Michael Mounir,
président de l’Association des coptes des Etats-Unis,
s’efforce de faire entendre la voix et l’action des
Egyptiens de l’étranger dans un projet d’émancipation de
leur pays.
Le sens de la nation
Un jeune homme entrevoit un projet original : orienter
l’action des coptes de l’étranger vers l’intérieur du pays,
pour rendre efficaces leurs effets, en prenant contact sur
le terrain avec les décideurs politiques. Cet homme, c’est
Michael Mounir, président de l’Association des coptes des
Etats-Unis. Toute sa vie, il a travaillé pour fonder cette
révolution méthodologique : le recours direct aux décideurs
et hommes politiques par les coptes de l’étranger, qui se
contentaient jusque-là de protestations et de commentaires
sur les politiques de leur pays. Ainsi, sur son initiative,
plus de 16 associations de coptes de l’étranger se sont
réunies récemment en Egypte pour exposer clairement et
définitivement leurs revendications. « Nous voulons que l’Etat
reçoive nos voix pour les transmuter en lois justes, afin de
nous permettre d’agir en interlocuteurs de ses demandes sur
le plan international et non en lobby opposé aux
débordements de son régime », ont-elles toutes affirmé. Il
faut donc saluer l’entreprise téméraire de Michael qui a
pris cette décision. Son élan et sa beauté lyrique s’ancrent
dans son souci pour le destin de son peuple, de sa patrie.
Son projet vient de loin, de cette démarche exigeante qui
cherche la forme juste d’une vie.
Enfant, il voit ses parents fuir l’injustice de la
destruction de leur ville de Suez sous les bombardements
israéliens, pour s’installer dans un village du sud,
Abou-Qorqas. Son père, ingénieur en mécanique, part
travailler aux Etats-Unis, pour subvenir aux besoins de sa
famille. Sa mère, quant à elle, s’occupe de son éducation
avec ses frères et sœurs. Cela ne l’empêche pas de prendre
part à l’action sociale. Membre du Parti national et du
Conseil municipal, elle prodigue aides et conseils aux
femmes défavorisées pour les extraire à la misère et les
encourager à prendre en charge leur famille. Séduit par le
modèle de sa mère, Michael devient à son tour chef de scouts
à l’église, entraînant les jeunes de son âge à découvrir
leurs ressources physiques et intellectuelles aussi bien que
celles de leur environnement. A 16 ans, il devient actif
dans les rangs du Parti des libéraux et participe aux
campagnes électorales de ses élus, répandant leurs idées au
sein de la population de son village. Cependant, il n’oublie
pas de s’adonner énergiquement à son sport favori, le
football. En même temps, il satisfait sa curiosité pour la
mécanique des voitures en prêtant la main à son voisin Rasmi
qui possédait un atelier de réparation d’autos. Sa jeunesse
s’épanouit ainsi entre l’activisme et ces deux passions
déclarées.
Cependant, dans les années 1980, commence un « point de
basculement ». Les intégristes prennent possession des
milieux intellectuels, des tribunes des universités et des
mosquées. Leur discours hostile, affiché contre le régime,
se tourne aussi contre les chrétiens. Ils commencent dès
lors à saboter des églises et des commerces de coptes qu’ils
agressent. Influencé par leurs discours sulfureux, un ami de
Michael se distancie de lui et se replie sur lui-même.
Toutefois, la hargne de Micahel ne vise pas les musulmans. «
Si c’est ça l’islam, se dit-il, coptes et musulmans
n’auraient pas cohabité ensemble toute cette vie durant ».
Pourtant, il ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de
malaise. « Comment ne pas remarquer la facilité avec
laquelle le système établit son pouvoir sur un équilibrage
dangereux des rapports de force, laissant musulmans et
coptes s’entre-déchirer ? Son but est de faire diversion,
pour détourner le peuple de revendiquer des réformes
politiques et économiques et de prendre part à l’élaboration
de politiques le concernant », déplore Michael. Il comprend
que les extrémismes naissent de l’absence d’intervention de
l’Etat pour réduire les injustices. « En fait, le système
favorisait la crise du lien social et national pour générer
l’individualisme et la désaffiliation », explique-t-il. Il
éprouve un effroi du monde, de la montée des extrêmes, de la
cruauté. « La terreur crée des spectres, des corps sans nom.
Les consciences éclatent, les vies se dispersent »,
constate-t-il.
« Je ne possédais pas encore à cette époque les outils de
pensée et d’action nécessaires à changer cette situation. Je
n’avais alors que le désir de partir. Non pour fuir, mais
pour agir et changer les choses ». L’émigration aux
Etats-Unis se présente, dès lors, comme une issue, une porte
entrouverte pour se réaliser. « Le fil rouge » de ces années
de terreur, ce tableau, le guide dans une recherche de forme
efficace d’action. Il s’établit dans l’Etat de Virginie, où
réside son père, perfectionne son anglais et s’inscrit à la
faculté d’ingénierie mécanique de l’Université de Virginia
Tech.
