Salaires.
Le gouvernement a annoncé se pencher sur leur hausse dans le
secteur public. Une revalorisation est aussi demandée dans
le privé, mais les patrons freinent des quatre fers.
La pression du minimum
«En
ce moment, tout augmente, sauf l’être humain », résument
avec humour les Egyptiens qui, par là, insinuent la maigreur
de leur salaire. D’après une loi de 1984, le salaire mensuel
minimum est fixé à 35 L.E., ce qui ne permet plus d’acheter
un kilo de viande. « Regardez comment les prix ont augmenté
par rapport aux années 1980. Les salaires d’aujourd’hui
n’ont plus aucun rapport avec la réalité », s’indigne Khaled
Ali, membre du comité des droits et libertés syndicaux et
ouvriers. Ce comité, une coalition de gauche, appelle à un
salaire minimum de 1 200 L.E. Un écart énorme avec le
minimum suggéré par le gouvernement pour les fonctionnaires,
à savoir 250 L.E. (voir encadré).
Mais le secteur privé voit d’un mauvais œil l’idée d’un
salaire minimum augmenté et cherche à reporter sine die
cette revendication. Une source bien informée a fait savoir
à Al-Ahram Hebdo que des représentants des hommes d’affaires
égyptiens ont déjà demandé au gouvernement, il y a deux ans,
de ne pas discuter ce sujet.
Nihad Ragab, PDG d’Egypte pour la construction et président
de la compagnie Siag, s’exprime : « La question des salaires
est tout simplement une question d’offre et de demande. De
plus, toute augmentation portera atteinte à la
compétitivité. Cela n’empêche qu’on paye bien la
main-d’œuvre qualifiée ». Et de menacer : « Si le salaire
minimum est fixé à 1 200 L.E., le secteur privé pourrait
contourner la loi en ayant recours à l’embauche au noir ».
Moustapha Al-Sallab, membre de l’Association des
investisseurs d’Al-Obour, accepte le concept du salaire
minimum, mais refuse une hausse démesurée : « Toute
augmentation non étudiée affectera le milieu des affaires.
Les prix des matières de production ont déjà augmenté, nous
risquons de ne plus pouvoir exporter si les salaires
augmentent. La main-d’œuvre bon marché est un de nos
avantages ». Selon un sondage effectué par le gouvernement
dans les nouvelles villes industrielles, plus de 68 % de la
main-d’œuvre touchent à peine 154 L.E. (35 L.E. en 1984 =
214 L.E. en 2006).
Pour d’autres hommes d’affaires, l’équation est aussi
difficile à résoudre. Mohamad Moustapha, propriétaire d’une
petite entreprise avoue : « C’est un grand dilemme. D’une
part, il me semble juste du point de vue humain d’augmenter
les salaires à 1 200 L.E. mais de l’autre côté, les petites
entreprises, comme la nôtre, risquent de fermer. Nous
équilibrons à peine nos comptes ». Abdel-Fattah Al-Guébali,
du Centre d’études politiques et stratégiques d’Al-Ahram et
membre du Parti national au pouvoir, appuie ces arguments. «
Soyons réalistes. Le secteur privé embauche plus de 70 % de
la main-d’œuvre, dont 30 % travaillent dans le secteur
informel ». Al-Guébali s’oppose à la fixation d’un salaire
minimum élevé de peur que le secteur privé cesse d’embaucher
la main-d’œuvre égyptienne.
Plusieurs critères
Une étude effectuée en 2006 par le Centre égyptien de
recherches économiques (ECES) affirme que plusieurs critères
doivent être pris en compte pour fixer le salaire minimum.
Avec en premier lieu que ce dernier garantisse à chaque
salarié que sa famille aura accès aux besoins essentiels.
D’un autre côté, ce salaire ne doit pas conduire à
l’augmentation du coût de la production et réduire l’offre
d’emplois. L’étude souligne aussi que la loi de 1984 stipule
un salaire minimum de 35 L.E. par mois, une somme qui
représentait à l’époque 60 % du PIB moyen par individu.
L’étude note ensuite qu’en 2005 ces 35 L.E. n’atteignent que
6 % du PIB par personne.
Khaled Ali estime cependant que les patrons renoncent à
l’idée d’augmenter le salaire minimum. « Les salaires ne
doivent pas dépendre du bon vouloir des patrons. La
rémunération pour un travail, quel qu’il soit, n’est pas une
aumône que le patron veut bien accorder. Ce sont les
salariés qui produisent toutes les richesses qui permettent
au secteur privé de s’enrichir », martèle-t-il. Hicham
Fouad, fait également partie des syndicalistes ouvriers. Il
explique qu’il existe plusieurs critères pour fixer le
salaire minimum : niveau de pauvreté, pouvoir d’achat de
biens et services et enfin le critère d’un salaire qui
inclut une participation aux profits réalisés par
l’entreprise. « Dans notre lutte, nous voulons juste que les
salaires permettent au moins de satisfaire les besoins les
plus élémentaires », conclut Fouad.
Ibtessam Zayed