Al-Ahram Hebdo, Visages | Rachid Al-Daïf
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 Semaine du 27 Février au 4 Mars, numéro 703

 

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Visages

A travers ses romans, l’écrivain libanais Rachid Al-Daïf ose exprimer toutes ces choses qui nous dépassent, se livrant à un exercice de liberté. Il a été l’un des invités du Forum du roman arabe, tenu la semaine dernière au Caire.

Effronté à sa manière

Le rendez-vous est pris dans le lobby de l’hôtel Pyramisa, longue bâtisse en béton au cœur de Guiza. Devant lui, une tasse de café turc laisse échapper quelques rares volutes de fumée. L’homme est simple, d’allure décontractée, et trônent sur son nez des lunettes qui lui confèrent un air doux, presque sage. D’une voix profonde, il explique son parcours littéraire, son envie d’écrire qui lui est venue comme cela, sans qu’il s’agisse d’une décision mûrement réfléchie. L’auteur est né en 1945 à Zgharta, une petite bourgade du nord du Liban. Sa vie s’est toujours inscrite dans le tourbillon de la guerre, lui-même ayant failli perdre la vie lorsqu’une bombe lui est tombée dessus. Aujourd’hui, professeur de littérature arabe à l’Université libanaise, il est détenteur d’un doctorat en critique littéraire de la Sorbonne et d’un DEA en linguistique. Le romancier manie à la perfection les subtilités de la langue de Molière. Il s’exprime dans un français ample, moelleux, qu’il a appris à l’âge de 26 ans lors de ses années d’études à la Sorbonne. Rachid Al-Daïf est un romancier prolifique, pas moins de 11 romans et de trois recueils de poésie portent son cachet, et le dernier en date, « Fais voir tes jambes, Leila ! » au titre volontairement osé, voire racoleur, est un roman qui revendique sa filiation. Le narrateur est un Libanais plongé dans des mésaventures qui le dépassent, et qui se réveille, groggy, dans un lit d’hôpital. Tout commence lorsque son ami Rafiq lui vend une Subaru destinée au marché américain, sans préciser que les pièces détachées sont évidemment indisponibles sur le sol libanais. Ayant l’impression de piloter une voiture piégée, le narrateur finit par plier la carrosserie contre un poteau, incident qui le plonge dans ce lit d’hôpital. Dans l’immaculée blancheur de la chambre, il se remémore tous les tracas qui l’ont rongé aux cours des derniers mois. Son père, la soixantaine bien tassée, est bien décidé à épouser une jeune femme, quitte à dilapider l’héritage de son fils. Le narrateur, pour contrer les velléités maritales de son père, fomente de sombres machinations. L’auteur dépeint avec un recul feint les turpitudes de la société libanaise, sans à aucun moment tomber dans la description fortuite : « Mon fantasme, mon rêve, mon désir, dit-il, c’est que mon roman soit lu comme un roman, partout dans le monde. Pas pour faire connaître le monde arabe. Maintenant, je sais qu’on lit beaucoup dans les pays occidentaux pour voir de quoi il s’agit chez ces gens. Il y a nécessairement des informations dans les romans, c’est inéluctable, mais cela s’arrête là ».

Ses romans Qu’elle aille au diable, Meryl Streep et Fais voir tes jambes, Leila pointent du doigt la guerre des sexes qui sévit dans le monde arabe, entre des femmes chaque jour plus au fait des acquis de leurs consœurs occidentales, et des hommes qui préfèrent regarder dans l’autre direction. « Je le dis toujours, le lit c’est l’endroit où se confrontent, et parfois très violemment, l’Orient traditionnel et l’Occident moderne. Il n’est pas dans l’intérêt des hommes de l’admettre et d’être conséquents. La guerre des sexes existe parce que la femme a une présence formidable, et en même temps, elle joue le rôle de la soumise, de la discrète, de la pure, c’est elle qui est anxieuse, c’est elle qui est vierge dans tous les sens du terme … tout en étant très puissante, tout en étant très là ! Parfois, la femme fait ce qu’on attend d’elle, mais, en fait elle est maître du jeu. Son intérieur est un continent qui fourmille de mille choses, elle en est consciente, mais l’homme ne veut pas voir qu’elle a ces contradictions, parfois cette violence ». L’auteur va même plus loin puisqu’il voit dans cette invasion de réflexes nouveaux dans le domaine des mœurs les causes du fondamentalisme. « Pour les Arabes, le monde est divisé en deux : l’Occident et eux. L’autre, dans le monde arabe, ce n’est pas le Chinois ou le Japonais … l’autre, c’est l’Européen, l’Américain. Il y a un impact irréfutable de l’Occident sur nous, mais en réalité l’Occident est en nous. Au Liban, il est consciemment adopté, les pratiques et les valeurs occidentales font partie de l’identité des Libanais ».

