Pollution de l’Air. L’usine
Al-Delta lil solb (du fer et de l’acier), à Choubra Al-Kheima (nord du Caire),
est pointée du doigt pour la pollution qu’elle dégage. Les habitants
limitrophes, dont la santé est déjà affectée, attendent son transfert maintes
fois annoncé.
Choubra Al-Kheima s’essouffle
« Il y
a trois ans que la direction de l’usine Al-Delta lil solb, située à Choubra
Al-Kheima, qui produit du fer et de l’acier, a affiché l’intention de
moderniser son équipement et d’utiliser des matières plus écologiques », a
avoué l’ingénieur Hussein Moawad, directeur du département des valeurs
écologiques au Grand-Caire auprès du ministère de l’Environnement. Mais pour
introduire des matières amies de l’environnement, pour maîtriser les émanations
de gaz nocifs et de fumée, pour se mettre en conformité avec les normes de
l’environnement, les critères et les restrictions écologiques, l’usine a besoin
de 15 millions de dollars, sachant qu’elle n’a ni les moyens ni la possibilité
de transformer les fours au mazout en fours fonctionnant au gaz naturel. « La
direction de l’usine n’a pu changer qu’un seul four sur six implantés dans
l’usine », précise le président du quartier Est de Choubra Al-Kheima, Fawzi
Al-Chami. Et d’ajouter que l’usine n’a pas, non plus, acheté les filtres
nécessaires, le prix d’un seul filtre variant entre 50 000 L.E. et un million
de L.E. A l’usine, un filtre peut être brûlé à la suite d’une journée de
travail, car les responsables choisissent des filtres bon marché et de mauvaise
qualité. Donc, pour régler le problème du budget, l’usine a besoin de facilités
de crédit.
Visite
sur les lieux. Choubra Al-Kheima. Dans ce quartier du nord du Caire très peuplé
et aux commerces divers, le ciel est déjà gris : une fumée épaisse s’échappe
des cheminées de l’usine, située en plein milieu des habitations, active
24h/24. La respiration se fait difficile, et notre chauffeur, asthmatique et
sensible à la moindre pollution de l’air, est pris d’une quinte de toux. « Cet écran de fumée couvre la région 24h/24,
causant des maux de tête et des picotements aux yeux. C’est en fait un nuage
noir et épais qui oppresse la poitrine, me prend à la gorge et au nez »,
déplore l’un des habitants voisin de l’usine. Am Ahmad, qui travaille dans une
usine à Hélouan, habite avec sa femme et ses 6 enfants aux alentours de son
travail. Son jeune fils âgé de 5 ans souffre déjà de problèmes respiratoires. Ses
frères et sœurs, plus grands, ont la tuberculose, une inflammation des bronches
et des inflammations chroniques des poumons. Pour son appartement composé d’une
seule chambre, Am Ahmad paye un loyer mensuel de 25 L.E., somme importante pour
lui. Déménager est pour lui impossible, alors il s’apitoie sur son sort,
impuissant face à la maladie de ses enfants. « C’est notre destin et nous
sommes obligés de l’accepter », dit-il, fataliste.
Un transfert qui se fait attendre
Selon
des chiffres officiels de 2007, 610 000 personnes vivent dans ce quartier
populaire qui compte parmi les zones les plus industrialisées d’Egypte, avec 79
usines dont Al-Delta lil solb. Face aux critiques dont il est l’objet à cause
de la pollution des lieux, le gouvernement s’efforce de ne pas rester les bras
ballants. Il a défini un plan de lutte, et les responsables du ministère de
l’Environnement multiplient les tournées pour faire cesser l’activité de cette
usine. « On ne ménage pas nos efforts pour que les responsables de l’usine
transfèrent cette bombe à retardement loin des agglomérations. On leur inflige
des amendes à chaque fois que la réglementation environnementale est violée. Récemment,
on a fait fermer l’usine pendant quelques mois jusqu’à ce que les responsables
installent des filtres à particules sur les cheminées », déclare le Dr Atwa
Hussein, directeur de la branche du Grand-Caire et du Fayoum au sein de
l’Agence Egyptienne pour les Affaires de l’Environnement (AEAE).
Hassan
Al-Sayed Qoreich, ouvrier parti de l’usine il y a 5 ans, explique que cette
industrie est basée sur la chaux, le charbon, le fer et de nombreux autres
métaux. L’utilisation des filtres sur les cheminées réduit la pollution, mais
elle n’est effective que lors de la tournée des responsables écologiques,
annoncée quelques jours avant par des informateurs. Selon les dirigeants de
l’usine, ces filtres réduisent la productivité, c’est pourquoi ils ne sont
utilisés que lors des contrôles. « Cela se passait il y a 5 ans, précise
Al-Sayed Qoreich, mais aujourd’hui, je ne sais pas exactement ce qui se passe. Selon
mes anciens collègues qui y travaillent toujours, les choses n’ont pas beaucoup
changé ». De plus, si ce genre de métal est particulièrement polluant à cause
des particules nocives qu’il dégage, ce n’est pas le seul facteur qui pollue
l’atmosphère. En effet, en cas de baisse de la productivité, l’ingénieur
responsable au sein de l’usine peut décider d’intégrer d’autres matières et
d’autres métaux froids qui occasionnent l’émanation de poussières nocives au
contact des autres métaux déjà présents dans les équipements, « et c’est
l’enfer, une poussière composée d’un métal très fin se répand dans l’air, entre
dans nos yeux, nos poumons, même dans notre nourriture, dans les fruits et
légumes que le maraîcher n’a pas encore vendus ». Cette poussière est très
dangereuse pour l’appareil respiratoire, et peut provoquer, à long terme, le cancer
des poumons.
De
plus, une pollution sonore résulte des équipements qui empêchent les habitants
de s’entendre. « On élève énormément le
son de la télé pour entendre. On n’arrive pas à faire une sieste ou même dormir
la nuit. Même les élèves n’arrivent pas à étudier ou faire leur devoir »,
ajoute Hagga Sabah. Les conséquences de la pollution sonore sont souvent le
dernier souci de ce genre d’usine. « Le bruit dans l’usine atteint pas moins de
110 décibels, tandis que les normes de la loi sur l’environnement exigent moins
de 90 décibels à la fin de huit heures de travail. Selon la loi américaine, par
exemple, cette mesure ne doit pas dépasser, en aucun cas, les 80 décibels »,
précise le Dr Moustapha Ragab, professeur et chef du département de médecine
écologique à l’Institut de recherches écologiques de l’Université de Aïn-Chams.
Donc, l’ouvrier égyptien est exposé à ce genre de pollution pendant de longues
heures sans équipement lui permettant de se protéger les oreilles. D’ailleurs,
ceux-ci en général ne connaissent pas les normes et ne savent pas que l’usine
doit les protéger.
Les
responsables auprès du ministère de l’Environnement avaient mis en place un
plan quinquennal de limitation des polluants de l’air. Il consiste notamment à
déplacer hors du Grand-Caire toutes les sources de pollution, y compris les
fonderies, les carrières, les ateliers de poterie et surtout les usines qui
sont tout près des agglomérations. Le ministre de l’Environnement, Magued
Georges, assure que ces polluants devraient disparaître d’ici 2010.
Manar Attiya