Moustapha Kamel.
Le centenaire de la mort de ce précurseur du nationalisme
égyptien, dirigeant du Parti national, et l’un des artisans
de la nahda est quasiment passé inaperçu à l’heure où ses
idées semblent toujours d’actualité.
Itinéraire d’un nationaliste éclairé
« C’est surtout sous mon règne que l’espoir national se
précisa et s’affermit. Le dévouement et le talent du plus
infatigable et du plus éloquent de ses chefs, Moustapha
Kamel le dotèrent d’un programme défini ». L’assertion est
de Abbass Helmi II, khédive d’Egypte de 1892 à 1914. Ce
khédive à l’esprit patriotique qui, bien que gouvernant sous
la férule de l’occupant britannique qui a conquis le pays en
1882, a établi d’importants liens avec Moustapha Kamel en
dépit de différends pour lesquels Abbass Helmi II a évoqué
la « raison d’Etat » pouvant contrarier les convictions
personnelles d’un gouvernant.
Le centenaire de la mort de Moustapha Kamel a été fêté sans
grand enthousiasme de la part d’un Etat occupé à gérer une
situation faite de malaise social. Seuls un carré de
fidèles, avec les responsables du musée Moustapha Kamel
(lire page 5) et quelques articles de presse ont salué
l’occasion.
Mais en quoi ce centenaire méritait-il une plus grande
célébration ? Il s’agirait surtout d’une réflexion dans le
cadre d’une vision dialectique de l’histoire. Elle n’est pas
un éternel présent mais certaines de ses phases constituent
une indication. Moustapha Kamel pacha, né le 14 août 1874 et
décédé en 1908, à la fleur de l’âge, est cet homme politique
qui fut le dirigeant et le leader du Parti national
égyptien. La présentation la plus succincte de ce qu’il a
été serait la suivante : En 1891, il s’inscrit à la faculté
de droit de l’Université du Caire, puis à celle de Toulouse
en 1893. Tribun célèbre pour sa répartie, il commence ses
activités politiques en 1891 alors qu’il est encore étudiant
et qu’il écrit pour plusieurs journaux dont Al-Mouayad et
Al-Ahram. Il crée en 1900 le journal Al-Lewaa qui devient le
porte-parole du Parti national qu’il fonde sous la devise «
pleine évacuation ». Il y dénonce violemment la domination
anglaise, réclamant l’indépendance immédiate et le régime
parlementaire. En 1907, il crée deux autres journaux, l’un
francophone appelé L’Etendard égyptien et l’autre
anglophone. Dans tout ceci, une remarque s’impose : deux
luttes menées de front, l’une pour l’indépendance et l’autre
pour un régime parlementaire. En effet, que vaut le
remplacement d’une oppression par une autre ? Le 22 octobre
1907, il fit acclamer à Alexandrie le programme du Parti
national : « Les Egyptiens pour l’Egypte, l’Egypte pour les
Egyptiens ». Cela représentait tant une prise de conscience
d’une particularité de l’Egypte, qui se manifestait au-delà
d’appartenances, qu’il n’a certainement pas niées à une
sorte de ligue ou à un califat islamique. Tendance qui
d’ailleurs ne s’est manifestée que de manière tardive et
justifiée sans doute par l’entente cordiale signée entre la
France et la Grande-Bretagne. Paris, qui était l’idéal
libertaire de Moustapha Kamel et de toute l’élite
patriotique, y laissait le champ libre à Londres en Egypte
contre une mainmise française en Afrique du Nord.
Quoi qu’il en soit, l’éveil nationaliste en Egypte est dû à
Moustapha Kamel. Le spécialiste de l’histoire moderne, Assem
Dessouqi, souligne que le mouvement national a connu un
éveil sous la direction de cette jeune figure. « C’est un
retour de la conscience et de l’action nationales après une
période de silence et de soumission. Avec une spécificité
qui paraissait comme une sorte de paradoxe. Il prônait
l’évacuation avant les négociations. C’est-à-dire comme un
préalable. D’ailleurs, il avait bien jugé la chose puisque
l’Egypte a obtenu en 1922 une indépendance formelle sans que
les Anglais n’évacuent tout le pays ».
Parallèlement, cet éveil national n’était pas une simple
révolte puisqu’il engagea tout d’abord toute une classe de
l’élite estudiantine et bourgeoise, qui a gagné à elle
d’autres catégories du peuple. Les contradictions inhérentes
parfois aux intérêts divergents des classes sociales se sont
retrouvées effacées face à une convergence, un idéal unique.
Le khédive Abbass Helmi II, qui relève dans ses mémoires une
sorte d’absence de conscience politique chez les paysans et
les pauvres, s’intéressant à leurs seuls intérêts immédiats,
relève un effet Moustapha Kamel rassembleur : « Il fut
l’animateur du nationalisme égyptien, l’apôtre de cette idée
qui, étouffée à ses débuts, allait quand même de l’avant. Il
gagna à sa foi, à son parti, la majorité des fonctionnaires,
des notables, des intellectuels, la totalité des étudiants
et des travailleurs ».
