A travers ses romans, l’écrivain libanais
Rachid Al-Daïf ose
exprimer toutes ces choses qui nous dépassent, se livrant à
un exercice de liberté. Il a été l’un des invités du Forum
du roman arabe, tenu la semaine dernière au Caire.
Effronté à sa manière
Le rendez-vous est pris dans le lobby de l’hôtel Pyramisa,
longue bâtisse en béton au cœur de Guiza. Devant lui, une
tasse de café turc laisse échapper quelques rares volutes de
fumée. L’homme est simple, d’allure décontractée, et trônent
sur son nez des lunettes qui lui confèrent un air doux,
presque sage. D’une voix profonde, il explique son parcours
littéraire, son envie d’écrire qui lui est venue comme cela,
sans qu’il s’agisse d’une décision mûrement réfléchie.
L’auteur est né en 1945 à Zgharta, une petite bourgade du
nord du Liban. Sa vie s’est toujours inscrite dans le
tourbillon de la guerre, lui-même ayant failli perdre la vie
lorsqu’une bombe lui est tombée dessus. Aujourd’hui,
professeur de littérature arabe à l’Université libanaise, il
est détenteur d’un doctorat en critique littéraire de la
Sorbonne et d’un DEA en linguistique. Le romancier manie à
la perfection les subtilités de la langue de Molière. Il
s’exprime dans un français ample, moelleux, qu’il a appris à
l’âge de 26 ans lors de ses années d’études à la Sorbonne.
Rachid Al-Daïf est un romancier prolifique, pas moins de 11
romans et de trois recueils de poésie portent son cachet, et
le dernier en date, « Fais voir tes jambes, Leila ! » au
titre volontairement osé, voire racoleur, est un roman qui
revendique sa filiation. Le narrateur est un Libanais plongé
dans des mésaventures qui le dépassent, et qui se réveille,
groggy, dans un lit d’hôpital. Tout commence lorsque son ami
Rafiq lui vend une Subaru destinée au marché américain, sans
préciser que les pièces détachées sont évidemment
indisponibles sur le sol libanais. Ayant l’impression de
piloter une voiture piégée, le narrateur finit par plier la
carrosserie contre un poteau, incident qui le plonge dans ce
lit d’hôpital. Dans l’immaculée blancheur de la chambre, il
se remémore tous les tracas qui l’ont rongé aux cours des
derniers mois. Son père, la soixantaine bien tassée, est
bien décidé à épouser une jeune femme, quitte à dilapider
l’héritage de son fils. Le narrateur, pour contrer les
velléités maritales de son père, fomente de sombres
machinations. L’auteur dépeint avec un recul feint les
turpitudes de la société libanaise, sans à aucun moment
tomber dans la description fortuite : « Mon fantasme, mon
rêve, mon désir, dit-il, c’est que mon roman soit lu comme
un roman, partout dans le monde. Pas pour faire connaître le
monde arabe. Maintenant, je sais qu’on lit beaucoup dans les
pays occidentaux pour voir de quoi il s’agit chez ces gens.
Il y a nécessairement des informations dans les romans,
c’est inéluctable, mais cela s’arrête là ».
Ses romans Qu’elle aille au diable, Meryl Streep et Fais
voir tes jambes, Leila pointent du doigt la guerre des sexes
qui sévit dans le monde arabe, entre des femmes chaque jour
plus au fait des acquis de leurs consœurs occidentales, et
des hommes qui préfèrent regarder dans l’autre direction. «
Je le dis toujours, le lit c’est l’endroit où se
confrontent, et parfois très violemment, l’Orient
traditionnel et l’Occident moderne. Il n’est pas dans
l’intérêt des hommes de l’admettre et d’être conséquents. La
guerre des sexes existe parce que la femme a une présence
formidable, et en même temps, elle joue le rôle de la
soumise, de la discrète, de la pure, c’est elle qui est
anxieuse, c’est elle qui est vierge dans tous les sens du
terme … tout en étant très puissante, tout en étant très là
! Parfois, la femme fait ce qu’on attend d’elle, mais, en
fait elle est maître du jeu. Son intérieur est un continent
qui fourmille de mille choses, elle en est consciente, mais
l’homme ne veut pas voir qu’elle a ces contradictions,
parfois cette violence ». L’auteur va même plus loin
puisqu’il voit dans cette invasion de réflexes nouveaux dans
le domaine des mœurs les causes du fondamentalisme. « Pour
les Arabes, le monde est divisé en deux : l’Occident et eux.
