Al-Ahram Hebdo, Littérature | Langue de feu
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 février 2008, numéro 702

 

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Littérature

Déceptions sentimentales et solitude existentielle rythment ces vers du poète égyptien Ahmad Al-Chahawi, extraits de son recueil Lissan al-nar (langue de feu). Où mystique et amour ne font qu’un.

Langue de feu

 

Deuil d’un hymne agonisant

Elle écrivit :

Il n’y a plus rien à attendre de toi

Tu n’es plus qu’un chemin délaissé

Un nombre suspendu à la queue d’un cheval

Tombe glaciale tu es

abandonnée au feu

Arbre en plein désert à l’écorce arrachée

Un fil cherchant son aiguille

Qui saigne en silence sur sa corde blessée

Porte brûlée qui mâche les mains frappant à son bois

 

Oiseau tremblant sous des coulées de soleil

Lettre morte tu es

Du cou d’un ramier lettre égarée

Tracé d’une ligne tu es cherchant son point de départ dans la solitude

Montagne dépouillée navigant dans les nuées.

Miroir opaque, tu es, par une femme rejeté

Deuil d’un hymne agonisant

Un fil de soie au froissement éclipsé

 

Je demandai

Vers où m’emportera cette porte fermée

Par un haussement d’épaules, les noms peuvent-ils libérer

La virgule de son point peut-elle échapper

Ou sur ma tête le ciel peut-il soupirer

 

Je reviens au rythme, au silence de ma mère hérité

Du désir de te voir je vais me libérer

De faire deviser mon âme avec la moindre lettre de ton nom

Mardi 15 décembre 2002

 

Ombre orpheline

Que me réserves-tu pour la prochaine année

A part les masques

Ciel d’exil

 

Lieux inventés par tes pieds sous la foulée

vent passant au hasard d’une aiguille enfilée

et livre plein d’erreurs sur la geste de mon secret

vers les lettres de tes mains

et l’accès à ta langue

 

Errance d’une prière dont le dieu

se serait endormi, oubliant de sa religion les préceptes prêchés

Et oreiller de songes

ressuscitant les morts

Tableaux obscurs par des fils portés sur un ciel échappant

aux mains du geôlier

Images d’une absence qui parcourut la terre

 

Pour revenir à son poète

Ruminer les herbes des nuées

Oiseau à la solitude destiné qui traverse l’air silencieux

s’en allant vers l’oubli

Colère qui blesse le chant de la flûte

Puis s’en va se cacher

Alchimie du néant dont l’eau

 

Laisse filtrer une durée de l’âge de la lumière

Corolle de choses ayant traversé les arbres du sommeil

Et le puits solitaire tombe

Emportant dans sa chute des noms tatoués par-dessus des cieux

Un fleuve naît de ta paume pour aller s’égarer

Vers une coupe oubliée par une légende délaissée

Pleurant la création et la couronne du trône

Et une mer qui crachaient des sels enflammés

 

Que me réserves-tu sinon une fleur de cactus

Qui se souvient des jours d’abandon

et de l’ombre des chandelles consumées

et des chevaux faits d’atomes de poussière

et des laves qui s’aiment dans le brouillard des nuées

 

Quoi d’autre qu’un ciel à la voix étouffée

Absence jouant ses soupçons sur la lyre

Qui tombe de la fenêtre du dire

Comme une demeure trop grande pour le poète

Qui, ombre orpheline, dort sur un seuil étranger

 

Que me réserves-tu sinon une lettre intruse, excédant la langue des ancêtres

Qui mourut solitaire, isolée

Sans le secours d’une vengeance

 

Nul ne connaîtra ton être profond

Ni où trouver le suprême nom ?

Où est l’arbuste de ton parfum sur terre

Où suis-je par rapport à toi ?

