Al-Ahram Hebdo, Dossier | Itinéraire d’un nationaliste éclairé
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 Semaine du 27 Février au 4 Mars, numéro 703

 

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Dossier

Moustapha Kamel. Le centenaire de la mort de ce précurseur du nationalisme égyptien, dirigeant du Parti national, et l’un des artisans de la nahda est quasiment passé inaperçu à l’heure où ses idées semblent toujours d’actualité. 

Itinéraire d’un nationaliste éclairé 

« C’est surtout sous mon règne que l’espoir national se précisa et s’affermit. Le dévouement et le talent du plus infatigable et du plus éloquent de ses chefs, Moustapha Kamel le dotèrent d’un programme défini ». L’assertion est de Abbass Helmi II, khédive d’Egypte de 1892 à 1914. Ce khédive à l’esprit patriotique qui, bien que gouvernant sous la férule de l’occupant britannique qui a conquis le pays en 1882, a établi d’importants liens avec Moustapha Kamel en dépit de différends pour lesquels Abbass Helmi II a évoqué la « raison d’Etat » pouvant contrarier les convictions personnelles d’un gouvernant.

Le centenaire de la mort de Moustapha Kamel a été fêté sans grand enthousiasme de la part d’un Etat occupé à gérer une situation faite de malaise social. Seuls un carré de fidèles, avec les responsables du musée Moustapha Kamel (lire page 5) et quelques articles de presse ont salué l’occasion.

Mais en quoi ce centenaire méritait-il une plus grande célébration ? Il s’agirait surtout d’une réflexion dans le cadre d’une vision dialectique de l’histoire. Elle n’est pas un éternel présent mais certaines de ses phases constituent une indication. Moustapha Kamel pacha, né le 14 août 1874 et décédé en 1908, à la fleur de l’âge, est cet homme politique qui fut le dirigeant et le leader du Parti national égyptien. La présentation la plus succincte de ce qu’il a été serait la suivante : En 1891, il s’inscrit à la faculté de droit de l’Université du Caire, puis à celle de Toulouse en 1893. Tribun célèbre pour sa répartie, il commence ses activités politiques en 1891 alors qu’il est encore étudiant et qu’il écrit pour plusieurs journaux dont Al-Mouayad et Al-Ahram. Il crée en 1900 le journal Al-Lewaa qui devient le porte-parole du Parti national qu’il fonde sous la devise « pleine évacuation ». Il y dénonce violemment la domination anglaise, réclamant l’indépendance immédiate et le régime parlementaire. En 1907, il crée deux autres journaux, l’un francophone appelé L’Etendard égyptien et l’autre anglophone. Dans tout ceci, une remarque s’impose : deux luttes menées de front, l’une pour l’indépendance et l’autre pour un régime parlementaire. En effet, que vaut le remplacement d’une oppression par une autre ? Le 22 octobre 1907, il fit acclamer à Alexandrie le programme du Parti national : « Les Egyptiens pour l’Egypte, l’Egypte pour les Egyptiens ». Cela représentait tant une prise de conscience d’une particularité de l’Egypte, qui se manifestait au-delà d’appartenances, qu’il n’a certainement pas niées à une sorte de ligue ou à un califat islamique. Tendance qui d’ailleurs ne s’est manifestée que de manière tardive et justifiée sans doute par l’entente cordiale signée entre la France et la Grande-Bretagne. Paris, qui était l’idéal libertaire de Moustapha Kamel et de toute l’élite patriotique, y laissait le champ libre à Londres en Egypte contre une mainmise française en Afrique du Nord.

Quoi qu’il en soit, l’éveil nationaliste en Egypte est dû à Moustapha Kamel. Le spécialiste de l’histoire moderne, Assem Dessouqi, souligne que le mouvement national a connu un éveil sous la direction de cette jeune figure. « C’est un retour de la conscience et de l’action nationales après une période de silence et de soumission. Avec une spécificité qui paraissait comme une sorte de paradoxe. Il prônait l’évacuation avant les négociations. C’est-à-dire comme un préalable. D’ailleurs, il avait bien jugé la chose puisque l’Egypte a obtenu en 1922 une indépendance formelle sans que les Anglais n’évacuent tout le pays ».