L’autre, dans le monde arabe, ce n’est pas le Chinois ou le
Japonais … l’autre, c’est l’Européen, l’Américain. Il y a un
impact irréfutable de l’Occident sur nous, mais en réalité
l’Occident est en nous. Au Liban, il est consciemment
adopté, les pratiques et les valeurs occidentales font
partie de l’identité des Libanais ».
Rachid Al-Daïf, questionné sur les finalités de l’écriture,
sur le sens à donner au roman, accorde quelques secondes à
la réflexion … puis, calmement, décline sa vision propre de
la chose : « L’importance du roman, c’est d’être au plus
proche de notre conception de la réalité. La littérature
étant un domaine de liberté. Cela permet de montrer toutes
ces choses qui nous dépassent. En écrivant, on exerce sa
liberté … L’écriture, c’est un moment complètement
différent, et si ce moment-là n’est pas fondamentalement
différent, cela ne servirait à rien, ce serait des belles
lettres, des beaux mots, des kalam gamil. Je pense que le
roman contribue un peu à constituer l’image qu’on a de
soi-même et l’image qu’on a de l’autre, quel qu’il soit »,
conclut-il.
Malgré le succès que ses romans connaissent auprès du public
oriental et occidental, Rachid Al-Daïf n’est pas d’un
naturel extatique. La traduction, en 9 langues tout de même,
de ses romans le laisse de marbre. La curiosité est le seul
sentiment qui ose s’immiscer, se nicher dans ses pensées
lorsqu’une version étrangère d’un de ses livres lui est
présentée : « Je suis transformé en mots, en calligraphies …
c’est curieux. C’est exactement comme quand j’assiste à la
soutenance d’un étudiant qui a fait son doctorat sur mon
œuvre … A chaque fois, je me dis : à quoi cela sert à Platon
d’être Platon ? Il n’y a pas de fierté, c’est juste d’une
neutralité déprimante », ajoute-t-il, une légère ombre
assombrissant son regard. Et c’est ce regard justement, si
particulier, si névrosé, si inclassable qui fait de la plume
d’Al-Daïf une des plus convoitées du monde arabe.
L’indépendance de son écriture et l’insolence de son propos,
parfois, lui ont ouvert les portes des salons littéraires en
Europe … Est-on en train d’assister à l’implantation de la
littérature arabe en Occident ou bien ne s’agit-il que des
prémices d’un ancrage littéraire à venir ? Rachid Al-Daïf
étonne en livrant sa vision des choses : « Je pense que les
Arabes sont davantage dans le monde qu’avant. Le monde les a
enlevés, les a pris, ils sont obligés d’y être. Même s’ils
ne comprennent pas ce qui s’y passe, ils y sont, c’est tout.
Il y a une volonté de l’extérieur, du monde occidental de
comprendre le monde arabe. Les Occidentaux traduisent
beaucoup, ils dépensent de l’argent pour recevoir les
auteurs … Peut-être avec l’accumulation des traductions la
littérature arabe sera plus représentée … ». Mais jamais
l’auteur ne se résoudra à écrire dans une autre langue que
l’arabe, qui est la langue de sa respiration, de son corps,
de sa liberté. La langue de son pays, le Liban, qui abrite
une pulsion de vie et des contradictions qui rythment son
pouls et l’empêchent de s’écrouler sous les bombes. Il se
défend d’être patriote, la seule mention de ce terme semble
lui hérisser le poil, pourtant, le mot sonne doux sur sa
langue. Il explique qu’à force d’évoluer depuis trente ans
dans un pays en guerre, « le Libanais sait faire la sieste
sur le dos de la tempête » … Image qui illustre bien la
position inconfortable du Liban, coincé entre Israël « qui
vit de la peur, qui en a fait sa seule raison d’être » et
des pays arabes dictatoriaux, moyenâgeux, voire
sanguinaires. « Il est trop beau, le Liban … Salvador Dali
disait : Tout ce qui est beau est mangeable. C’est pourquoi
la région bouffe ce pays », dit-il, la mine basse.
Pourrait-il vivre ailleurs qu’au Liban, ailleurs qu’à
Beyrouth ? Non, mais pour une raison toute belle : « Je ne
voudrais pas être enterré dans une terre mouillée … Mon
corps reposera dans de la terre sèche, au Liban … ».
Louise Sarant