Danse.
Ayant fondé une compagnie de danse qui porte son nom dès
1994, Tania
Pérez-Salas
est devenue l’une des figures de proue de la danse
contemporaine au Mexique. Elle a récemment donné trois
chorégraphies au Caire et à Alexandrie.
« La littérature comme l’art
invite à une introspection plus attentive »
Al-Ahram
Hebdo : Les trois chorégraphies, présentées en Egypte :
The Hours,
Anabiosis et Waters of
Forgetfulness s’inspirent
d’œuvres littéraires, avez-vous une prédilection pour le
style narratif, aimez-vous raconter des histoires ?
Tania Pérez-Salas :
La littérature fait partie intégrante de ma vie. Elle
reflète comme la chorégraphie des expériences que j’ai
vécues. Le choix de lire un livre donné à un moment donné va
de pair avec ce que je ressens. Le livre normalement donne
l’accent aux émotions que j’éprouve. La littérature comme
l’art invite de manière générale à une introspection plus
attentive. La large jupe que l’on voit au début de la
chorégraphie The
Hours, s’inspirant entre autres
du roman du même titre de Michael Cunningham, est une
manière d’exprimer qu’on est toutes dans un même panier ou
sous la même férule. Les relations entre les femmes dont
traite la chorégraphie sont toujours plus compliquées que
celles entre les hommes. Car ces créatures longuement
dépendantes ont du mal à se trouver une place en société,
elles doivent livrer un combat permanent pour marquer leur
présence. Cunningham décrit à merveille les sentiments des
femmes, celles qui prennent des rides, regrettant leur
beauté périssable, laquelle a constitué leur principal
atout, etc.
Dans la chorégraphie, il y a aussi une influence de
l’écrivain et homme de théâtre italien, Alessandro
Baricco, un mélange de films, de
pièces de théâtre, de musique et de peintures que j’aime.
— Avant de lire les essais du Nobel mexicain
Octavio Paz
lesquels vous ont inspiré,
Anabiosis, sur le rapport amour-
éros, vous étiez sceptique quant à l’existence même de
l’amour ?
— Je voyais des couples désunis tout autour, souvent à cause
de l’apparition d’un homme ou d’une femme plus riche, plus
attirant physiquement, plus jeune ou autre. Et je me posais
la question : l’amour existe-t-il ou c’est juste un intérêt
érotique ou un désir sexuel ? Même si j’ai un mari très
aimant, j’ai essayé de me glisser dans la peau d’autres
personnages pour mieux comprendre leur logique de couples,
avec parfois des gens qui font pas mal de sacrifices pour le
bien de leur famille. On n’est pas dans un rapport
dominant-dominé, mais les hommes
et les femmes se ressemblent en quelque sorte s’agissant
d’infidélité ou de sexualité multiple.
Ce rapport amour-éros s’exprime
sur scène par le biais du corps qui est ce que nous sommes.
Quand je me retrouve face à de bons danseurs, je ne vois
plus des corps, mais des pensées, une présence. Le corps est
en effet notre meilleur costume, d’où la quasi-nudité
faisant monnaie courante dans mes spectacles. Danser nu,
cela devient très spirituel, on est à l’état pur.
— Vos chorégraphies sont assez plastiques. Vous aimez la
peinture et cela se ressent. L’artiste mexicaine Frida
Kahlo vous inspire-t-elle
davantage ?
— Pas forcément Frida Kahlo, car
elle est toujours dans son propre monde, dans son histoire
personnelle, et cela ne m’emmène pas ailleurs,
ça reste très précis et très
expressionniste. Son œuvre raconte sa vie comme une
biographie, ce qui n’est pas le cas de quelqu’un d’autre
plus stimulant comme Van Gogh
reflétant des sensations plus floues, plus énigmatiques,
nous laissant deviner le reste par nous-mêmes.
— Vous amalgamez dans votre travail
musique classique et pas modernes.
— J’ai fait de la danse classique jusqu’à l’âge de 19 ans,
mais je sentais que les mouvements ne répondaient pas à mes
émotions. Ensuite, j’ai eu un professeur d’origine
afro-américaine de danse contemporaine, Xavier Francis, qui
m’a appris quoi faire avec mon corps, au-delà des techniques
et des méthodes à suivre. Les ballets classiques me donnent
juste l’impression d’être spectatrice d’une histoire qui est
déjà là, au lieu d’être observatrice de quelque chose qui se
développe devant mes yeux et où le public peut en faire
partie.
Je n’ai pas voulu par la suite partir en Russie pour faire
du classique, préférant être une autodidacte qui trouve ses
pas avec passion, choisissant des musiques que j’aime.
Propos recueillis par
Dalia Chams