Pain.
Que l’on se trouve au Caire ou en province, beaucoup d’Egyptiens
subissent un calvaire quotidien pour en avoir. Faire la
queue dès l’aube, glisser des pourboires, toutes les astuces
sont bonnes pour que le citoyen assure du eich (vie) à sa
famille.
L’épreuve suprême
A
Louqsor, un citoyen a trouvé la mort lors d’une bagarre en
achetant du pain. A Daqahliya, une enseignante a été rouée
de coups et a eu le pied fracturé en essayant d’avoir
quelques galettes de pain pour sa famille. Au Caire, une
fille de 16 ans est retournée chez elle complètement
traumatisée. Coincée dans la cohue, elle a été victime
d’attouchements pendant qu’elle faisait la queue devant une
boulangerie. Depuis, elle a décidé de ne plus acheter du
pain, quitte à mourir de faim. Un autre citoyen a intenté un
procès pour avoir été roué de coups et insulté par les
propriétaires d’un four. Des incidents qui se sont
multipliés, reflétant la souffrance quotidienne des
Egyptiens, non seulement pour gagner leur pain, mais aussi
pour ramener les quelques galettes qui serviront à rassasier
leurs familles. Et si le pain est la nourriture essentielle
chez tous les peuples, il a une particularité chez les
Egyptiens qui l’appellent « eich » (vie), alors qu’en arabe
classique, on le surnomme « khobz ». En fait, le peuple
égyptien peut se passer de tout sauf du pain, comme
l’explique l’historien Ahmad Amine. De nombreuses familles
qui ne gagnent pas suffisamment d’argent pour s’offrir du
ghomous (viandes et légumes préparés en sauce) ont besoin de
consommer beaucoup de pain pour se remplir la panse.
En Egypte, c’est la nourriture des pauvres. Et aujourd’hui,
ces derniers ne se comptent plus. D’Alexandrie à Assouan en
passant par différents gouvernorats, tout attroupement qui
donne l’impression d’une bagarre ou d’une manifestation est
en vérité une cohue autour d’une boulangerie vendant du pain
baladi, subventionné par l’Etat à 5 pts le réghif (la
galette). Une réalité s’impose : la crise du pain est
omniprésente, ce qui menace la sécurité alimentaire des
gens. Face à ce supplice, les citoyens tentent de se
débrouiller et de trouver de nouvelles astuces pour ramener
suffisamment de pain à la maison à un moment où la galette
subventionnée est devenue aussi précieuse que l’or. En
effet, depuis la hausse du prix du blé, les opérations de
fraude se sont multipliées. Les boulangeries, qui sont
censées écouler du pain subventionné, préfèrent tirer profit
en vendant la farine à des prix exorbitants. D’autres
vendeurs font des affaires en achetant des galettes de pain
subventionnées en quantité et à un prix légèrement plus
élevé pour les revendre au double ou au triple du prix.
Parfois, le pain est aussi revendu à des restaurants ou aux
éleveurs de bétail. Sans compter la qualité du pain qui
laisse de plus en plus à désirer, puisque beaucoup de
boulangeries ne respectent plus les normes pour se faire du
gain. Une préparation toujours bâclée et une galette qui
rétrécit de jour en jour. Une famille nombreuse est donc
obligée de doubler sa consommation en pain tant les galettes
sont devenus petites. Une chose presque impossible, puisque
les propriétaires de boulangeries ne vendent aux clients que
50 pts de pain (10 galettes), maximum une livre (20
galettes) dans certains endroits.
Un
butin qui oblige au combat quotidien à la recherche de cette
denrée rare, Et les astuces ne manquent pas. Comme
l’explique Ramadan, paysan du gouvernorat de Minya, tout ce
que les femmes espèrent de leurs maris, aujourd’hui, c’est
leur ramener la quantité de pain nécessaire par jour,
ensuite, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. « L’achat du
pain est devenu une question de vie et de mort »,
explique-t-il. Une recherche qui commence dès l’aube dans la
plupart des familles. « Après la première prière de l’aube,
je me précipite pour retenir ma place dans la queue qui
s’est formée devant la boulangerie. Cette dernière n’ouvre
ses portes qu’à 7h ou 8h du matin », explique Ahmad
Abdel-Basset, un habitant du quartier de Dar Al-Salam, tout
en ajoutant que s’il ne le fait pas, il n’aura rien pour
nourrir sa famille, puisque la boulangerie ferme ses portes
à 11h. Et même si la qualité du pain subventionné laisse à
désirer et ne rassasie pas, Ahmad explique qu’il n’a pas
d’autre choix que de passer des heures à attendre pour avoir
quelques réghifs. « Certains sont obligés d’emprunter de
l’argent pour acheter des galettes que certains revendent à
20 ou 25 pts, quand ils n’ont pas réussi à en avoir à la
boulangerie. Une charge de plus pour une famille composée de
4 ou 5 personnes, alors que le poids de la galette est le
même », dit-il, tout en expliquant que certaines familles
essayent de s’en sortir en préparant du pain chez elles.
C’est le cas à la campagne, mais dans les villes, ce n’est
pas possible, car les fours traditionnels n’existent plus à
domicile. « Avec la galette subventionnée, il faut
s’attendre à tout. On peut découvrir un clou, de la sciure
de bois, du fil, des cheveux et bien d’autres saletés. Du
pain préparé à la maison est toujours plus sain, mais il
revient plus cher, car le prix de la farine ne cesse de
grimper. Une galette du pain beiti (préparé à la maison)
peut coûter le double et parfois le triple du prix ».
