passeuse, de celle qui vient, en plein centre de
lumière, transmettre et partager une leçon de vie. J’ai
baissé le ton de l’éclairage et du son, pour recueillir un
aveu qu’elle était prête à livrer. « Je milite depuis l’âge
de 18 ans pour la cause palestinienne, dont je suis encore
et davantage solidaire aujourd’hui », a-t-elle dit. Son
voyage en Israël n’a pas modifié cette attitude. Sans renier
son identité, ou réfuter ses origines, elle a adhéré au sens
et à l’essence de son militantisme : défendre la justice.
Ses amis palestiniens étaient là pour l’enlacer, contenir
son émotion et la rassurer, reconnaissant que l’épreuve
qu’elle vient de traverser n’a fait que renforcer la valeur
de son adhésion à leur cause. Car Mary n’est pas un
personnage qui ne fait que passer d’une époque à une autre,
d’un endroit à un autre, elle se ressemble, sans doute,
parce qu’elle se respecte et tient fermement à ses profondes
convictions. C’est cela qui vibre complètement dans cette
scène et que notre fibre de cinéaste est allée lui demander.
— Quel sera votre prochain projet ?
— Mon prochain film sera une fiction sur l’amour, ce mystère
qui construit au fil des regards et des postures, des
expressions et des voies de distanciation comme d’empathies.
L’amour est un rapport positif qui nous concerne, nous
regarde tous. Forcément, il nous installe dans une intimité
extraordinaire, qui entraîne une créativité grandiose,
nourrissant les images, les mots, des nuances, des
sensations profondes. Mon propos est toujours de rapprocher
les êtres par des histoires qui les concernent et les
transforment.
Propos recueillis par Amina Hassan