La mort s’abat sur les grands
Salama A. Salama
Alors
que j’étais hospitalisé pour me faire soigner de troubles
cardiaques, j’ai reçu la nouvelle de la mort de deux chers
collègues Ragaa Al-Naqqach et Magdi Méhanna. Les deux, qui
étaient de vieux compagnons de route, d’un long parcours
journalistique, parsemé d’embûches, occupaient une place
privilégiée dans mon cœur et je leur vouais une grande
estime et un respect sans limites. Comme si l’appel à la
mort ne s’abattait que sur les généreux et les grands de
notre monde, pour les arracher de leurs proches et amoureux,
à un moment où les horizons de liberté, de droiture et de
foi en l’avenir se rétrécissent. Ces qualités jalonnaient le
parcours de chacun d’eux, même si leurs voies et intérêts
différaient. J’ai été d’autant plus affligé que je n’ai pas
eu la possibilité de participer aux obsèques populaires
grandioses qui ont été organisées en leur faveur ou bien de
leur faire les derniers adieux.
Ragaa Al-Naqqach était considéré pour notre génération, qui
est la sienne, comme l’un de ceux qui ont réussi à jeter les
ponts d’entente et d’interaction entre la culture au sens
large du terme et la presse orageuse aux sentiers étroits et
parsemés d’embûches. Al-Naqqach était un rayon qui
illuminait de par sa critique objective et calme. Il avait
le don de découvrir les talents et les plumes qui liaient la
littérature et la pensée à la politique et ses courants
houleux. Il a contribué à travers ses opinions, idées et
expériences à lancer des revues culturelles et il a soutenu
la revue Weghat nazar (points de vue) à ses débuts.
Ce que j’aimais le plus dans les écrits de Ragaa Al-Naqqach,
c’était cette capacité d’être objectif, simple et à faire
une critique positive. Il avait tendance à faire prévaloir
les valeurs humaines et l’ouverture d’esprit. Il parvenait à
faire le lien entre les tendances modernes dans le roman, la
poésie et les courants toutes tendances confondues qui font
vibrer le monde. Ragaa a toujours réussi à placer la
littérature dans le cœur de la vie, de la société et des
gens et à sensibiliser les gens ordinaires à la poésie, à la
nouvelle et au roman. Il a initié les nouvelles générations
qui optent pour la médiocrité et la futilité à qui fait
défaut le sérieux et la vision illuminée à la culture et à
l’amour de la poésie.
Ce qui m’a probablement le plus affligé dans ce départ de
deux amis, dont les moyens d’expression différaient, de la
critique littéraire sage de Ragaa à la liberté d’expression,
l’honnêteté et le courage de Magdi Mehanna, c’est la perte
de cette rare qualité que l’on retrouvait chez les deux et
qui est en voie de disparition. C’est cette honnêteté avec
soi-même et avec le vrai, et la clarté de la vision loin des
parti pris, des inclinations et de l’arrivisme.
J’ai connu Magdi Méhanna lorsqu’il était encore étudiant à
la faculté de communication. A l’époque, je donnais des
leçons dans la traduction de presse. Je l’ai suivi en train
de grimper les échelons du journalisme en toute persistance
et avec professionnalisme dans différents journaux et
revues. Et depuis lors, une relation d’amitié
professionnelle s’est tissée entre nous ainsi qu’un respect
mutuel. Les nouvelles de sa maladie qui le rongeait me
parvenaient chaque jour et me plongeaient dans un profond
chagrin.
Cette affliction qu’ont ressenties toutes les générations,
toutes tendances confondues, vient prouver cette disposition
innée chez la majorité des gens à détecter le bon du
méchant. Et de confirmer également que les valeurs
d’honnêteté, de lutte contre l’injustice, de soutien de la
vérité et de la sincérité dans l’opinion loin des cortèges
d’hypocrisie sont durables.
La mort de deux amis, Ragaa et Magdi, presque simultanée,
comme s’ils étaient au rendez-vous, est un appel au secours
que le destin nous a lancé, comme pour exprimer le besoin
urgent d’enraciner les valeurs de vérité, de bonté et de
beauté.
Que Dieu
leur accorde sa miséricorde.