Parallèlement, cet éveil national n’était pas une simple révolte puisqu’il engagea tout d’abord toute une classe de l’élite estudiantine et bourgeoise, qui a gagné à elle d’autres catégories du peuple. Les contradictions inhérentes parfois aux intérêts divergents des classes sociales se sont retrouvées effacées face à une convergence, un idéal unique. Le khédive Abbass Helmi II, qui relève dans ses mémoires une sorte d’absence de conscience politique chez les paysans et les pauvres, s’intéressant à leurs seuls intérêts immédiats, relève un effet Moustapha Kamel rassembleur : « Il fut l’animateur du nationalisme égyptien, l’apôtre de cette idée qui, étouffée à ses débuts, allait quand même de l’avant. Il gagna à sa foi, à son parti, la majorité des fonctionnaires, des notables, des intellectuels, la totalité des étudiants et des travailleurs ».

C’est d’ailleurs cette sorte d’esprit d’avant-garde qu’il avait incarné qui lui a fait adopter un idéal français républicain et lui a permis d’instaurer des relations étroites avec des personnalités comme Pierre Loti et surtout Juliette Adam Lambert, écrivaine qui fut sa protectrice. Dans L’Islam et la psychologie du musulman (1923), André Servier, historien français du début du XXe siècle, évoque cet épisode significatif de la vie de Moustapha Kamel, illustré d’ailleurs de textes et de lettres que l’on peut voir au musée Moustapha Kamel. Il s’installe en France à partir de 1895 auprès de Juliette Lambert Adam et collabore au Figaro. Il y publie son célèbre article, « La Nation britannique et le monde civilisé », qui est rapidement distribué par les journaux britanniques et qui touche l’opinion publique européenne. Le 4 juin, Moustapha Kamel adresse un appel véhément à la Chambre des communes pour créer un mouvement d’opinion. Servier ajoute que les jeunes Egyptiens, tout en proclamant « leur mépris et leur haine pour l’Angleterre, considéraient la France comme leur patrie intellectuelle ».

Cet idéal que l’on peut qualifier de proche de la laïcité a-t-il disparu par la suite ? Pas tout à fait. Mais Moustapha Kamel s’est orienté vers un certain panislamisme. C’est la faute à l’entente cordiale, dit-on, qui a déçu une partie de cette intelligentsia pour laquelle l’Occident s’est révélé comme un vrai colonisateur. L’histoire est-elle une éternelle répétition ? Cent ans après la disparition de Moustapha Kamel, une certaine politique occidentale n’a pas manqué de décevoir tous ceux qui rêvaient d’une Europe des lumières.

Cela dit, on est loin d’une réaction hâtive et précipitée et Moustapha Kamel s’insurgeait contre un panislamisme synonyme d’esprit sectaire ou rétrograde et surtout d’une vision qui opposerait monde musulman et Occident, l’Europe en l’occurrence. Dans ce célèbre écrit « A la nation anglaise et au monde civilisé », suite à l’affaire de Denchway, il souligne que « la sympathie que nous avons pour les autres peuples musulmans est bien légitime et n’a rien de fanatique. Il n’y a pas un seul musulman qui puisse croire une minute que les peuples de l’islam peuvent se liguer contre l’Europe. Ceux qui parlent d’un pareil esprit sont ignorants ou désireux de creuser à dessein un fossé entre le monde européen et l’islam ».

