Lire entre les lignes
Nawla Darwiche
Dans
un article précédent portant le même titre (voir Al-Ahram
Hebdo n°699), j’avais exposé le but d’installer des
observatoires médiatiques, que ce soit en ce qui concerne
les faiseurs de médias, ou au niveau de la formation de la
conscience collective. Je répète ici que ce but ne consiste
pas à se poser en juge, censeur, ou même trouble-fête pour
le grand public qui pourrait se sentir frustré devant le
démantèlement des œuvres qu’il aime sans vouloir se
questionner autour des sens cachés entre les lignes. Au
contraire, la question est d’une part de libérer les
artistes et penseurs de la subjectivité qui entrave leur
vision d’eux-mêmes, sans toutefois tenter de les obliger
d’aucune façon à s’aligner sur les vues avancées dans cet
article, mais peut-être tout simplement leur fournir un
prétexte pour se repenser.
D’autre part, le public récepteur devrait être en droit de
se transformer en agent actif et conscient dans le processus
d’interaction avec ce qu’il voit, écoute, ou lit.
A ce propos, je transférerai mon attention aujourd’hui à la
presse et ses implications au niveau intellectuel. Car s’il
est vrai que les médias audiovisuels ont un impact bien plus
étendu, la presse joue un rôle intense jusqu’à aujourd’hui
sur la formation des milieux de penseuses et penseurs qui –
à leur tour – sont appelés à dire leur mot quant aux
destinées de notre pays, soit ceux-ci mêmes qui devraient
être les pilots de toute nation dans le contexte
contemporain. Je m’arrêterai ici à un ou deux exemples
flagrants de ce à quoi conduit la presse, et commencerai
bien entendu par une question qui me préoccupe toujours,
c’est-à-dire l’image des femmes, ainsi que ses conséquences
sur le plan pratique. Dans un rapport sur la question du
harcèlement sexuel des femmes ainsi qu’il a été représenté
entre les mois de juin 2006 et mars 2007, et qui analysait
le contenu de 62 unités (entre nouvelles, interviews,
reportages, articles d’opinion, et caricatures), récoltées
dans trois journaux quotidiens, un journal et un magazine
hebdomadaires (répartis entre presse nationale, indépendante
et partisane), une seule des unités étudiées posait le
problème tel qu’il est perçu aujourd’hui mondialement.
Ainsi, l’auteur de cet unique article considérait-il que
personne n’était allé rechercher les sources des raisons
derrière ce phénomène, soit la discrimination entre les
hommes et les femmes basée sur les doubles standards d’une
culture macho et qui mène à une ségrégation sexuelle pendant
toutes les étapes de la vie.
Quant aux autres unités qui constituaient l’écrasante
majorité, on pourrait généralement les classifier ainsi :
certaines niaient catégoriquement l’existence de harcèlement
sexuel pratiqué contre les femmes, alors que ce phénomène
existe partout dans le monde et représente – d’après les
documents internationaux agréés – une des formes de violence
que les femmes subissent et qui est liée à des tentatives
d’hégémonie sur les corps des femmes en vue d’affirmer la
suprématie des hommes à bien d’autres niveaux. D’autres
écrits admettaient le fait, mais soit se référaient à des
cas purement exceptionnels, soit expliquaient le phénomène
par les conditions économiques et sociales que vivent les
jeunes, ou par les effets de l’alcool et des drogues, ou par
toute autre justification du même genre. Enfin, la grande
majorité des interventions stigmatisaient les filles et
leurs familles qui leur permettent de sortir peu vêtues, et
par conséquent stimulaient les appétits sexuels des pauvres
mâles démunis des moyens de posséder des femelles. Notons
ici que la grande majorité des Egyptiennes sont voilées, une
minorité non voilée circulant essentiellement dans des
moyens de transport privés et beaucoup de femmes voilées de
la tête aux pieds – y compris le visage – semblent avoir
fait partie des victimes d’événements qu’il n’est même pas
besoin de mentionner. Culpabiliser les femmes concorde bien
avec la tendance à culpabiliser les victimes de la violence,
que ce soit de la part du public environnant, ou de celle
des victimes elles-mêmes. Mais ces « théories » vont tout à
fait à l’encontre des idées qui ne considèrent pas le
harcèlement sexuel comme un acte sexuel, mais comme un acte
de violence, différencié consciemment d’un désir sexuel qui
pourrait survenir entre deux protagonistes, mais sûrement
pas unilatéralement voulu ou imposé.
Un autre exemple qui me frappe et devant lequel je voudrais
m’arrêter se rapporte à la perception de l’autre dans les
représentations de la presse. Par l’autre, j’entends ici
l’autre dans le sens le plus large du terme, c’est-à-dire
l’autre/les autres race(s), religion(s), couleur(s),
confession(s) et croyance(s), etc. Notons ici que certains
intellectuels de chez nous qui se présentent comme libéraux
et ouverts ont souvent contribué à infuser entre les lignes
une impression de distanciation, de refus, voire même de
mépris, et ceci prend parfois la forme d’une simple tournure
de phrase, d’une expression utilisée, d’une simple
insinuation, ou d’une question à l’allure ingénue. S’agit-il
ici d’une pointe de chauvinisme inconsciemment portée ?
Serait-ce dû aux stéréotypes que d’aucuns tendent à adopter
pour définir des personnes ou groupes de personnes ? Cela
est-il dû à une généralisation des autres qui conduirait à
ne voir qu’un seul et unique autre, alors que la vie et le
monde sont pleins d’une multitude d’autres avec toute la
richesse qu’ils nous apportent par leur diversité ?
En citant des intellectuels libéraux, je voudrais pointer
que leur rôle est beaucoup plus important que celui que
jouent des penseurs clairement conservateurs ou même
extrémistes, car ces derniers ont leur public bien connu qui
a foi en ce qu’ils disent et ne pourrait être facilement
influencé par des intellectuels plus larges d’esprit. Les
esprits ouverts supportent donc une énorme responsabilité
vis-à-vis du large public, et c’est à eux que s’adresse mon
message aujourd’hui : Nous vivons dans un monde qui renferme
bien trop de mal et de haine, et la portée de la parole
écrite peut tout aussi bien être productrice que
destructrice, à chacun de choisir.