Al-Ahram Hebdo, Evénement | Sans religion au lieu de sans-papiers
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 février 2008, numéro 702

 

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Evénement

Religion. Un arrêt de justice a autorisé à un membre de a minorité bahaïe de laisser vierge la mention de religion sur sa carte d’identité. Une étape a été ainsi franchie pour accorder à cette communauté le droit à une citoyenneté pleine et entière. 

Sans religion au lieu de sans-papiers 

Un petit tiret entre deux parenthèses (-) ou encore « sans (religion) », c’est désormais ce qui sera indiqué sur la carte d’identité des bahaïs devant la case religion. La Cour administrative vient de se prononcer en faveur de la petite communauté des bahaïs puisque jusqu’au jour du verdict, ils pouvaient uniquement se présenter dans les documents officiels comme musulman, chrétien, ou juif, c’est-à-dire les trois religions monothéistes, les seules reconnues en Egypte. La justice met ainsi terme à quatre ans de débats législatifs sur le droit ou non des membres de cette communauté d’inscrire leur confession dans les papiers officiels. Cette décision qui a été favorablement accueillie par les bahaïs reste cependant un indice de la non-reconnaissance officielle de cette communauté en Egypte. En effet, s’il y a un pas en avant en n’assimilant pas un bahaï à un musulman ou un copte, ce qui est une oblitération totale de leur identité, la mention de bahaï sur un papier officiel reste interdite. Personne ne peut marquer « bahaï » comme religion ? L’est-elle vraiment ? Le bahaïsme est un mélange de philosophie, d’idées et de croyances. Une confession qui s’est dévoilée au milieu du XIXe siècle et dont le premier apôtre était probablement Al-Mirza Ali Al-Chirazi, né en 1844. Ses fidèles le surnommaient le bab ou le médiateur qui pousse à découvrir la vérité divine. Depuis, l’appel au bahaïsme s’est toujours fait dans la clandestinité d’abord en Iran. Sont-ils au nombre de 2 000 ? 10 000 ? Ou même 15 millions ? Comme des sources différentes l’indiquent. Il est très difficile de savoir le nombre exact ou même approché de cette communauté en Egypte. Et ce à cause de l’inexistence d’un lieu déterminé pour leur rassemblement ou pour pratiquer leur culte. Un tel regroupement leur est tout à fait interdit.

 

La faute à Nasser ?

En fait, cette interdiction remonte aux années 1960 lorsque le président Gamal Abdel-Nasser a promulgué un décret pour fermer tous les lieux de culte des bahaïs. Il estimait que cette communauté propageait des pensées déviantes qui nuisaient à l’idée du panarabisme. Et elle était aussi soupçonnée d’avoir des collaborations avec Israël, puisque leur plus haute instance et même le lieu de leur pèlerinage se trouve à Haïfa. De toute façon, Nasser avait interdit les processions chiites et les loges maçonniques dans ce contexte de panarabisme et de lutte contre le sectarisme.

C’était le tournant dans la vie de cette communauté qui avait joui à l’époque de Mohamad Ali d’une grande marge de liberté. On racontait que ce dernier s’était attaché à envoyer un délégué spécial aux festivals des bahaïs au cas où il n’assisterait pas personnellement. C’est à cette époque que le bahaïsme avait trouvé sa voie vers l’Egypte à travers les marchands de tapis iraniens. A ce moment, Bahaullah avait pris le flambeau de la secte. On le prenait pour le dernier prophète envoyé par Dieu sur terre. En effet, les croyances et les préceptes des bahaïs sont assez particuliers, de quoi étonner depuis toujours la grande majorité des Egyptiens. Ils nient la présence des anges et des djinns et pensent que le cycle de la révélation divine n’est pas achevée comme le précise l’islam, qu’après le prophète Mohamad, il y aura toujours des messies. Le bahaïsme prétend s’inspirer cependant des rituels de l’islam et du Coran, mais on change l’interprétation et la pratique. Les mois sont de 19 jours, et l’année bahaïe de 19 mois. Ils prient différemment, jeûnent différemment, et bien qu’ils s’inspirent de certains versets du Coran, leur livre sacré s’appelle Al-Aqdass.

C’est pourquoi, depuis 1915, une série de fatwas ont été publiées par Al-Azhar considérant le bahaïsme comme une tendance qui contredit l’islam, et ses adeptes sont des apostats. La dernière en date a été publiée en 2003. C’est la même position qu’a adoptée l’Eglise copte orthodoxe en Egypte, avec la déclaration du pape Chénouda que le bahaïsme contredit également le christianisme.