Pour Assem Dessouqi, ce panislamisme est lié à la défection de la France considérée comme protectrice de ce mouvement national. « Il fallait qu’il s’appuie sur une autre puissance et il n’y avait alors que l’Empire ottoman qui avait le statut du califat surtout avec le sultan Abdel-Hamid qui avait proposé l’idée d’une ligue islamique regroupant tous les peuples ayant subi la colonisation européenne ». Le hasard ou plutôt la nécessité historique a voulu cependant que quelques mois après la mort de Moustapha Kamel en février 1908, le califat soit renversé précisément en juillet 1908 par la révolution kémaliste laïque celle de Moustapha Kemal Attaturk.

De toute façon, le nationaliste égyptien était pour une spécificité égyptienne au sein de ce monde musulman s’appuyant notamment sur son ancienne civilisation et sur une vision du progrès dont elle serait l’initiatrice. « L’Egypte a une place à part en Orient. Elle a donné au monde le Canal de Suez (...). Elle possède une élite d’esprits supérieurs et le progrès de la nation y marche à pas de géant. (...) L’Europe entière doit s’intéresser à l’Egypte. Elle y a des intérêts considérables et beaucoup de ses nationaux ont fait de grandes fortunes ». L’historien Raouf Abbass relève de son côté que Moustapha Kamel a lié cette fidélité et non soumission à l’Empire ottoman en opposition à un panarabisme qui voyait le jour alors au Liban et pour lequel il a eu peu de sympathie.

En fait, ce nationaliste peut paraître idéaliste en quelque sorte. Il cherchait une indépendance faite autant d’esprit national que de démocratie et de progrès, une synthèse entre une authenticité égyptienne et une pensée européenne modernisatrice. « C’est par l’instruction, le progrès, la tolérance et un esprit libéral que nous gagnerons l’estime du monde et la liberté de l’Egypte », disait-il.

Son grand mérite, c’est qu’il n’a pas été isolé en dépit de ces positions avancées. Au contraire, ce fut un grand mobilisateur et son message fut repris avec des différences, mais avec les mêmes idées-forces par la Révolution de 1919.

Ahmed Loutfi

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Avec Juliette Adam et Pierre Loti

Parmi les Français qui ont eu des liens étroits avec Moustapha Kamel il y a évidemment Juliette Adam Lambert, célèbre écrivain et journaliste qui fut sa mère spirituelle en quelque sorte et aussi l’écrivain Pierre Loti. Avec Juliette Adam, chef de ce qu’on appellerait aujourd’hui un lobby pro-égyptien, il a eu une importante correspondance dont voici un exemple, une lettre de Toulouse datée du 12 septembre 1895 : « Madame, je suis encore petit, mais j’ai des ambitions hautes. Je veux, dans la vieille Egypte, réveiller la jeunesse. Ma patrie, dit-on, n’existe pas. Elle vit, Madame, je la sens vivre en moi avec un amour tel qu’il dominera tous les autres et je veux lui consacrer ma jeunesse, mes forces, ma vie. J’ai 21 ans, je viens de conquérir ma licence en droit à Toulouse. Je veux écrire, parler, répandre l’enthousiasme et le dévouement que je sens en moi pour mon pays. On me répète que je veux tenter l’impossible. L’impossible me tente en effet. Aidez-moi Madame, vous êtes à tel point patriote que vous seule pouvez me comprendre, m’encourager, m’aider. Agréez Madame, mes respectueux hommages, Moustapha Kamel ».

Moustapha Kamel est déjà un leader nationaliste incontesté lorsque Juliette Adam le présente à son ami Loti. C’est lui qui offre à l’écrivain le regard qu’il espérait. C’était en 1907 : Pierre Loti, comme le soulignent les historiens de la littérature, a dû attendre longtemps le guide qui pouvait le conduire à la découverte de l’Egypte pharaonique et l’introduire dans l’Egypte moderne et musulmane. C’est au cours de cette croisière qui s’est déroulée du 21 janvier jusqu’au 3 mai   1907 que l’écrivain français a écrit « La Mort de Philae ». Et si le récit célèbre l’exotisme, il témoigne également de l’engagement politique de son auteur.

 




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