Livre. Un ouvrage
en français de l’écrivaine égyptienne Fawzia Assaad retrace la vie de trois
rois d’Egypte qui sortent de l’accoutumée. Présentation par l’auteure.
Pharaons hérétiques
Voici
Pharaon et sa Grande Epouse Royale. Ils vont glorifier le lever du soleil. Un
disque solaire inonde de ses rayons le couple royal et leur fille. Pharaon se
nomme Akhenaton, et sa Grande Epouse Royale Nefertiti. Ils répètent un mythe, aussi vieux que
l’Egypte. Comme une tragédie. Lui
représente la Lumière, elle l’Eau.
L’Eau
et la Lumière étaient jumelles, inséparables, deux jumelles liées par les liens
du mariage. Quand elles régnaient ensemble sur l’Egypte, le désert reculait, la
vallée avançait.
Le
soleil qui les inonde de ses rayons se nomme Aton. Tous les jours il se lève,
tous les jours il se couche. C’est comme une ritournelle. Mais il n’est pas
tous les jours exactement le même. Comme la ritournelle. Il change de nom. Il
se nommait Atoum, Shou, Ra’, Horus, Ra’ Horakhty. Aton est le dernier de ses
noms. Son image change aussi. Ce disque qui tend ses bras est la dernière de
ses formes. Ses rayons remplissent de lumière Pharaon. Pour cela, il se nomme
Akhenaton, la brillance d’Aton.
La
Grande Epouse Royale qui représente l’Eau a changé, elle aussi, de nom. On l’a
nommée Tefnout, Hathor, Sekhmet, l’œil de Ra’, sa fille, son épouse. On la dit
aussi déesse. Tantôt cruelle, tantôt bonne. Elle prenait la forme d’une
redoutable lionne et s’éloignait de la terre d’Egypte, s’en allait jusqu’aux
lointains de la Nubie. Elle dévastait les vallées, poursuivait ses ennemis, les
massacrait, dévorait leur chair, buvait leur sang. Son haleine était de feu,
ses yeux lançaient des flammes, son cœur brûlait de colère. Elle oubliait la
Terre Noire, elle oubliait le Soleil lui-même, son frère-époux qui l’aimait. On
la nommait alors Sekhmet ou Tefnout ou tout simplement la Lointaine. Son
frère-époux abandonné est aussi un lion puissant, aux fortes griffes. Il savait
rugir à pleins poumons. Mais en l’absence de la déesse, privé d’Eau, il perdait
tout son pouvoir. Il vieillissait. Lui, Lumière et fils de Soleil, puissant et
lumineux, s’obscurcissait. La vallée reculait alors, le désert avançait.
Il
fallait ramener la Lointaine. Deux messagers partent en mission. Shou, le lion
vieillissant, et Thot, maître de la parole magique. Shou et Thot se déguisent
en singes et vont trouver Tefnout dans les Lointains de Bougem. Ils sont
accompagnés d’un cortège d’autres singes et de nains grotesques, des dieux Bes
et Hity qui jouent de la harpe et du luth. La lionne est en colère, sa queue
dressée est éloquente. Le singe Thot s’agenouille devant elle, lève les bras en
adoration, lui chante ses louanges, lui chante la beauté de l’Egypte, son grand
fleuve, ses campagnes verdoyantes, ses villages et ses villes. Si elle revient,
on lui construira des temples, le peuple l’adorera, lui offrira tous les jours
des gazelles, des antilopes, des bouquetins. Thot engage la redoutable lionne à
goûter au vin magique qu’il lui offre. La déesse s’enivre, elle est apaisée,
séduite. Elle est ramenée des Lointains de la Nubie vers le pays d’Egypte, la
belle Terre Noire. Le cortège de musiciens l’accompagne. Thot poursuit son
discours ensorceleur. Shou et son ka dansent pour elle. Elle arrive aux
frontières de l’Egypte, à Philae. Des musiciennes jouent du sistre et du
tambourin. Couronnées de fleurs, elles viennent à sa rencontre ; elles
apportent des offrandes : des gazelles, des cruches de vin, de la myrrhe, des
couronnes de fleurs. Tefnout se baigne dans les eaux sacrées. Shou purifie ses
membres, apaise sa colère. La terrible lionne est alors transfigurée. Elle est
devenue la plus belle des femmes, elle porte des oreilles de vache. Belle et
féconde comme peuvent l’être les vaches. Elle est l’inondation qui déferle sur
le pays. Elle renouvelle le pacte de mariage qui lie l’Eau et la Lumière et le
Soleil renaît alors de lui-même, enfant. Partout, on chante :
La
belle est arrivée. Neferet ii.ti. Qu’il est doux de la voir ramenée.
Pour
jouer le rôle de la déesse Eau, la Grande Epouse Royale s’est nommée Nefertiti
: la Belle est arrivée.
On
disait qu’à l’équinoxe d’été, à l’approche de l’automne, une larme de la déesse
donnait le départ du déferlement des eaux qui descendaient vers l’Egypte. Elle
allait revenir, fougueuse, destructrice, inondant les terres, détruisant les
maisons, ou bien nourricière, fertilisant les terres, rendant la vie au dieu
Nil. Pour Akhenaton et Nefertiti, elle ne pouvait être que nourricière. La joie
pénétrait alors dans tous les cœurs, dans toutes les maisons. On fêtait le
Nouvel An au premier jour de la première saison de la création renouvelée,
saison Shemmou.
Fawzia Assaad, Pharaons
hérétiques, Hatchepsout, Akhenaton, Nefertiti. Ed. Geuthner, 2008.
Des philosophes avant la lettre
Fawzia Assaad, née Mikhael, au Caire, vit à Genève. Ses romans décrivent la complexité de la société égyptienne. A travers les coutumes, les croyances, les superstitions, l’humour, la politique, elle découvre les subtiles relations qui se tissent entre musulmans et coptes (chrétiens égyptiens) et la continuité d’une identité égyptienne qui se perpétue de l’antiquité à nos jours.
Dans Pharaons hérétiques : Hatchepsout, Akhenaton, Nefertiti, le sujet est le suivant : Aton est-il dieu, roi, concept métaphysique ? Akhenaton, premier monothéiste ou premier déicide de l’Histoire ? Vaincu ou vainqueur d’une longue guerre contre le clergé d’Amon ? La pensée amarnienne se greffe-t-elle sur celle de Hatchepsout ? Par touches successives, suivant l’évolution de la pensée amarnienne, l’auteure interroge les faits historiques et les mythes fondateurs du pouvoir pharaonique pour aborder ces questions et d’autres encore. Hatchepsout, Akhenaton et Nefertiti, stratèges et philosophes avant la lettre présentent une épure favorable à cette recherche qui veut se dégager du langage religieux et situer la pensée égyptienne au fondement de la pensée occidentale. Un essai à la fois très personnel et très informé.