Habillement. Un groupe de
jeunes étudiants a lancé une campagne sur le Net avec pour slogan « Elargissez
vos pantalons, les filles ». Un nouveau débat sur la tenue vestimentaire des
femmes, révélateur d’une société tiraillée entre conservatisme et modernisme.
Traque aux pantalons serrés !
«
Pourquoi portent-elles des pantalons aussi serrés ? », lance Mohamad Gamil,
étudiant à la faculté de commerce. Il fait partie d’un groupe de jeunes qui a
décidé de mener une campagne contre le port du pantalon hyperserré. Se servant
du Facebook, ces jeunes universitaires sont offusqués par les tenues des filles
qu’ils jugent offensantes. « Aujourd’hui, l’on ne voit que des jeunes filles ou
des femmes à moitié nues et moitié habillées, les fesses et les cuisses bien
apparentes. Une tenue qui frise l’atteinte à la pudeur. Quelle aberration ! Moi,
en tant que garçon, j’ai honte à leur place et je me demande comment leurs
parents les laissent sortir ainsi vêtues », rétorque Moustapha Bréqaa, un autre
membre du groupe. Et d’ajouter : « On ne veut nullement imposer le port du
voile ou leur interdire celui d’enfiler le pantalon, mais que les filles
l’élargissent un peu ». Quel avantage offre un vêtement aussi collé au corps ?
Est-ce par féminité ou une tendance de mode ? Les filles qui ne suivent pas cet
exemple manquent-elles de féminité ? Des questions qui reviennent comme un
leitmotiv sur un site inséré au Facebook. Un site qui date de trois mois et qui
ne cesse d’attirer des internautes approuvant cette campagne pour des habits
féminins « trop révélateurs » à leur goût. En effet, l’idée de mener une telle
campagne trottait dans la tête de Moustapha depuis longtemps. Il a essayé un
jour de conseiller certaines copines, mais il a eu droit à des remarques
désobligeantes. Mona, une autre adhérente, raconte aussi qu’un jour elle se
promenait dans la rue et fut témoin d’une scène qui la marqua à jamais. Une
jeune fille voilée passait dans la rue. Elle portait un pantalon hyperserré au
point de provoquer « des tentations ». Quelqu’un a suivi ses pas et n’a pas
hésité à lui passer la main sur les fesses. Et avant même que la fille ne
réalise ce qui lui est arrivé, l’homme avait pris la fuite. « Choquée et
humiliée, elle a commencé à crier, mais elle a eu droit à une réflexion
impertinente de la part d’un propriétaire de magasin qui lui a dit avoir marre
des filles qui provoquent les hommes en portant des tenues légères ou des
pantalons trop serrés », commente-t-il.
Du
coup, Mona intègre le groupe qui monte un site : shababmsir.com, avec pour
slogan « Campagne populaire pour élargir les pantalons des filles ».
«
C’est par le biais de son adresse e-mail que les différents amis ont été
invités, il y a quelques mois, à être membres de ce site de Facebook. Chacun de
nous peut s’extérioriser, s’exprimer librement et plus facilement, sans contact
direct », explique Moustapha, tout en précisant que le but de leur initiative
est d’inciter les filles à faire plus attention à leur accoutrement et ne pas
suivre à la lettre l’Occident dans son style vestimentaire.
En
ligne de mire, les femmes voilées ou pas. Car une majorité de ses dernières ne
se privent pas, malgré le foulard, de suivre la mode dans ses plus petits
détails, pantalons moulants au niveau, laissant apparaître une partie du ventre
même couvert.
Les
modèles exposés dans les vitrines séduisent les unes, tandis que les autres
crient au scandale. Les filles, elles, ne savent plus quoi inventer pour
concilier tendances et traditions, dans une société conservatrice où des jeunes
hommes frustrés ne savent plus où porter leur regard. Le retard de l’âge de
mariage par faute de moyens a compliqué les choses et augmenté les cas de
harcèlement.