En dépit de toutes ces attaques, les bahaïs n’avaient pas soulevé autant de débats comme c’est le cas aujourd’hui. En fait, l’affaire actuelle remonte à 2004, quand le ministère de l’Intérieur a décrété que les nouvelles cartes d’identité numériques pourraient uniquement avoir comme mention les trois religions monothéistes. Les bahaïs alors n’avaient que deux choix : choisir une des trois religions, ou devenir des sans-papiers. Jusqu’à cette date, leur religion marquée sur la carte d’identité dépendait en fait de la municipalité qui la délivre. Certaines avaient le droit de marquer bahaï, d’autres musulman, d’autres rien ... La nouvelle carte risquait alors de porter un autre coup à cette communauté, puisque ceci signifie, comme le dit Ibtessam, une bahaïe, « une mort civile, sans carte d’identité, il nous serait incapable, par exemple, de faire des contrats de mariage, avoir des passeports ou retirer des actes de naissance ou certificats de décès ».

Autrement, dans leur vie quotidienne, rien ne serait normal. Les bahaïs ressemblent à n’importe quel autre Egyptien et ne se sentent pas en marge de la société comme le précise Basma Moussa, bahaïe et professeure adjointe à la faculté de chirurgie dentaire à l’Université du Caire. Mais en fait, très peu d’Egyptiens sont au courant de l’existence même des bahaïs. Ce n’est qu’à la suite de la médiatisation de l’affaire des cartes d’identité que certains ont commencé à se poser des questions sur eux, même si sur le fond leur croyance religieuse ne change en rien le comportement de leur entourage.

C’est la position officielle qui gêne peut-être. Le gouvernement voit cette affaire comme une menace à l’ordre public puisque, selon Fawziya Abdel-Sattar, professeure de droit, « une tolérance sur ce dossier pourrait ouvrir la porte devant d’autres pensées déviantes réclamant, sous le nom de la citoyenneté et des droits de l’homme, d’être elles aussi reconnues ».

Aliaa Al-Korachi

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3 questions à

Yéhia Al-Gamal, juriste et homme politique.

« Tout être humain a le droit d’avoir ses propres croyances » 

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi les deux récentes décisions de justice en matière de religion sont-elles considérées comme historiques ?

Yéhia Al-Gamal : Ces deux verdicts constituent un très bon pas en avant quant à la détermination du droit de la liberté de culte. Le jugement du Conseil d’Etat était attendu de toute façon. Cette instance, depuis sa création en 1946 et jusqu’à nos jours, reste un protecteur des libertés et en tête celles religieuses. Mais pour les bahaïs, j’aurais souhaité que leur croyance religieuse soit mentionnée explicitement sur la carte d’identité. Non pas parce que je crois qu’il s’agit d’une religion céleste ou l’opposée d’une croyance révélée, mais dans un autre contexte, à savoir que tout être humain a le droit d’avoir ses propres croyances. Il n’a pas à rendre compte au ministère de l’Intérieur, mais à Dieu uniquement.

Ces jugements peuvent-ils faire juridiction, c’est-à-dire représenter un précédent ?

— Certainement, et la cour n’a fait qu’exprimer la vérité. La Constitution égyptienne garantit de manière claire, nette et explicite la liberté de croyance et même si l’article 2 de la Constitution parle de la charia (droit musulman) comme source principale de la loi en Egypte, il ne faut pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles ce texte a été ajouté.

Il s’agissait, sous l’ex-président Anouar Al-Sadate, d’une sorte d’hypocrisie sociale afin de faciliter le maintien à vie du président de la République, puisque la notion de durée limitée du chef de l’Etat ne figure pas explicitement dans la charia.

Que pensez-vous du fait que sur la carte d’identité des coptes qui ont retrouvé leur foi originale, l’on mentionne également qu’ils avaient embrassé l’islam temporairement ?

— On peut l’admettre bien qu’il ne soit pas nécessaire de le faire. Mais si le tribunal a vu les choses de cette manière, cela est acceptable. Ces décisions sont tout à fait satisfaisantes sur le plan juridique. Le problème réel est qu’en grande majorité, ceux qui changent de confession ne le font pas pour des raisons religieuses. Il s’agit plutôt d’affaires personnelles, notamment des mariages qui sont un échec par la suite, ne justifiant pas donc que le converti maintienne sa religion acquise, en l’occurrence l’islam. Et ce n’est d’ailleurs pas de l’apostasie.

Propos recueillis par Ahmed Loutfi

 




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