Le Salon du livre de Turin défie les
Arabes
Mohamed Salmawy
Un journaliste italien de la
revue culturelle Reset m’a contacté pour un entretien avant mon départ pour
l’Italie pour assister à la sortie de la traduction en italien de mon recueil
de nouvelles Le Sycomore. Les premières copies de ce recueil devront être
dédicacées au prochain Salon du livre de Turin, l’une des plus grandes
manifestations du genre en Italie.
J’ai
dit à mon interlocuteur que je n’irai pas à Turin pour me conformer à la
décision de boycott prise par les unions arabes des écrivains, parmi lesquelles
celles d’Egypte, de Jordanie, de Syrie et de Palestine. Cette décision a été
consacrée par le communiqué de boycott qu’a promulgué l’Union générale des
écrivains arabes invitant les écrivains du monde entier à boycotter ce salon,
et à prendre position contre cet hommage rendu à Israël en le choisissant comme
invité d’honneur de sa prochaine édition de mai 2008 pour avoir violé toutes
les valeurs culturelles et civilisationnelles. Juste quelques jours après, nous
avons entendu les informations concernant le Salon du Livre de Paris qui a
également choisi Israël comme invité d’honneur dans sa prochaine édition,
prévue en mars prochain.
A un
moment où, les pratiques barbares d’Israël contre le peuple palestinien dans
les territoires occupés ont atteint des dimensions sans précédent, voilà que
certains pays décident de lui rendre hommage dans leurs grands forums
culturels. En récompense semble-t-il aux violations des valeurs culturelles et
des principes humanitaires qui ont fait les piliers des civilisations du monde
!
Le
danger dans ce comportement est surtout qu’il émane de pays qui étaient loin
d’apporter leur soutien traditionnel à Israël comme le font par exemple les
Etats-Unis. Il est le fait de nations plus modérées dans leur position
vis-à-vis du conflit arabo-israélien. Sans parler des relations d’amitié
historiques qui lient ces pays aux peuples du monde arabe.
L’Union
des écrivains jordaniens a été la première à publier un communiqué sur un ton
acerbe contre toute participation à Turin. L’Union des écrivains d’Egypte, de
son côté, a été la première à entrer en contact avec les unions étrangères pour
les inciter à prendre position face à ce défi injustifié lancé à toutes les
valeurs culturelles et humaines. L’Union des écrivains d’Egypte a envoyé à
l’Union italienne, avec laquelle elle avait conclu des accords de coopération
récemment, une lettre exhaustive dans laquelle elle a exprimé sa condamnation
de cette cynique provocation adressée à l’opinion arabe et européenne au même
titre. D’autant plus qu’un récent sondage d’opinions effectué dans un nombre de
pays européens, a affirmé que 59 % ont considéré qu’Israël représentait la
menace n° 1 à la sécurité et à la paix mondiales.
L’Union
des écrivains d’Egypte dans sa lettre a demandé à son homologue italienne de
faire part à ses membres de la position des écrivains égyptiens, en les
appelant à ne pas participer à l’hommage rendu à ceux qui violent les valeurs
et les principes culturels et humains de manière systématique dans les
territoires occupés depuis environ un demi siècle.
La
lettre de l’Union des écrivains d’Egypte a eu de larges échos, que ce soit en
Italie ou à l’extérieur de ses frontières. Elle a été mentionnée dans plusieurs
articles. Le New York Times, de son côté, a publié un long article sur ce sujet
dans son édition du 9 février, dans lequel il a évoqué l’énoncé de la lettre de
l’Union des écrivains d’Egypte et a dit que son président a considéré cette
nouvelle comme un choc imprévu émanant d’un pays qui a des relations d’amitié
avec l’Egypte et le monde arabe.
L’exaspération
de l’Egypte est double parce qu’elle était censée être l’invitée d’honneur de
l’édition de cette année dans le Salon du livre de Turin, mais cela a été
reporté à l’année prochaine. D’autant que la Foire du livre du Caire avait
devancé et choisi l’Italie comme invitée d’honneur dans son avant-dernière
édition. Les écrivains et intellectuels égyptiens ne s’attendaient pas à ce que
la réplique soit qu’ Israël ait les honneurs au lieu de l’Egypte cette année. Comment
décider dans le courant de quelques semaines de consacrer une édition à la
célébration d’un Etat, sauf si l’accord était préalablement conclu et qu’il n’a
été rendu public que quelques semaines avant l’événement ?
