Qasr Al-Aïni.
Cet hôpital créé il y a plus de 150 ans était le symbole de
la médecine en Egypte. Aujourd’hui, faute de moyens et
débordé, il semble être en chute libre. Reportage.
Le dessaroi règne en maitre
La
scène des alentours est faite du chaos ordinaire de la ville
du Caire : cohue, trafic intense, un concert assourdissant
d’avertisseurs et les cris des marchands ambulants. On est
au bord du Nil non loin de Manial, un quartier qui justement
s’appelle Qasr Al-Aïni. Il faut passer par le poste de
contrôle de gendarmes armés pour franchir les grands
portails de fer forgé et pénétrer dans la cour de ce
célébrissime hôpital Qasr Al-Aïni. Le retentissement des
sirènes est assourdissant et l’endroit connaît un mouvement
extraordinaire. Les ambulances ne cessent d’arriver et de
partir. Souvent, des victimes d’accidents divers que l’on
ramène au service des urgences. D’autres transportent des
malades dans un état critique. Dans le service d’urgence,
les brancardiers se pressent pour les étendre sur des
civières et quand il n’y en a plus, ils posent les corps
inertes et même les vivants par terre à côté d’autres
patients mal en point et qui attendent leur tour depuis le
matin. Les gémissements et les pleurs ne font bouger que
quelques médecins qui passent un par un, l’allure
décontractée, pour faire quelques points de suture par-ci,
des pansements par-là. Ils se déplacent parmi les patients
en donnant leurs instructions à quelques infirmières qui
bougent avec nonchalance. L’effectif ne convient ni à la
situation ni au nombre de patients. Ce service travaille 24
heures sur 24 et accueille toutes sortes de malades et
surtout des accidentés. Et c’est toujours le même problème :
manque de place et de médecins. En fait, le personnel
médical fait de son mieux, mais le nombre de malades est
bien plus important que l’effectif de l’hôpital. Et dire
que, dans d’autres secteurs, 80 médecins s’entraînent sur un
seul malade ! Cependant, on ne parle pas ici de n’importe
quel hôpital public, mais de Qasr Al-Aïni, qui fut un jour
le plus grand établissement hospitalier du Moyen-Orient.
Une gloire passée
Fondé en 1828 à l’époque de Mohamad Ali, avec l’aide de Clot
bey, le fameux médecin français, cet hôpital a été conçu
pour soigner les gens gratuitement et former des générations
de médecins égyptiens compétents. Il s’est transformé en un
centre hospitalo-universitaire après l’ouverture de la
faculté de médecine de l’Université du Caire du temps du roi
Fouad. Aujourd’hui, Qasr Al-Aïni est à la tête des hôpitaux
universitaires. Un établissement de grande renommée qui a
fourni des soins gratuits aux plus démunis et formé des
milliers de médecins égyptiens et arabes. Malheureusement,
ces dernières années, cet hôpital pionnier semble avoir
perdu de sa capacité à poursuivre son rôle, celui de
soulager les souffrances des pauvres. La « gratuité des
soins » n’est plus qu’un slogan à bannir, et sur le terrain,
la réalité est plus que catastrophique. Il faut se faufiler
entre des personnes entassées dans tous les coins de
l’hôpital pour arriver au service d’ostéologie. Les
lamentations de Galal assis par terre, à côté de son fils
qui crie à cause de sa jambe qui le fait souffrir,
n’attirent l’attention et la compassion que des autres
patients. Des patients seulement et pas quelqu’un d’autre !
Ce jeune journalier, dont le fils s’est fracturé la jambe en
jouant au football, est obligé d’acheter tout le nécessaire
pour lui faire un plâtre car l’hôpital ne dispose de rien. «
Ils m’ont remis un papier sur lequel est mentionné tout ce
que je dois acheter dans n’importe quelle pharmacie dehors,
puis revenir pour que le médecin puisse faire son travail »,
dit le père, désespéré. N’ayant pas les moyens, Galal s’est
rendu dans cet hôpital pensant que les soins étaient
gratuits. Les médecins, quant à eux, ne cachent plus la
vérité. D’après Mohamad Aboul-Ghar, gynécologue et
professeur à la faculté de médecine de Qasr Al-Aïni, ce
n’est pas seulement le matériel nécessaire aux interventions
chirurgicales qui fait défaut, mais il existe un vrai manque
en seringues, cathéters, clous, pansements, by-pass
(pontage), etc. Lorsqu’un patient a besoin d’un de ces
articles, c’est à lui de sortir et l’acheter. Aboul-Ghar
affirme que la situation a beaucoup changé depuis quelques
années, avec le manque de budget et l’augmentation du nombre
des patients. Non loin se trouve le service de radiographie.
Profiter de sa fonction est une illusion, sauf pour quelques
patients chanceux. C’est selon la capacité de chacun à
supporter l’attente, voire selon son tour, qui ne viendra
qu’après des jours et des jours de patience. Et quand le
tour arrive, il faut attendre debout, la plupart du temps
durant 5 à 6 heures. Une attente qui peut être réduite en
glissant quelques livres discrètement dans la main de
l’infirmière. Mais tout cela, à condition que le très petit
nombre d’appareils radiographiques fonctionnent, car ils
sont souvent en panne.
