Musique.
La troupe Samaa (à l’écoute) présente un assortiment de
chants religieux et de tambours nubiens au centre Al-Ghouri
pour le patrimoine, présidé par Intissar Abdel-Fattah. Au
menu, d’autres projets artistiques visent à créer un
dialogue de cultures entre l’Egypte et d’autres pays.
Retour des exaltations d’antan
En
plein Caire fatimide, au palais d’Al-Ghouri, l’on revit une
ambiance puisée dans la nuit des temps. Un air du passé
règne dans la salle soufie située près de la coupole … Trois
cheikhs, habillés de caftans et de tuniques traditionnelles,
scandent des chants religieux, accompagnés de deux
percussionnistes et d’un joueur de qanoun. Une vingtaine de
jeunes essaimés dans la salle se joignent aux chants,
glorifiant le nom de l’Eternel. Cette troupe, nommée Samaa
pour le chant soufi, vient de naître il y a à peine quelques
mois, sous l’égide d’Intissar Abdel-Fattah, directeur du
centre Al-Ghouri pour la restauration du patrimoine. « Il y
a certainement une différence entre le chant religieux
d’aujourd’hui et celui du patrimoine. L’inchad fait partie
de notre tradition arabe. J’ai voulu restaurer cette
tradition d’antan en ayant recours aux chanteurs soufis.
Leur disposition sur scène, assis dans une ronde, rappelle
les vieilles soirées soufies. Leurs chansons énoncées en
arabe classique restituent à l’audience l’exaltation de
l’ouïe inhérente au patrimoine », explique Intissar
Abdel-Fattah qui a choisi comme slogan de la troupe «
Ecouter jusqu’à voir ».
Avec la participation des cheikhs soufis Diaa Al-Nazer et
Taha Al-Eskandarani et le mounched (chanteur religieux)
Salah Abdel-Hamid, maîtres fondateurs de la troupe,
Abdel-Fattah a conçu un atelier au centre Al-Ghouri pour
sélectionner de potentiels chanteurs. Pendant trois mois,
les candidats ont afflué de toutes les provinces pour
l’épreuve d’audition. Aujourd’hui, Samaa regroupe 23
chanteurs de différents âges qui interprètent les chansons
du cheikh Zakariya Ahmad, de Sayed Darwich et d’autres.
Sur scène, il s’agit d’un jeu de rôle. Bilal, jeune
chanteur, fait l’éloge du prophète, et les autres
l’accompagnent en chœur. Un des cheikhs récite un mawwal et
la troupe le relaye dans l’éloge du prophète.
Un jeune lance un chant sur la miséricorde de Dieu, une
autre voix intervient … et ainsi de suite, créant une
polyphonie bien étudiée. « Cette troupe constitue un vivier
pour initier à l’inchad. La seconde étape de notre projet
intégrera la poésie de grands soufis tels Galaleddine
Al-Roumi, Ibn Arabi et bien d’autres. Les derviches
tourneurs vont aussi rejoindre la troupe, créant une
ambiance et une image soufies concrètes. Dans quelques mois,
le centre organisera le premier festival de Samaa,
simultanément avec un autre, se déroulant au Maroc »,
souligne Abdel-Fattah. Il investit de même l’assemblage des
mounchedines, des derviches tourneurs dans la production
d’un spectacle théâtral soufi intitulé Al-Mahmal. Il y est
question d’un jeu de voix orchestré par les chanteurs aussi
bien que les comédiens. Le spectacle est prévu pour la fin
de l’été. En outre, pour mieux vivre cette ambiance arabe,
Abdel-Fattah lancera aussi une école d’écriture et de
calligraphie.
Une couleur locale
Cependant, l’ambition du centre Al-Ghouri ne s’arrête pas à
l’inchad. En fait, il s’approprie un aspect plus local et
égyptien avec la troupe des Tambours nubiens créée en 1990
par Intissar Abdel-Fattah. Les défouf (tambours) donnent la
tonalité majeure à cette troupe qui comprend des vétérans
comme de jeunes talents. Abdel-Fattah jouant sur un
instrument de percussion commande le jeu des musiciens
nubiens. On entend des rythmes folkloriques de moments de
fête comme de tristesse … « L’idée de préserver notre
patrimoine musical est une priorité pour moi. La Nubie, avec
ses différents dialectes, traditions et rites, est un bijou
de notre art de vie ancestral. Pourtant, chanter avec ce
dialecte nubien, emprunter quelques gestes à la danse
nubienne, porter la djellaba blanche … s’arriment à un
plagiat folklorique plutôt qu’à un enracinement dans la
culture fondamentale de la région », explique Abdel-Fattah.
D’où sa décision de fonder sa troupe de tambours nubiens
pour restaurer la musique originale de région, basée
essentiellement sur les percussions. Par un mixage bien dosé
du mizmar de la Haute-Egypye, de la rababa et d’al-kawala de
Ménoufiya, il crée aussi un dialogue exquis entre différents
tambourins.
Abdel-Fattah puise encore dans les formes musicales
populaires de l’Egypte pour les ressusciter, telle
Al-Nakrazan et la troupe Hassaballah. Il explique : « Dans
notre folklore musical et spectaculaire, l’on connaissait
autrefois le Nakrazan. C’était un spectacle de rue où l’on
voyait un homme danser tel un clown, perché sur de longs
bâtons. Avec des habits colorés très spécifiques, il
marchait dans la rue en essayant de maintenir son équilibre
sur ses bâtons. Quant à la troupe de Hassaballah, l’on
recherche encore ses derniers membres. La rue de Mohamad Ali
nous sert de réservoir pour puiser les ressources
artistiques de cette troupe afin de lui donner une seconde
naissance ».
D’autres projets dramatiques et théâtraux qui ont rapport
avec le patrimoine égyptien sont aussi prévus au programme.
Abdel-Fattah n’oublie pas qu’à l’origine, il est metteur en
scène.
Le Caire dans 1000 ans est une série de spectacles qu’il a
conçus et qui reproduit les soirées de narration de l’époque
mamelouke. Dans chaque soirée intitulée Al-Adib al-odabati
(l’homme de lettres), le narrateur évoquera l’époque
mamelouke pour donner une image du Caire du passé.
Sur un plan panarabe, en coopération avec le Maroc, Qatar et
la Syrie, un autre spectacle multiculturel est en cours de
préparation, à savoir Al-Makhala (boîte de khôl) qui offrira
au public de ces trois pays aussi bien que l’Egypte un
voyage dans le monde de la femme arabe.
« Tous ces activités et projets visent à mieux connaître
notre patrimoine arabe, et à l’apprécier pour ensuite
pouvoir établir un authentique dialogue avec l’Autre »,
souligne Abdel-Fattah.
May
Sélim