4 janvier 2003

 

Vent inactif

Je ne suis point les débris d’une carafe de mots

Je ne rivalise pas

Pour mettre les points sur les i

Point fasciné par un dictionnaire de sable

 

Je ne fonds pas sous ma propre langue

Et ne dors pas au bord d’un cercle au centre perdu

 

Je ne frappe point à une porte de pierre

faisant crier mes illusions

ou démembrer le souvenir des morts pour avouer

que je suis l’amant

Je ne suis point un dieu chassé d’un paradis illusoire

incapable de t’avoir pour muse

 

Je ne suis pas le désespéré d’un soleil qui s’évapore

dans mes eaux

et pas l’oiseau dont les ailes vont vers le royaume de

l’or dépouillé

 

Mon mal ne guérit pas

quand je demeure seul avec toi

 

Je ne vis pas dans l’ombre

pour creuser une ombre dans ta terre

et me disperser en îlots

dans la bouche de tes anges

 

Je ne suis point le soutien

car je suis suspendu par le fétu de mon âme à ton épiderme

Je suis le contaminé par une lettre de ton nom

 

Je n’oriente point les voiles de ma fenêtre vers le désespoir

et vers le silence mort sous la porte

 

Je ne me cache pas honteusement

mais je divulgue secrètement mon secret

J’ai choisi le moment

Me dirigeant vers la clef

Peut-être saurais-je qui m’a dépouillé de moi-même

Qui fit émigrer ma langue en toi

qui a volé les rêves nocturnes

 

Je ne suis point celui que ta mémoire dédaigne

oublié même sur le miroir de tes mains

pour devenir le lieu, le dernier maillon

de la chaîne si fragile de ta durée

 

Je ne marche pas dans les ténèbres de ma lumière

Point celui qui foule sous ses pas des cailloux simple lettre ajoutée

Je ne suis pas un mot invariable

mais mon nom habite tes gestes

 

On ne m’a point coupé comme une figue d’un cactus

qui frotte ses yeux à la musique de l’aurore

qui pleure le sol d’où on l’a arrachée

 

Je n’affronte pas une lune de roc

qui m’a perdu

perdant mes repères dans le temps

 

Je ne dors pas dans une pluie qui ne vient jamais

Mais je suis — prudemment — le nuage de ton âme

Alors prends mon cœur

Je remettrai ma tombe pour quelques heures

pour vivre en toi

 

Je n’aime pas l’abandon

et n’éprouve pour l’exil aucune nostalgie

J’ai imploré Dieu pour pouvoir marcher sur l’eau

sans mouiller mes vêtements pour me draper de toi

 

Je ne suis point le faucon aveugle

alors bande mes yeux de la fragrance de ton parfum

laisse-moi me disperser sous le ciel du Caire

abandonné d’une histoire perdue

 

Je ne suis qu’un vent inactif qui rumine sa solitude

alors comment baiser le sol de ton navire

cependant que tu te replies en toi-même comme un oiseau dans le temps égaré.

Traduction de Gusine Gawdat

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Ahmad Al-Chahawi

Poète et journaliste, Ahmad Al-Chahawi est né en 1960 dans le gouvernorat de Damiette. Après avoir obtenu son diplôme en journalisme à la faculté des lettres de Sohag, en Haute-Egypte, en 1983, il a travaillé au sein du groupe Al-Ahram à partir de 1986, où il  a tout d’abord dirigé la rubrique littéraire de l’hebdomadaire Nisf Al-Dounia avant d’occuper le poste de directeur de la rédaction dans ce même hebdomadaire.

Prolifique, il a publié nombre de recueils de poésies, tels Azhar min al-ganoub (des roses du sud, 1982), Rakaatane lil echq (deux génuflexions pour la passion, 1987), Kitab al-mawt (le Livre de la mort, 1997), Qol hiya (dis que c’est elle, 2000), et Al-Wassaya fi echq al-nissaa (exhortations à la passion des femmes), publié en janvier 2003 chez Al-Dar al-misriya al-lébnaniya, et réédité dans la collection Maktabet Al-Osra, dépendant de l’Organisme égyptien général du livre. La deuxième partie de Al-Wassaya fi echq al-nissaa a été publiée en 2006. Lisan al-nar (langue de feu) est paru en 2005.

Sa poésie se caractérise par une tendance mystique influencée par les grands poètes du soufisme arabe.

 

 




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