Une question de fraude
Une équation difficile pour les pauvres. Et bien que l’Etat
consacre 12 milliards de L.E. pour la subvention du pain, la
monopolisation et la fraude des boulangeries privent
beaucoup de familles de leur gage de sécurité contre la
faim. « La boulangerie vend une grande partie de son quota
en farine subventionnée à un prix plus élevé et ce qui reste
sert à faire du pain. Raison pour laquelle le propriétaire
liquide sa marchandise en deux ou trois heures et ferme son
commerce », explique Amal, femme de portier. Cette femme est
obligée d’envoyer chaque jour ses cinq enfants vers
différentes boulangeries pour acheter du pain aux habitants
de l’immeuble. Elle se voit même obligée de glisser un
pourboire aux employés pour avoir tout son quota de pain.
Quant à Ramadan, portier, il explique qu’il doit payer un
abonnement mensuel à la boulangerie pour garantir son quota
de pain tout le long du mois. Alors, le chaos et les
bagarres ne manquent pas devant les boulangeries que l’on
trouve à Choubra, à Boulaq, à Imbaba, en Basse-Egypte ou en
Haute-Egypte. Des agents de sécurité sont parfois appelés
pour mettre de l’ordre autour des boulangeries et beaucoup
de chefs de famille n’acceptent pas de faire la queue,
question de dignité. Ils envoient les portiers ou les femmes
de ménage ou préfèrent payer 25 ou 50 pts par galette comme
c’est le cas de certains dans le quartier de Maadi ou de
Madinet Nasr.
Retour aux traditions
Une crise qui a cependant fait revivre quelques traditions,
comme l’explique Hoda Al-Dawahli, enseignante et mère de
trois enfants au village de Bachlouch dans le gouvernorat de
Daqahliya, en Basse-Egypte. Elle dit que même si beaucoup de
maisons rurales sont dorénavant conçues sans four baladi,
ces derniers temps, les choses ont commencé à changer.
Beaucoup de familles ont réintégré aujourd’hui le four en
argile dans leurs maisons et l’ont installé sur la terrasse
pour préparer le pain à la façon paysanne. Un pain fait d’un
mélange de farine, de maïs, d’eau et de sel. « Beaucoup
pensent que c’est la seule solution pour faire face à cette
crise du pain même si cela coûte plus cher. Il n’est pas
question de se passer du pain », explique Hoda tout en
ajoutant que pour réduire les frais, plusieurs familles se
cotisent pour la préparation du pain ou permettent à leurs
voisins d’utiliser leurs propres fours. D’autres fours
publics ouvrent leurs portes aux femmes qui veulent préparer
leur pain. Et la khabbaza (la boulangère) a fait de nouveau
son apparition dans les villages. « Elles passent de maison
en maison pour préparer le pain de la semaine, contre 20 à
50 L.E., selon la quantité. Et ce parce que beaucoup de
femmes de la nouvelle génération ne connaissent pas la
recette ou n’ont pas le temps de le faire », révèle une
autre villageoise de Sintémay, toujours au gouvernorat de
Daqahliya.
Et puisque toutes les déclarations et les mesures
officielles n’ont pas réussi à résoudre cette crise et à
éviter aux citoyens ces calvaires quotidiens, ces derniers
ont fini par se débrouiller, chacun à sa manière. Qu’il
s’agisse des bédouins du Sinaï, des villageois de la
Basse-Egypte ou des habitants du Saïd (Haute-Egypte). Chacun
a son pain. A Louqsor et Qéna, en Haute-Egypte, à titre
d’exemple, on prépare le pain qu’on laisse lever au soleil.
Naglaa, mère de famille à Nagae Al-Qabahi à Louqsor,
explique que même si préparer du pain à la maison est
fatiguant, elle est obligée, comme beaucoup d’autres femmes,
de le faire pour éviter tous les désagréments à son mari. La
préparation du pain chamsi (au soleil) peut durer toute une
journée. « Après avoir mélangé la farine à une quantité
d’eau, de levure et du sel, elle doit laisser la pâte au
moins trois heures sous le soleil avant de préparer les
galettes et les mettre au four. Ce n’est pas facile en
hiver. On est obligé parfois d’allumer du feu pour faire
lever la pâte », renchérit la femme, dont le mari, satisfait
du pain qu’elle prépare, se plaint cependant du prix de la
farine. Mais que peut-on faire d’autre quand il faut
rassasier ses enfants. Les 50 kg de farine se vendent à 80
L.E. et parfois 100. Une quantité qui peut servir à préparer
100 galettes. Et donc la galette revient à une livre. Un
prix qui n’est pas à la portée de tous. Ce qui fait que
beaucoup de pauvres Saïdis sont obligés de faire la queue
devant les boulangeries pour subvenir aux besoins
alimentaires de leur famille. Une tentative qui peut mener à
l’échec et qui fait que certains pauvres cherchent des
morceaux de pain dans les ordures. Un signe alarmant si l’on
se rappelle qu’une hausse des prix du pain a mis l’Egypte à
feu et à sang en 1977. Le ministre de la solidarité, Ali
Mosselhi, a déclaré que le prix de la galette baladi
augmentera en juillet prochain de 5 à 10 piastres. Ne
craignons-nous pas une nouvelle Intifada ? Qu’une sécurité
alimentaire en Egypte concerne en principe le eich (la vie).
Doaa
Khalifa