L’opposition
est montée d’un cran la semaine dernière contre le salon du livre de Turin
après l’ouverture de ce dossier. Un nombre de manifestants ont alors envahi les
bureaux du salon à Turin et ont distribué des tracts dans lesquels ils ont
demandé aux organisateurs de revenir sur cette invitation adressée à Israël. L’un
des leaders du parti communiste italien, Francesco Chiepa, s’est élevé contre
la décision du Salon. Il a dit « qu’une grande manifestation comme le Salon du
livre ne peut pas prétendre fermer les yeux sur ce qui se passe dans la région
du Moyen-Orient ». Chiepa a demandé à l’administration du Salon d’accueillir la
Palestine également comme invitée d’honneur, pour éviter un alignement du côté
de l’agresseur uniquement. Mais l’administration a refusé la suggestion
avançant le prétexte selon lequel tout pays a le droit d’être accueilli au
Salon, sans pour cela le mettre en parallèle avec un autre pays.
Le
correspondant de la revue italienne à Rome m’a demandé : Pourquoi mêlez-vous le
politique au culturel ? J’ai répondu : Nous parlons de culture et non pas de
politique. Notre opposition d’honorer Israël est une manière de défendre la
culture que ce pays a l’habitude de détruire dans les territoires occupés,
faisant fi de toutes les lois internationales. Je ne vous parlerai pas des 12
mille détenus palestiniens gisant dans les prisons de l’occupation israélienne
et des milliers d’incarcérés sans accusation. Mais je vous parlerai des
dizaines d’écoles qui ont été fermées ou détruites et dont quelques unes se
sont transformés en casernes militaires israéliennes. Leurs étudiants restent
aujourd’hui chez eux, sans éducation. N’oublions pas les bombardements qui ont
ciblé les universités et qui ont entraîné l’arrêt des cours dans les
universités de Bir-Zeit, de Bethléem, d’Hébron, de l’Université d’Al-Azhar à
Gaza et de la faculté de pédagogie dépendante de l’Université d’Al-Aqsa qui a
même été détruite.
Ajoutons
à cela la souffrance des écrivains, des poètes et des journalistes
palestiniens, depuis les pourchassements, jusqu’aux détentions, l’interdiction
et la confiscation. Tous ces événements font défiler devant nos yeux le
registre d’Israël en matière de protection des valeurs culturelles et humaines,
supposées être, non seulement représentées solennellement dans les grands
forums culturels, mais devant être mises en valeur et brandies bien haut. Au
lieu d’honorer ceux qui les violent de manière méthodique dans les territoires
d’un autre peuple.
Le
journaliste a ajouté que l’administration du Salon a affirmé que l’invitation
d’Israël, n’avait aucune visée politique, mais qu’elle intervenait à l’occasion
de la célébration du 60e anniversaire de sa création.
J’ai
rétorqué : Cette année est également celle de la célébration du 60e
anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le Salon du
livre de Turin aurait dû plutôt célébrer les droits de l’homme et ceux qui les
respectent et non de rendre hommage à celui qui a le plus violé l’arsenal des
résolutions de l’Onu.
J’ai
été heureux de savoir que certains écrivains italiens ont exprimé leur
opposition à considérer Israël, comme pays hôte d’honneur dans l’édition de
cette année et ont appelé à organiser une manifestation littéraire en parallèle
à Turin, à laquelle prendraient part les écrivains et intellectuels pacifistes
et soutenant la liberté des peuples qui sont toujours sous l’occupation. Il
n’en demeure pas moins qu’un nombre d’écrivains israéliens ont annoncé leur
boycott du salon, parce qu’ils refusent d’y participer sous l’enseigne d’un
pays raciste, pour reprendre leurs propos. L’écrivain israélien de renom Amos
Oz a annoncé que le gouvernement israélien ne méritait pas cet hommage et qu’il
n’avait entrepris aucune mesure, jusqu’alors, dans le sens de la paix.
Le
voilà, à son tour, le Salon du livre de Paris, qui est de loin plus important
que celui de Turin à annoncer qu’Israël sera son invité d’honneur dans sa
prochaine édition de mars prochain ? Que ferons-nous à cet égard ?