Al-Ahram Hebdo, Idées | Edouard Al-Kharrat, Une consécration sans surprise
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Idées
Roman Arabe. Le forum 2008 a clos ses travaux mercredi dernier en octroyant son prix à Edouard Al-Kharrat. L’auteur d’Alexandrie, terre de Safran est le premier lauréat égyptien de ce prix, fondé en 1998 par le Conseil suprême de la culture.

Une consécration sans surprise

« L’écrivain est seul devant sa feuille, mais il est en réalité au milieu des gens ». C’est par ces mots qu’Al-Kharrat débutait son discours lors de sa réception du prix. L’écrivain alexandrin, ému par cette distinction, a fait un long discours sur l’art du roman, son rapport personnel à cet art, malgré les applaudissements interruptifs d’une partie du public qui semblait ne plus avoir la patience ni la volonté d’aller au fond des choses. Qu’à cela ne tienne, l’auteur des Filles d’Alexandrie a quand même eu le temps de raconter son attachement à « l’esthétique » et à « l’expérience spirituelle » comme « concepts vrais » et fondateurs de l’expérience romanesque. Et d’ajouter qu’il ne pouvait « imaginer un monde sans roman », l’être humain étant « un animal romanesque ».

Né en 1926 à Alexandrie, Edouard Al-Kharrat est également critique, poète, critique d’arts plastiques et traducteur. Il est entre autres le traducteur de Guerre et Paix de Tolstoï. Dans les années 1940, il a été engagé dans l’extrême gauche, à l’époque de la lutte contre l’occupation anglaise, expérience qu’il raconte dans un très beau roman, largement autobiographique, Tariq al-nisr (la voie de l’aigle, 2002). Parmi ses œuvres traduites vers le français et l’anglais, Rama wal ténnine (Rama et le dragon, 1979), et Ya banat Eskendériya (filles d’Alexandrie, 1999). Al-Kharrat fait partie de ces écrivains qui ont toujours été très actifs sur la scène culturelle égyptienne ; il a ainsi participé à la fondation de magazines culturels comme Lotus ou Galerie 68 qui sont des publications d’avant-garde, et n’a eu de cesse, tout au long de sa carrière littéraire, de s’intéresser et de dialoguer avec les jeunes écrivains. Il est aussi un auteur déjà maintes fois consacré. Il a obtenu en 1999, le prix de mérite de l’Etat, et la même année, le prix Naguib Mahfouz, décerné par l’Université américaine du Caire, qui consiste à traduire l’œuvre primée vers l’anglais.

Contrairement aux promesses — assez vagues il est vrai — de certains responsables, le Conseil Suprême de la Culture (CSC) n’est donc pas sorti de son « credo » habituel et n’a pas fait de choix plus audacieux, comme celui d’octroyer le prix à un « jeune » — ce qui aurait pourtant été en concordance avec le titre de ce quatrième forum « Le roman aujourd’hui », et également avec la volonté affichée par le CSC d’aller vers les nouvelles générations de romanciers. En octroyant le prix à ce vieux monsieur de 82 ans, « un écrivain classique et institutionnel, au sens où on peut le considérer comme l’un des piliers de l’institution du roman arabe dans sa phase de révolte contre le roman classique », d’après la définition du critique littéraire Mohamad Badawi, le jury a fait en effet un choix des plus convenus. Présidé par la critique libanaise Youmna Al-Eid, ce jury se composait d’Ibrahim Fathi (Egypte), Elias Farkouh (Jordanie), Boutros Al-Hallaq (Syrie), Saïd Yaqtin (Maroc), Abdel-Moneim Tallima (Egypte), Fatma Al-Mohsen (Iraq), Ahmad Mogahed (Egypte). D’après Ibrahim Fathi, le premier « concurrent » à Kharrat était l’écrivain égyptien Bahaa Taher, qui fait partie des six candidats au Booker arabe, dont les résultats seront annoncés le 10 mars prochain. D’autres candidats potentiels à ce quatrième prix du roman étaient Mohamad Al-Bissati, Ibrahim Aslane, Khaïry Chalabi et même Montasser Al-Qaffach, seul écrivain des années 1990 dans cette liste.

Le prix du roman arabe avait été attribué en 1998 à Abdel-Rahman Mounif, en 2005 au romancier soudanais Al-Tayeb Saleh, et avait été refusé en 2003 par Sonallah Ibrahim. Ce refus avait provoqué à l’époque un violent débat sur la nature du prix lui-même, décerné par le ministère de la Culture, dont les politiques sont largement remises en question actuellement. En révélant récemment qu’il aurait été contacté en 2003 pour le prix, mais que le ministère de la Culture aurait exercé des pressions sur le jury, afin que ce dernier remplace son nom par celui de Sonallah Ibrahim, Gamal Al-Ghitani relançait en plus les interrogations, plus gênantes encore, sur la prise en compte de dissensions politiques d’appareil dans son attribution, Al-Ghitani étant un opposant notoire aux politiques culturelles mises en œuvre par le ministère. Enfin, nombre d’observateurs soulignent que la modalité de son attribution gêne le déroulement du forum lui-même. En effet, le prix étant décerné en clôture, toute l’attention médiatique, mais aussi celle des participants, tend à se centrer sur cet événement. Ce qui contribue au sentiment de manque de « résultats concrets et palpables » du forum. Même si le conseil a publié cette année une compilation rassemblant les résumés des contributions des participants, mais aussi des ouvrages proposant l’intégrale des éditions précédentes, sur le roman et la ville, et le roman et l’histoire.

Dina Heshmat

 

 

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