C’est d’ailleurs cette sorte d’esprit d’avant-garde qu’il
avait incarné qui lui a fait adopter un idéal français
républicain et lui a permis d’instaurer des relations
étroites avec des personnalités comme Pierre Loti et surtout
Juliette Adam Lambert, écrivaine qui fut sa protectrice.
Dans L’Islam et la psychologie du musulman (1923), André
Servier, historien français du début du XXe siècle, évoque
cet épisode significatif de la vie de Moustapha Kamel,
illustré d’ailleurs de textes et de lettres que l’on peut
voir au musée Moustapha Kamel. Il s’installe en France à
partir de 1895 auprès de Juliette Lambert Adam et collabore
au Figaro. Il y publie son célèbre article, « La Nation
britannique et le monde civilisé », qui est rapidement
distribué par les journaux britanniques et qui touche
l’opinion publique européenne. Le 4 juin, Moustapha Kamel
adresse un appel véhément à la Chambre des communes pour
créer un mouvement d’opinion. Servier ajoute que les jeunes
Egyptiens, tout en proclamant « leur mépris et leur haine
pour l’Angleterre, considéraient la France comme leur patrie
intellectuelle ».
Cet idéal que l’on peut qualifier de proche de la laïcité
a-t-il disparu par la suite ? Pas tout à fait. Mais
Moustapha Kamel s’est orienté vers un certain panislamisme.
C’est la faute à l’entente cordiale, dit-on, qui a déçu une
partie de cette intelligentsia pour laquelle l’Occident
s’est révélé comme un vrai colonisateur. L’histoire est-elle
une éternelle répétition ? Cent ans après la disparition de
Moustapha Kamel, une certaine politique occidentale n’a pas
manqué de décevoir tous ceux qui rêvaient d’une Europe des
lumières.
Cela dit, on est loin d’une réaction hâtive et précipitée et
Moustapha Kamel s’insurgeait contre un panislamisme synonyme
d’esprit sectaire ou rétrograde et surtout d’une vision qui
opposerait monde musulman et Occident, l’Europe en
l’occurrence. Dans ce célèbre écrit « A la nation anglaise
et au monde civilisé », suite à l’affaire de Denchway, il
souligne que « la sympathie que nous avons pour les autres
peuples musulmans est bien légitime et n’a rien de
fanatique. Il n’y a pas un seul musulman qui puisse croire
une minute que les peuples de l’islam peuvent se liguer
contre l’Europe. Ceux qui parlent d’un pareil esprit sont
ignorants ou désireux de creuser à dessein un fossé entre le
monde européen et l’islam ».
Pour Assem Dessouqi, ce panislamisme est lié à la défection
de la France considérée comme protectrice de ce mouvement
national. « Il fallait qu’il s’appuie sur une autre
puissance et il n’y avait alors que l’Empire ottoman qui
avait le statut du califat surtout avec le sultan
Abdel-Hamid qui avait proposé l’idée d’une ligue islamique
regroupant tous les peuples ayant subi la colonisation
européenne ». Le hasard ou plutôt la nécessité historique a
voulu cependant que quelques mois après la mort de Moustapha
Kamel en février 1908, le califat soit renversé précisément
en juillet 1908 par la révolution kémaliste laïque celle de
Moustapha Kemal Attaturk.
De toute façon, le nationaliste égyptien était pour une
spécificité égyptienne au sein de ce monde musulman
s’appuyant notamment sur son ancienne civilisation et sur
une vision du progrès dont elle serait l’initiatrice. « L’Egypte
a une place à part en Orient. Elle a donné au monde le Canal
de Suez (...). Elle possède une élite d’esprits supérieurs
et le progrès de la nation y marche à pas de géant. (...)
L’Europe entière doit s’intéresser à l’Egypte. Elle y a des
intérêts considérables et beaucoup de ses nationaux ont fait
de grandes fortunes ». L’historien Raouf Abbass relève de
son côté que Moustapha Kamel a lié cette fidélité et non
soumission à l’Empire ottoman en opposition à un panarabisme
qui voyait le jour alors au Liban et pour lequel il a eu peu
de sympathie.
En fait, ce nationaliste peut paraître idéaliste en quelque
sorte. Il cherchait une indépendance faite autant d’esprit
national que de démocratie et de progrès, une synthèse entre
une authenticité égyptienne et une pensée européenne
modernisatrice. « C’est par l’instruction, le progrès, la
tolérance et un esprit libéral que nous gagnerons l’estime
du monde et la liberté de l’Egypte », disait-il.
Son grand mérite, c’est qu’il n’a pas été isolé en dépit de
ces positions avancées. Au contraire, ce fut un grand
mobilisateur et son message fut repris avec des différences,
mais avec les mêmes idées-forces par la Révolution de 1919.
Ahmed
Loutfi