Très rapidement, il devient chef adjoint puis chef de
l’Union des étudiants de son université et fonde
l’Association des étudiants coptes. Il pense en priorité à
restaurer le droit du copte à la liberté de confession et la
parité avec son compatriote musulman sur les plans de la
citoyenneté, du politique et du social. A l’issue des
études, il fonde l’Association des coptes des USA. Armé de
recherches originales et de l’aide d’un florilège de
collaborateurs, il souhaite prendre le large, s’émanciper de
son domaine, forcément réservé aux spécialistes de la
question copte, pour atteindre la question nationale, mettre
ses travaux à la portée d’un public plus large que la
communauté de ses coreligionnaires. Il obtient le soutien de
femmes voilées, d’intellectuels et de médias éclairés,
persuadé qu’il veut souder toutes les synergies, inclure
tout le monde dans le dialogue autour d’intérêts communs,
qui ne peut passer par des monographies, mais des synthèses
d’idées.
« Au fil du temps, j’ai compris qu’il faudrait restaurer du
commun, ou de l’ordre contre la prolifération de mouvements
de désintégration sociale. L’existence d’une solidarité
entre coptes et musulmans m’a semblé de plus en plus
importante autour de revendications radicales et de droits
réformistes », déclare-t-il. Il lui est apparu que leurs
structures communes de pensée, leur proximité et leur
hostilité partagée à l’encontre de la rigidité du système
qu’ils attaquent, critiquent et cherchent à transformer
devraient les rapprocher au nom de l’autonomie et du libre
déterminisme. « La constitution d’un nouvel espace public
libéral ne peut s’opérer sans leur complicité »,
insiste-t-il. « A l’époque des excès médiatiques et de
confusion mentale que nous vivons, certains cherchent à
montrer que seuls les coptes sont réfractaires ou
dissidents, alors que le public ne s’y trompe pas et partage
leurs revendications ». Certains opposants et objecteurs,
parmi les coptes repliés sur leurs demandes, le taxent de
traître à leurs attentes. Pourtant, pour se faire entendre,
ils se définissent par rapport à son projet, quitte à le
tordre un peu.
Actif auprès du Congrès, de la Maison Blanche et
d’associations de droits de l’homme, Michael obtient avec
eux la promulgation aux Etats-Unis d’une loi sur la liberté
des confessions et la constitution un peu partout au monde
de commissions de surveillance du respect des droits de
l’homme. Ainsi, il contribue à la défense des Coraniens
(adeptes de l’exégèse du Coran) contre le sectarisme des
Frères musulmans. De même, il dissipe les accusations
inexactes ciblant la pensée libre d’Ibrahim Saadeddine. Ses
interventions ne sont pas exclusives aux seuls coptes. Son
travail ne se limite pas à la restauration du « commun »,
mais à l’engagement de la nation dans une longue marche vers
son émancipation. Il vient d’obtenir la licence de fonder
l’Association Main dans la main pour l’Egypte, où il compte
trouver le langage et les moyens nécessaires pour fusionner
coptes et musulmans, de l’intérieur et de l’extérieur, dans
le projet d’investir leurs expériences dans l’entraînement
des jeunes à la conscience et la participation politique aux
décisions et aux élections. L’objectif est de préparer la
reproduction d’élites capables de pensée critique et de
défense de la liberté, de la démocratie et de
l’autodétermination. « Il incombe aux nouvelles élites
jeunes d’inventer un espace public transformé qui
échapperait à l’étau de l’extrémisme radicaliste et
l’omniprésence des experts de la régression par rapport aux
analyses complexes de la réalité et des discours de réforme
», proclame Michael. Aussi considère-t-il qu’« un vent de
création et de changement souffle de nouveau aujourd’hui. Je
me réjouis aussi de l’amélioration de la condition des
coptes, depuis 1996 ».
Homme mûr, il parle peu de sa vie privée, emportée par des
préoccupations plus engageantes, où s’efface l’individuel
pour le collectif, le moi pour le nous. Homme d’affaires
avisé, il sait aussi consacrer du temps à la gestion de son
entreprise de technologie de l’information et de ses
investissements dans l’immobilier. Précis, précieux et
subtil, il a su aussi gagner l’estime de son pays
d’adoption, lui envoyant l’image d’une « American Success
Story ». Ses qualités de charismatique, bon communicateur et
présentable l’ont prédisposé à la candidature au titre de
représentant des Républicains au Parlement de l’Etat de
Virginie.
Son activisme international et sa pensée critique lui valent
la qualification de « controversé » par les médias. « Etre
polémique est plus efficace, proclame-t-il. Nul décret
n’interdit de prendre le chemin qui mène aux questions les
plus hautes, celles de l’amour de son pays et de ses
compatriotes, par exemple. L’audace, l’absence de timidité
peuvent même devenir vertus. Si elles n’ouvrent pas la porte
au pire ». C’est ainsi qu’il a l’intuition du sens et de la
valeur de son itinéraire.
Amina
Hassan