Les misères s’accumulent
Dans
les coulisses, les malades tentent d’analyser la situation.
Ils pensent que c’est peut-être à cause du grand nombre de
patients et le manque de machines que les responsables les
mettent à l’arrêt exprès pour les reposer et diminuer les
dégâts. Une autre misère commence si le patient a besoin de
sang, étant donné que c’est à lui de se procurer la quantité
nécessaire à ses besoins. Comme si la maladie et la pauvreté
ne présentent pas suffisamment de vraies souffrances aux
gens, pour leur en ajouter d’autres, et dans un hôpital qui
est supposé fournir des soins gratuits et posséder le plus
grand nombre de médecins compétents de l’Etat. En fait, les
malades ont leur propre point de vue : la seule chose
gratuite dans cet endroit c’est la consultation du médecin
qui n’est présent que pour un bout de temps. Et en passant
par de longs couloirs sombres qui font rappeler les vieux
couvents d’antan, on arrive aux chambres des malades. Une
grande salle aux murs défraîchis et qui renferme environ une
vingtaine de lits. L’odeur de l’urine est insupportable,
ajoutée à cela celle de la cigarette des visiteurs, alors
que ce n’est plus l’heure de la visite. Des hommes, des
femmes, des enfants et même des chats sont assis sur des
draps sales et déchirés, survolés de mouches en attendant
que les infirmières passent pour jeter de façon très
humiliante la nourriture ou des médicaments aux patients.
Mais elles aussi ont leurs problèmes. « On est exposé à
toutes sortes de maladies et nous n’avons aucun moyen de
protection. De plus, on ne touche que très peu d’argent, et
comment ressentir de la compassion pour les autres alors que
nous-mêmes avons besoin de la compassion d’autrui ? »,
commente l’infirmière Samiha. Dans la clinique dentaire,
Fouad est ressorti aussitôt qu’il est rentré. Il a fait
savoir au dentiste qu’il portait le virus C, et a voulu
s’informer si les instruments étaient bien stérilisés.
Etonné par la question, le dentiste lui a fait savoir que
non, alors il a préféré partir pour ne pas contaminer les
autres, puisque c’est comme ça qu’il a chopé le virus dans
un pays arabe.
La gestion, principale accusée
Les médecins se défendent à leur tour, en accusant le
système de la direction de l’hôpital. Rabab, jeune médecin,
voit qu’elle et ses confrères font l’impossible pour mener à
bien leur noble mission. Mais la direction charge les jeunes
à faire le plus grand boulot et les médecins de grande
renommée ne passent que rarement et n’ont qu’un rôle très
limité, soit pour les interventions délicates ou seulement
pour se montrer de temps à autre. « Avec un salaire aussi
bas, du travail sans relâche, des gardes successives et le
manque d’équipement, c’est dur de tenir le coup », dit
Rabab, en ajoutant que parfois les médecins se trouvent
obligés de payer de leur poche pour aider un malade pauvre à
acheter quelque chose nécessaire à son traitement. D’après
Omayma Al-Héfnawi, les médecins qui exercent dans cet
hôpital ont vraiment de la chance. C’est l’occasion pour eux
d’apprendre et de découvrir les cas les plus critiques et
les plus complexes par rapport à tous les autres hôpitaux.
Ainsi, peuvent-ils approfondir leurs connaissances et
devenir brillants dans leur carrière. C’est vrai que Qasr
Al-Aïni conserve encore sa notoriété, pourtant quelques
éléments sont venus ternir cette réalité comme l’indécence
qui a lieu pour donner les premières places aux enfants des
médecins illustres à la faculté de médecine, mais qui, selon
Aboul-Ghar, est un phénomène qui tend à disparaître. Et
aussi le très grand nombre d’étudiants. Plusieurs points
faibles qui, après plus de 150 ans de service dans le
domaine de la santé, ont entraîné la décadence de cet
établissement. On lit le nom Qasr Al-Aïni actuellement très
souvent dans les faits divers à cause de la négligence ou la
corruption. On le trouve aussi sur les autres pages de
journaux dans des appels lancés au public d’offrir des dons
pour que l’hôpital puisse continuer sa mission. En général,
les gens modestes, en quittant cet hôpital, se sentent
impuissants, voire désespérés, ils jettent un regard amer
sur l’autre rive du Nil où se trouve le nouvel hôpital de
Qasr Al-Aïni, dit « le français », fondé en 1995, avec
l’assistance de la France, et ayant pour objectif de
poursuivre et de moderniser la mission de l’ancien hôpital.
Mais ici, il n’est pas question de gratuité, le coût d’une
nuit d’hospitalisation revient par exemple à environ 300
L.E. sans compter les soins. Et donc, il faut énormément
d’argent, ce qui fait qu’un malade modeste n’oserait jamais
s’y approcher.
Hanaa
Al-Mekkawi