Déceptions sentimentales et solitude
existentielle rythment ces vers du poète égyptien Ahmad
Al-Chahawi, extraits de son recueil Lissan al-nar (langue de feu). Où
mystique et amour ne font qu’un.
Langue de feu
Deuil
d’un hymne agonisant
Elle
écrivit :
Il n’y
a plus rien à attendre de toi
Tu
n’es plus qu’un chemin délaissé
Un
nombre suspendu à la queue d’un cheval
Tombe
glaciale tu es
abandonnée
au feu
Arbre
en plein désert à l’écorce arrachée
Un fil
cherchant son aiguille
Qui
saigne en silence sur sa corde blessée
Porte
brûlée qui mâche les mains frappant à son bois
Oiseau
tremblant sous des coulées de soleil
Lettre
morte tu es
Du cou
d’un ramier lettre égarée
Tracé
d’une ligne tu es cherchant son point de départ dans la solitude
Montagne
dépouillée navigant dans les nuées.
Miroir
opaque, tu es, par une femme rejeté
Deuil
d’un hymne agonisant
Un fil
de soie au froissement éclipsé
Je
demandai
Vers
où m’emportera cette porte fermée
Par un
haussement d’épaules, les noms peuvent-ils libérer
La
virgule de son point peut-elle échapper
Ou sur
ma tête le ciel peut-il soupirer
Je
reviens au rythme, au silence de ma mère hérité
Du
désir de te voir je vais me libérer
De
faire deviser mon âme avec la moindre lettre de ton nom
Mardi
15 décembre 2002
Ombre
orpheline
Que me
réserves-tu pour la prochaine année
A part
les masques
Ciel
d’exil
Lieux
inventés par tes pieds sous la foulée
vent
passant au hasard d’une aiguille enfilée
et
livre plein d’erreurs sur la geste de mon secret
vers
les lettres de tes mains
et
l’accès à ta langue
Errance
d’une prière dont le dieu
se
serait endormi, oubliant de sa religion les préceptes prêchés
Et
oreiller de songes
ressuscitant
les morts
Tableaux
obscurs par des fils portés sur un ciel échappant
aux
mains du geôlier
Images
d’une absence qui parcourut la terre
Pour
revenir à son poète
Ruminer
les herbes des nuées
Oiseau
à la solitude destiné qui traverse l’air silencieux
s’en
allant vers l’oubli
Colère
qui blesse le chant de la flûte
Puis
s’en va se cacher
Alchimie
du néant dont l’eau
Laisse
filtrer une durée de l’âge de la lumière
Corolle
de choses ayant traversé les arbres du sommeil
Et le
puits solitaire tombe
Emportant
dans sa chute des noms tatoués par-dessus des cieux
Un
fleuve naît de ta paume pour aller s’égarer
Vers
une coupe oubliée par une légende délaissée
Pleurant
la création et la couronne du trône
Et une
mer qui crachaient des sels enflammés
Que me
réserves-tu sinon une fleur de cactus
Qui se
souvient des jours d’abandon
et de
l’ombre des chandelles consumées
et des
chevaux faits d’atomes de poussière
et des
laves qui s’aiment dans le brouillard des nuées
Quoi
d’autre qu’un ciel à la voix étouffée
Absence
jouant ses soupçons sur la lyre
Qui
tombe de la fenêtre du dire
Comme
une demeure trop grande pour le poète
Qui,
ombre orpheline, dort sur un seuil étranger
Que me
réserves-tu sinon une lettre intruse, excédant la langue des ancêtres
Qui
mourut solitaire, isolée
Sans
le secours d’une vengeance
Nul ne
connaîtra ton être profond
Ni où
trouver le suprême nom ?
Où est
l’arbuste de ton parfum sur terre
Où
suis-je par rapport à toi ?
4
janvier 2003
Vent
inactif
Je ne
suis point les débris d’une carafe de mots
Je ne
rivalise pas
Pour
mettre les points sur les i
Point
fasciné par un dictionnaire de sable
Je ne
fonds pas sous ma propre langue
Et ne
dors pas au bord d’un cercle au centre perdu
Je ne
frappe point à une porte de pierre
faisant
crier mes illusions
ou
démembrer le souvenir des morts pour avouer
que je
suis l’amant
Je ne
suis point un dieu chassé d’un paradis illusoire
incapable
de t’avoir pour muse
Je ne
suis pas le désespéré d’un soleil qui s’évapore
dans
mes eaux
et pas
l’oiseau dont les ailes vont vers le royaume de
l’or
dépouillé
Mon
mal ne guérit pas
quand
je demeure seul avec toi
Je ne
vis pas dans l’ombre
pour
creuser une ombre dans ta terre
et me
disperser en îlots
dans
la bouche de tes anges
Je ne
suis point le soutien
car je
suis suspendu par le fétu de mon âme à ton épiderme
Je
suis le contaminé par une lettre de ton nom
Je
n’oriente point les voiles de ma fenêtre vers le désespoir
et
vers le silence mort sous la porte
Je ne
me cache pas honteusement
mais
je divulgue secrètement mon secret
J’ai
choisi le moment
Me
dirigeant vers la clef
Peut-être
saurais-je qui m’a dépouillé de moi-même
Qui
fit émigrer ma langue en toi
qui a
volé les rêves nocturnes
Je ne
suis point celui que ta mémoire dédaigne
oublié
même sur le miroir de tes mains
pour
devenir le lieu, le dernier maillon
de la
chaîne si fragile de ta durée
Je ne
marche pas dans les ténèbres de ma lumière
Point
celui qui foule sous ses pas des cailloux simple lettre ajoutée
Je ne
suis pas un mot invariable
mais
mon nom habite tes gestes
On ne
m’a point coupé comme une figue d’un cactus
qui
frotte ses yeux à la musique de l’aurore
qui pleure
le sol d’où on l’a arrachée
Je
n’affronte pas une lune de roc
qui
m’a perdu
perdant
mes repères dans le temps
Je ne
dors pas dans une pluie qui ne vient jamais
Mais
je suis — prudemment — le nuage de ton âme
Alors
prends mon cœur
Je
remettrai ma tombe pour quelques heures
pour
vivre en toi
Je
n’aime pas l’abandon
et
n’éprouve pour l’exil aucune nostalgie
J’ai
imploré Dieu pour pouvoir marcher sur l’eau
sans
mouiller mes vêtements pour me draper de toi
Je ne
suis point le faucon aveugle
alors
bande mes yeux de la fragrance de ton parfum
laisse-moi
me disperser sous le ciel du Caire
abandonné
d’une histoire perdue
Je ne
suis qu’un vent inactif qui rumine sa solitude
alors
comment baiser le sol de ton navire
cependant
que tu te replies en toi-même comme un oiseau dans le temps égaré.
Traduction de Gusine Gawdat