Iraq.
Tension et méfiance persistent entre chiites et sunnites,
voire entre chiites qui viennent de rompre un accord censé
apaiser la tension entre leurs deux principales formations.
Crise de confiance
Ça chauffe entre les chiites d’Iraq. Le mouvement du chef
radical Moqtada Sadr a annoncé dimanche l’annulation d’un
accord avec son grand rival au sein de la communauté chiite
iraqienne, le Conseil Suprême Islamique d’Iraq (CSII), qui
était censé apaiser les tensions entre ces deux formations.
L’accord entre la milice sadriste, l’Armée du Mahdi, et le
CSII de Abdel-Aziz Al-Hakim est « annulé », a annoncé Nasser
Al-Roubaïe, le porte-parole du bloc sadriste au Parlement.
Les deux formations qui se disputent le contrôle de la
communauté chiite en Iraq, la plus importante du pays,
avaient passé en octobre 2007 un accord en matière de
sécurité pour tenter de mettre fin aux violences entre leurs
miliciens. « L’accord signé entre le mouvement Sadr et le
SCII a échoué et il est annulé », a annoncé M. Roubaïe, dans
la ville sainte chiite de Najaf, au sud de Bagdad. Cette
tentative de conciliation avait été inspirée suite à des
tensions dans la ville de Diwaniya, 180 km au sud de Bagdad,
entre les autorités locales, contrôlées par le SCII, et des
sympathisants du mouvement sadriste. Des dizaines de
Sadristes avaient été arrêtés lors d’opérations conduites
par les services de sécurité iraqiens et des unités
américaines à la suite d’affrontements entre les miliciens
rivaux dans la seconde moitié de 2007. « Des commissions
auraient dû être créées pour régler les problèmes de
sécurité dans toutes les provinces », a souligné M. Roubaïe,
mais « elles n’ont pas été mises en place et cet accord
n’est qu’une façade. Il n’a pas été activé ».
La rivalité entre les deux formations chiites a pris souvent
des tournures violentes avec des assassinats de responsables
des deux partis, et des affrontements entre militants.
L’enjeu est le contrôle des administrations locales dans les
provinces du sud du pays, majoritairement chiites et riches
en pétrole, et notamment dans la grande ville de Bassora,
principal débouché pour les hydrocarbures iraqiens. Les
élections provinciales prévues pour le 1er octobre devraient
permettre de départager les deux formations, qui ont
maintenant plus de sept mois pour tenter de rallier le
soutien des populations du sud. Le SCII a des liens étroits
avec l’Iran et son chef Adel-Aziz Al-Hakim se rend souvent à
Téhéran. Il est également reçu à Washington, où il est
considéré comme un interlocuteur essentiel.
Le mouvement sadriste se pose comme le défenseur de
l’identité arabe de la communauté chiite iraqienne, et son
jeune chef a été pendant longtemps considéré comme la bête
noire des troupes américaines en Iraq. Il a décrété un
cessez-le-feu unilatéral des activités de sa milice qui
compte quelque 60 000 combattants au mois d’août et pour six
mois. Cette trêve visait les actions menées contre ses
rivaux et contre l’armée américaine. Elle a été saluée par
le commandement américain comme un élément déterminant dans
la baisse importante des violences dans ces derniers mois.
Moqtada Sadr doit décider dans les jours qui viennent si ce
cessez-le-feu est reconduit ou non.
Réconciliation en panne
Cette décision sera déterminante pour la sécurité dans le
pays, notamment dans la capitale, où le mouvement sadriste
est implanté dans l’important quartier de Sadr City. Bagdad
a retrouvé ces derniers mois une certaine stabilité grâce à
la mise en œuvre il y a un an d’un ambitieux plan de
sécurité iraqo-américain, mais la réconciliation politique
qui devait suivre est en panne « La réconciliation se fait
encore attendre », constate le député kurde Mahmoud Othmane.
« Elle aurait dû se concrétiser peu après la chute du régime
de Saddam Hussein (en 2003). Mais les vengeances,
l’incompréhension et l’obstination ont tout dominé ». Moins
d’explosions secouent Bagdad, même si elle n’est pas
totalement à l’abri des attentats, et les rues ne
retentissent plus du fracas des combats entre insurgés et
forces de sécurité. Cette accalmie a accompagné une tendance
générale à la baisse de la violence dans le pays, où le
nombre des Iraqiens tués, civils et militaires, en janvier a
été de 541, contre 2 087 pour le même mois en 2007. Le
gouvernement a loué pour cette amélioration l’opération «
Fardh al-Qanoun » — Imposer la loi — que ses services de
sécurité ont lancée à Bagdad le 14 février 2007, en
mobilisant des milliers de policiers et de militaires,
appuyés par l’armée américaine. Cet effort iraqien, qui a
permis de rétablir le calme dans des quartiers que leurs
habitants avaient fuis, et d’autres où ils n’osaient plus
sortir de chez eux, a coïncidé avec la décision américaine
d’envoyer des renforts en Iraq. A partir de la même date,
sous les ordres du général David Petraeus, un inspirateur du
nouveau plan, le contingent américain a vu grossir ses rangs
de 30 000 soldats pour atteindre l’été dernier le chiffre de
160 000 hommes et femmes en uniforme déployés en Iraq.
Mais cette amélioration de la sécurité, loin de favoriser la
sérénité politique, s’est accompagnée d’une crispation,
soulignant les divisions communautaires. La communauté
sunnite, favorisée sous Saddam Hussein, se sent exclue du
pouvoir dominé aujourd’hui par les chiites et les kurdes. «
Ils exhortent à la réconciliation politique, mais celle-ci
ne se réalisera pas à moins que la confiance ne s’établisse
entre les différents partis politiques et les groupes
religieux », dit Adnane Al-Doulaïmi, chef du groupe
politique sunnite, le Front iraqien de la Concorde
nationale. « Nous ne pouvons pas sortir de la crise sans un
partenariat politique ». Le gouvernement du premier ministre
Nouri Al-Maliki a été réduit à 17 ministres, et il ne
parvient pas à trouver des candidats pour les portefeuilles
abandonnés par six chiites radicaux, cinq « laïcs » et cinq
sunnites. Sa majorité gouvernementale au Parlement a
également fondu après le départ des députés du chef radical
Moqtada Sadr et d’un autre parti chiite, et se réduit
dorénavant aux Kurdes et à des formations chiites. Cette
alliance a été mise à mal dernièrement lors de la discussion
sur le budget 2008, les chiites réclamant une réduction de
la quote-part allouée au gouvernement autonome du Kurdistan.
« Les formations politiques au gouvernement et au Parlement
souffrent d’une crise de confiance », explique Mariam
Al-Rayess, une ex-conseillère chiite de M. Maliki. « Les
partis ont peur les uns des autres ». « Aujourd’hui, tout le
monde est convaincu qu’il doit y avoir une véritable formule
de partage du pouvoir », a estimé récemment le
vice-président sunnite Tarek Al-Hachémi. « Ce sont les
citoyens qui en paient le prix ».Or, rien n’indique que la
relative stabilisation de la sécurité se maintiendra
suffisamment longtemps pour permettre aux appels à la
normalisation d’être entendus. Dimanche, une femme kamikaze
s’est fait exploser tuant au moins trois personnes à Bagdad.
Dans le même temps, un attentat à la voiture piégée a fait
trois tués dans la ville de Mossoul (nord), où les troupes
iraqiennes et américaines traquent les affiliés d’Al-Qaëda
en Iraq, qui en ont fait leur repaire.
Hicham Mourad