Protestation.
Le choix d’Israël comme invité d’honneur au Salon du livre
de Paris (à l’occasion du 60e anniversaire de sa création),
a soulevé l’indignation générale dans les milieux
intellectuels égyptiens.
Un invité d’honneur pas honorable
« Nous pensons que le choix d’Israël comme invité d’honneur
de ce Salon du livre de Paris est inacceptable, au moment où
ce pays viole comme jamais les droits de l’homme et ceux du
peuple palestinien », a déclaré Mohamed
Salmawy, président de l’Union des écrivains égyptiens
et de l’Union des écrivains arabes. En effet, le Salon du
livre de Paris, qui se tiendra du 14 au 19 mars, a choisi
Israël comme invité d’honneur à l’occasion du 60e
anniversaire de sa création. 39 écrivains israéliens, de
toutes générations, de Aharon
Appelfeld à
Etgar Keret, y ont été
conviés. « Nous sommes très déçus, surtout parce que cela se
passe en France qui a toujours eu une politique plus
objective et de défense des droits de l’homme », affirme
Salmawy. Et d’ajouter : « Israël
a déjà participé à de telles manifestations culturelles et
personne n’a protesté. Mais le fait qu’il soit invité
d’honneur signifie que c’est un hommage à l’Etat d’Israël
lui-même. Le 60e anniversaire de la création d’un Etat est
une occasion politique et non pas littéraire ».
Dès l’annonce de la nouvelle, des écrivains et des
intellectuels de même que plusieurs syndicats se sont
mobilisés. Un groupe d’écrivains et de représentants de la
société civile, dont le président de l’Union des écrivains,
les présidents des Syndicats des journalistes, des médecins
et des avocats ainsi que le secrétaire général de
l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, ont signé
une note de protestation qui a été remise dimanche à
l’ambassadeur de France, Philippe Coste. « Partant de notre
foi en la paix mondiale, la liberté d’expression, le
dialogue des civilisations et de tous les droits culturels,
sociaux et politiques de la personne humaine, nous estimons
que la décision de rendre hommage à Israël, qui viole ces
principes de manière méthodique, est un défi injustifié non
seulement à l’opinion publique arabe mais aussi à l’opinion
mondiale, dont 59 % considèrent, selon un récent sondage,
qu’Israël par ses agissements constitue la menace numéro 1 à
la sécurité et à la stabilité mondiales », estiment les
signataires. La note met en relief les souffrances du peuple
palestinien soumis à un blocus israélien sans faille,
affirmant que 700 000 Palestiniens environ ont été
incarcérés dans les prisons israéliennes depuis l’occupation
des territoires en 1967, soit 25 % de l’ensemble de la
population palestinienne qui vit sur ces territoires.
Certains de ces prisonniers sont morts de négligence
médicale ou assassinés de façon préméditée. L’occupation
israélienne détient en outre 12 000 prisonniers dont des
femmes et des enfants. Certains d’entre eux ont été
emprisonnés sans procès. Tout ceci sans compter les écoles
pilonnées par des missiles ou des obus de char et celles
fermées en raison du couvre-feu imposé par les Israéliens. «
Toutes ces choses font d’Israël un Etat coupable de crimes
contre l’humanité. En faire un invité d’honneur est une
faute très grave », lance l’écrivain
Alaa Al-Aswani qui se dit
« très choqué » qu’une telle décision ait été prise par la
France, qui est depuis deux siècles un pays très important
sur le plan culturel pour les Egyptiens. « Ce n’est pas la
France que je connais », a affirmé
Al-Aswani. Bien que le Salon du livre soit une
manifestation non gouvernementale réservée aux éditeurs et
aux écrivains, il reçoit le soutien du ministère français
des Affaires étrangères, qui a participé aux invitations
adressées aux écrivains
israéliens. Le ministère a d’ailleurs défendu la présence
d’Israël comme invité d’honneur au Salon du livre. « Chaque
année, il y a un pays qui est invité d’honneur », a déclaré
à la presse la porte-parole du Quai
d’Orsay, Pascale Andréani,
en souhaitant que le prochain salon « se tienne dans de
bonnes conditions » et « permette des échanges ouverts,
fructueux et positifs ». Andréani
a déclaré qu’il serait extrêmement regrettable que les
intellectuels arabes boycottent le salon.
Malgré la signature des accords de paix entre l’Egypte et
Israël en 1978, l’opinion publique et les intellectuels
égyptiens restent profondément hostiles à Israël,
considérant que cette paix ne peut être complète que si l’Etat
hébreu se retire des territoires palestiniens occupés, cesse
ses violations continues contre le peuple palestinien et que
si ce dernier puisse fonder un Etat indépendant avec
Jérusalem comme capitale.
Faut-il boycotter le salon ? Certains intellectuels
considèrent que ce n’est pas le meilleur moyen pour faire
face à la situation. « Boycotter le salon n’apporterait rien
aux Arabes si ce n’est de laisser le terrain libre aux
Israéliens », affirme l’écrivain Gamal
Al-Ghitani, rédacteur en chef de
l’hebdomadaire littéraire Akhbar
Al-Adab. Pour lui, il serait
préférable d’organiser des
contre-activités pour montrer le vrai visage d’Israël
et son racisme. Al-Ghitani,
comme d’autres intellectuels, critique l’attitude passive
des Arabes. En effet, durant des années Israël, appuyé par
le lobby juif, a réussi à faire pencher l’opinion publique
occidentale en sa faveur avec une propagande basée sur le
fait qu’il est une démocratie et en essayant de représenter
les Arabes aux yeux des médias internationaux comme une
force hostile à la paix. Ceci au moment où les Arabes ont
totalement échoué à adopter une
contre-stratégie. « Le résultat est que les Arabes ne
sont pas parvenus à faire entendre leurs voix et mettre à nu
les prétentions israéliennes. C’est cette situation qu’il
faut changer. Aujourd’hui, il existe une trentaine
d’écrivains et d’intellectuels arabes mondialement connus.
Nous devons absolument mettre à profit cette situation pour
faire valoir les droits arabes et montrer le vrai visage
d’Israël », lance l’écrivain. Il propose que des
intellectuels et des écrivains arabes organisent des
activités pour faire valoir les droits arabes. « On peut par
exemple organiser une manifestation et brandir des photos
d’enfants palestiniens qui souffrent de l’occupation
israélienne ou encore projeter des films documentaires sur
ces souffrances ».
Alaa Al-Aswani est d’accord avec cette approche. Il indique
qu’il distribuerait, en silence, des photos d’enfants
palestiniens ou libanais victimes de la politique
israélienne, au stand d’Actes Sud où il présentera son
dernier livre Chicago.
Sabah
Sabet