Rachid Al-Daïf, questionné sur les finalités de l’écriture, sur le sens à donner au roman, accorde quelques secondes à la réflexion … puis, calmement, décline sa vision propre de la chose : « L’importance du roman, c’est d’être au plus proche de notre conception de la réalité. La littérature étant un domaine de liberté. Cela permet de montrer toutes ces choses qui nous dépassent. En écrivant, on exerce sa liberté … L’écriture, c’est un moment complètement différent, et si ce moment-là n’est pas fondamentalement différent, cela ne servirait à rien, ce serait des belles lettres, des beaux mots, des kalam gamil. Je pense que le roman contribue un peu à constituer l’image qu’on a de soi-même et l’image qu’on a de l’autre, quel qu’il soit », conclut-il.

Malgré le succès que ses romans connaissent auprès du public oriental et occidental, Rachid Al-Daïf n’est pas d’un naturel extatique. La traduction, en 9 langues tout de même, de ses romans le laisse de marbre. La curiosité est le seul sentiment qui ose s’immiscer, se nicher dans ses pensées lorsqu’une version étrangère d’un de ses livres lui est présentée : « Je suis transformé en mots, en calligraphies … c’est curieux. C’est exactement comme quand j’assiste à la soutenance d’un étudiant qui a fait son doctorat sur mon œuvre … A chaque fois, je me dis : à quoi cela sert à Platon d’être Platon ? Il n’y a pas de fierté, c’est juste d’une neutralité déprimante », ajoute-t-il, une légère ombre assombrissant son regard. Et c’est ce regard justement, si particulier, si névrosé, si inclassable qui fait de la plume d’Al-Daïf une des plus convoitées du monde arabe. L’indépendance de son écriture et l’insolence de son propos, parfois, lui ont ouvert les portes des salons littéraires en Europe … Est-on en train d’assister à l’implantation de la littérature arabe en Occident ou bien ne s’agit-il que des prémices d’un ancrage littéraire à venir ? Rachid Al-Daïf étonne en livrant sa vision des choses : « Je pense que les Arabes sont davantage dans le monde qu’avant. Le monde les a enlevés, les a pris, ils sont obligés d’y être. Même s’ils ne comprennent pas ce qui s’y passe, ils y sont, c’est tout. Il y a une volonté de l’extérieur, du monde occidental de comprendre le monde arabe. Les Occidentaux traduisent beaucoup, ils dépensent de l’argent pour recevoir les auteurs … Peut-être avec l’accumulation des traductions la littérature arabe sera plus représentée … ». Mais jamais l’auteur ne se résoudra à écrire dans une autre langue que l’arabe, qui est la langue de sa respiration, de son corps, de sa liberté. La langue de son pays, le Liban, qui abrite une pulsion de vie et des contradictions qui rythment son pouls et l’empêchent de s’écrouler sous les bombes. Il se défend d’être patriote, la seule mention de ce terme semble lui hérisser le poil, pourtant, le mot sonne doux sur sa langue. Il explique qu’à force d’évoluer depuis trente ans dans un pays en guerre, « le Libanais sait faire la sieste sur le dos de la tempête » … Image qui illustre bien la position inconfortable du Liban, coincé entre Israël « qui vit de la peur, qui en a fait sa seule raison d’être » et des pays arabes dictatoriaux, moyenâgeux, voire sanguinaires. « Il est trop beau, le Liban … Salvador Dali disait : Tout ce qui est beau est mangeable. C’est pourquoi la région bouffe ce pays », dit-il, la mine basse. Pourrait-il vivre ailleurs qu’au Liban, ailleurs qu’à Beyrouth ? Non, mais pour une raison toute belle : « Je ne voudrais pas être enterré dans une terre mouillée … Mon corps reposera dans de la terre sèche, au Liban … ».

Louise Sarant

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Jalons

1945 : Naissance au Liban.

1974 : Doctorat ès lettres modernes, Paris III.

Septembre 2006 : Fais voir tes jambes, Leila !

Mars 2008 : Sortie de son nouveau roman Ok, Maassalama !

Mai 2008 : Adaptation de Qu’elle aille au diable et Meryl Streep

au théâtre du Rond Point à Paris.

 

 




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