Al-Ahram Hebdo, Opinion | Nawla Darwiche, Lire entre les lignes
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 Semaine du 27 Février au 4 Mars, numéro 703

 

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Opinion

Lire entre les lignes

Nawla Darwiche

Dans un article précédent portant le même titre (voir Al-Ahram Hebdo n°699), j’avais exposé le but d’installer des observatoires médiatiques, que ce soit en ce qui concerne les faiseurs de médias, ou au niveau de la formation de la conscience collective. Je répète ici que ce but ne consiste pas à se poser en juge, censeur, ou même trouble-fête pour le grand public qui pourrait se sentir frustré devant le démantèlement des œuvres qu’il aime sans vouloir se questionner autour des sens cachés entre les lignes. Au contraire, la question est d’une part de libérer les artistes et penseurs de la subjectivité qui entrave leur vision d’eux-mêmes, sans toutefois tenter de les obliger d’aucune façon à s’aligner sur les vues avancées dans cet article, mais peut-être tout simplement leur fournir un prétexte pour se repenser.

D’autre part, le public récepteur devrait être en droit de se transformer en agent actif et conscient dans le processus d’interaction avec ce qu’il voit, écoute, ou lit.

A ce propos, je transférerai mon attention aujourd’hui à la presse et ses implications au niveau intellectuel. Car s’il est vrai que les médias audiovisuels ont un impact bien plus étendu, la presse joue un rôle intense jusqu’à aujourd’hui sur la formation des milieux de penseuses et penseurs qui – à leur tour – sont appelés à dire leur mot quant aux destinées de notre pays, soit ceux-ci mêmes qui devraient être les pilots de toute nation dans le contexte contemporain. Je m’arrêterai ici à un ou deux exemples flagrants de ce à quoi conduit la presse, et commencerai bien entendu par une question qui me préoccupe toujours, c’est-à-dire l’image des femmes, ainsi que ses conséquences sur le plan pratique. Dans un rapport sur la question du harcèlement sexuel des femmes ainsi qu’il a été représenté entre les mois de juin 2006 et mars 2007, et qui analysait le contenu de 62 unités (entre nouvelles, interviews, reportages, articles d’opinion, et caricatures), récoltées dans trois journaux quotidiens, un journal et un magazine hebdomadaires (répartis entre presse nationale, indépendante et partisane), une seule des unités étudiées posait le problème tel qu’il est perçu aujourd’hui mondialement.

Ainsi, l’auteur de cet unique article considérait-il que personne n’était allé rechercher les sources des raisons derrière ce phénomène, soit la discrimination entre les hommes et les femmes basée sur les doubles standards d’une culture macho et qui mène à une ségrégation sexuelle pendant toutes les étapes de la vie.

Quant aux autres unités qui constituaient l’écrasante majorité, on pourrait généralement les classifier ainsi : certaines niaient catégoriquement l’existence de harcèlement sexuel pratiqué contre les femmes, alors que ce phénomène existe partout dans le monde et représente – d’après les documents internationaux agréés – une des formes de violence que les femmes subissent et qui est liée à des tentatives d’hégémonie sur les corps des femmes en vue d’affirmer la suprématie des hommes à bien d’autres niveaux. D’autres écrits admettaient le fait, mais soit se référaient à des cas purement exceptionnels, soit expliquaient le phénomène par les conditions économiques et sociales que vivent les jeunes, ou par les effets de l’alcool et des drogues, ou par toute autre justification du même genre. Enfin, la grande majorité des interventions stigmatisaient les filles et leurs familles qui leur permettent de sortir peu vêtues, et par conséquent stimulaient les appétits sexuels des pauvres mâles démunis des moyens de posséder des femelles. Notons ici que la grande majorité des Egyptiennes sont voilées, une minorité non voilée circulant essentiellement dans des moyens de transport privés et beaucoup de femmes voilées de la tête aux pieds – y compris le visage – semblent avoir fait partie des victimes d’événements qu’il n’est même pas besoin de mentionner. Culpabiliser les femmes concorde bien avec la tendance à culpabiliser les victimes de la violence, que ce soit de la part du public environnant, ou de celle des victimes elles-mêmes. Mais ces « théories » vont tout à fait à l’encontre des idées qui ne considèrent pas le harcèlement sexuel comme un acte sexuel, mais comme un acte de violence, différencié consciemment d’un désir sexuel qui pourrait survenir entre deux protagonistes, mais sûrement pas unilatéralement voulu ou imposé.

Un autre exemple qui me frappe et devant lequel je voudrais m’arrêter se rapporte à la perception de l’autre dans les représentations de la presse. Par l’autre, j’entends ici l’autre dans le sens le plus large du terme, c’est-à-dire l’autre/les autres race(s), religion(s), couleur(s), confession(s) et croyance(s), etc. Notons ici que certains intellectuels de chez nous qui se présentent comme libéraux et ouverts ont souvent contribué à infuser entre les lignes une impression de distanciation, de refus, voire même de mépris, et ceci prend parfois la forme d’une simple tournure de phrase, d’une expression utilisée, d’une simple insinuation, ou d’une question à l’allure ingénue. S’agit-il ici d’une pointe de chauvinisme inconsciemment portée ? Serait-ce dû aux stéréotypes que d’aucuns tendent à adopter pour définir des personnes ou groupes de personnes ? Cela est-il dû à une généralisation des autres qui conduirait à ne voir qu’un seul et unique autre, alors que la vie et le monde sont pleins d’une multitude d’autres avec toute la richesse qu’ils nous apportent par leur diversité ?

En citant des intellectuels libéraux, je voudrais pointer que leur rôle est beaucoup plus important que celui que jouent des penseurs clairement conservateurs ou même extrémistes, car ces derniers ont leur public bien connu qui a foi en ce qu’ils disent et ne pourrait être facilement influencé par des intellectuels plus larges d’esprit. Les esprits ouverts supportent donc une énorme responsabilité vis-à-vis du large public, et c’est à eux que s’adresse mon message aujourd’hui : Nous vivons dans un monde qui renferme bien trop de mal et de haine, et la portée de la parole écrite peut tout aussi bien être productrice que destructrice, à chacun de choisir.

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