Un choix personnel
«
Notre société manque de plus en plus de modération. Les gens sont soit très
renfermés, soit très expansifs. Et cette situation s’est compliquée avec cette
ouverture sur le monde grâce aux chaînes satellites et au Net. Les filles
n’attendent pas que la mode leur parvienne de l’étranger, elles la cherchent
partout. Tiraillées par le mode de vie occidentalisé, elles se laissent
fascinées par un style précis. Suivre la mode ou rester dans le conservatisme
et la tradition. Se faire belle et sexy ou rester discrète et décente. A
chacune son choix et ses astuces pour garder cet équilibre difficile », pense
la sociologue Azza Korayem, qui trouve que cette polémique sur le Net autour du
pantalon serré est trop exagérée. « Libre à celle qui veut porter un style que
certains jugeraient impudique. A ses risques et périls, si elle s’expose à des
harcèlements dans la rue ». Un avis partagé par certains jeunes qui voient que
l’habit est un choix personnel et ne peut pas servir de prétexte au
harcèlement. « Où est le mal si des filles veulent mettre en relief leur beauté
? Et pourquoi cacher cette beauté que Dieu a créée, surtout que nous vivons une
époque d’ouverture culturelle ? », dit une jeune fille attablée à un café
branché à Mohandessine avec un groupe d’amies toutes voilées et vêtues à la
dernière mode. Elles n’ont pas l’intention de changer de style de vêtements ou
d’élargir leurs pantalons et considèrent cette campagne sans fondements. Pour
elle, les autres pays sont passés à autres choses plus importantes, alors que
nous sommes encore au stade du vestimentaire. Le pantalon serré ne porte
préjudice ni à la dignité de la femme ni à sa pudeur. Une autre de répliquer :
« Porter un pantalon, c’est tellement pratique. Je me sens à l’aise lorsque je
le porte et je choisis le modèle le plus rare pour paraître in devant mes amies
».
Cette
jeune fille de 23 ans porte un pantalon hyperserré au point de ne pas pouvoir
croiser ses pieds. Elle poursuit : « Aujourd’hui, même des femmes portant le
niqab (tenue islamique couvrant le visage), des femmes âgées et mêmes enceintes
subissent différents genres de harcèlements qui vont jusqu’aux attouchements. Alors
que dans les années 1970, les femmes portaient des minijupes, avaient les bras
dénudés et personne n’osait s’en approcher. Et puis pourquoi se braque-t-on
toujours sur ce que porte les filles, alors que les garçons portent des
pantalons qui laissent apparaître leurs slips. Qu’ils mènent encore une
campagne portant le slogan : Relevez vos pantalons à la taille, vous les
messieurs.
Quant
à Samir, au chômage, il passe son temps au café. « Pourquoi voudrait-on nous priver
de ce joli spectacle ? Je ne suis pas encore marié. J’ai bien le droit de temps
en temps de me rincer les yeux ». Cependant, Amal Moustapha, étudiante à la
faculté des lettres et membre de la campagne contre les pantalons serrés, pense
que c’est aux filles de se montrer plus pudiques en évitant de porter des
vêtements qui pourraient mettre en valeur certaines formes de ce corps. « Où
sont passés nos valeurs et nos préceptes religieux ? Il ne faut pas suivre
l’exemple de l’Occident dont les mœurs sont plus libres. Ni notre société ni
notre religion ne permettent de tels dépassements. Il y a mille moyens de
montrer sa beauté et sa féminité sans avoir à exhiber quoi que ce soit »,
explique Amal, portant une longue tunique sur un pantalon. Celle-ci pense qu’il
est honteux d’avoir à mener une campagne de ce genre. Que font les parents dans
ce cas et comment laissent-ils leurs filles sortir habillées de la sorte. Un
jour, elle a eu l’audace de faire une remarque à une fille, laquelle l’a
scrutée de haut en bas en lui disant : « Qu’est-ce que cela peut te faire ? ».
Chahinaz Gheith