Religion.
Un arrêt de justice a autorisé à un membre de a minorité
bahaïe de laisser vierge la mention de religion sur sa carte
d’identité. Une étape a été ainsi franchie pour accorder à
cette communauté le droit à une citoyenneté pleine et
entière.
Sans religion au lieu de sans-papiers
Un petit tiret entre deux parenthèses (-) ou encore « sans
(religion) », c’est désormais ce qui sera indiqué sur la
carte d’identité des bahaïs devant la case religion. La Cour
administrative vient de se prononcer en faveur de la petite
communauté des bahaïs puisque jusqu’au jour du verdict, ils
pouvaient uniquement se présenter dans les documents
officiels comme musulman, chrétien, ou juif, c’est-à-dire
les trois religions monothéistes, les seules reconnues en
Egypte. La justice met ainsi terme à quatre ans de débats
législatifs sur le droit ou non des membres de cette
communauté d’inscrire leur confession dans les papiers
officiels. Cette décision qui a été favorablement accueillie
par les bahaïs reste cependant un indice de la
non-reconnaissance officielle de cette communauté en Egypte.
En effet, s’il y a un pas en avant en n’assimilant pas un
bahaï à un musulman ou un copte, ce qui est une oblitération
totale de leur identité, la mention de bahaï sur un papier
officiel reste interdite. Personne ne peut marquer « bahaï »
comme religion ? L’est-elle vraiment ? Le bahaïsme est un
mélange de philosophie, d’idées et de croyances. Une
confession qui s’est dévoilée au milieu du XIXe siècle et
dont le premier apôtre était probablement Al-Mirza Ali
Al-Chirazi, né en 1844. Ses fidèles le surnommaient le bab
ou le médiateur qui pousse à découvrir la vérité divine.
Depuis, l’appel au bahaïsme s’est toujours fait dans la
clandestinité d’abord en Iran. Sont-ils au nombre de 2 000 ?
10 000 ? Ou même 15 millions ? Comme des sources différentes
l’indiquent. Il est très difficile de savoir le nombre exact
ou même approché de cette communauté en Egypte. Et ce à
cause de l’inexistence d’un lieu déterminé pour leur
rassemblement ou pour pratiquer leur culte. Un tel
regroupement leur est tout à fait interdit.
La faute à Nasser ?
En fait, cette interdiction remonte aux années 1960 lorsque
le président Gamal Abdel-Nasser a promulgué un décret pour
fermer tous les lieux de culte des bahaïs. Il estimait que
cette communauté propageait des pensées déviantes qui
nuisaient à l’idée du panarabisme. Et elle était aussi
soupçonnée d’avoir des collaborations avec Israël, puisque
leur plus haute instance et même le lieu de leur pèlerinage
se trouve à Haïfa. De toute façon, Nasser avait interdit les
processions chiites et les loges maçonniques dans ce
contexte de panarabisme et de lutte contre le sectarisme.
C’était le tournant dans la vie de cette communauté qui
avait joui à l’époque de Mohamad Ali d’une grande marge de
liberté. On racontait que ce dernier s’était attaché à
envoyer un délégué spécial aux festivals des bahaïs au cas
où il n’assisterait pas personnellement. C’est à cette
époque que le bahaïsme avait trouvé sa voie vers l’Egypte à
travers les marchands de tapis iraniens. A ce moment,
Bahaullah avait pris le flambeau de la secte. On le prenait
pour le dernier prophète envoyé par Dieu sur terre. En
effet, les croyances et les préceptes des bahaïs sont assez
particuliers, de quoi étonner depuis toujours la grande
majorité des Egyptiens. Ils nient la présence des anges et
des djinns et pensent que le cycle de la révélation divine
n’est pas achevée comme le précise l’islam, qu’après le
prophète Mohamad, il y aura toujours des messies. Le
bahaïsme prétend s’inspirer cependant des rituels de l’islam
et du Coran, mais on change l’interprétation et la pratique.
Les mois sont de 19 jours, et l’année bahaïe de 19 mois. Ils
prient différemment, jeûnent différemment, et bien qu’ils
s’inspirent de certains versets du Coran, leur livre sacré
s’appelle Al-Aqdass.
C’est pourquoi, depuis 1915, une série de fatwas ont été
publiées par Al-Azhar considérant le bahaïsme comme une
tendance qui contredit l’islam, et ses adeptes sont des
apostats. La dernière en date a été publiée en 2003. C’est
la même position qu’a adoptée l’Eglise copte orthodoxe en
Egypte, avec la déclaration du pape Chénouda que le bahaïsme
contredit également le christianisme.
En dépit de toutes ces attaques, les bahaïs n’avaient pas
soulevé autant de débats comme c’est le cas aujourd’hui. En
fait, l’affaire actuelle remonte à 2004, quand le ministère
de l’Intérieur a décrété que les nouvelles cartes d’identité
numériques pourraient uniquement avoir comme mention les
trois religions monothéistes. Les bahaïs alors n’avaient que
deux choix : choisir une des trois religions, ou devenir des
sans-papiers. Jusqu’à cette date, leur religion marquée sur
la carte d’identité dépendait en fait de la municipalité qui
la délivre. Certaines avaient le droit de marquer bahaï,
d’autres musulman, d’autres rien ... La nouvelle carte
risquait alors de porter un autre coup à cette communauté,
puisque ceci signifie, comme le dit Ibtessam, une bahaïe, «
une mort civile, sans carte d’identité, il nous serait
incapable, par exemple, de faire des contrats de mariage,
avoir des passeports ou retirer des actes de naissance ou
certificats de décès ».
Autrement, dans leur vie quotidienne, rien ne serait normal.
Les bahaïs ressemblent à n’importe quel autre Egyptien et ne
se sentent pas en marge de la société comme le précise Basma
Moussa, bahaïe et professeure adjointe à la faculté de
chirurgie dentaire à l’Université du Caire. Mais en fait,
très peu d’Egyptiens sont au courant de l’existence même des
bahaïs. Ce n’est qu’à la suite de la médiatisation de
l’affaire des cartes d’identité que certains ont commencé à
se poser des questions sur eux, même si sur le fond leur
croyance religieuse ne change en rien le comportement de
leur entourage.
C’est la position officielle qui gêne peut-être. Le
gouvernement voit cette affaire comme une menace à l’ordre
public puisque, selon Fawziya Abdel-Sattar, professeure de
droit, « une tolérance sur ce dossier pourrait ouvrir la
porte devant d’autres pensées déviantes réclamant, sous le
nom de la citoyenneté et des droits de l’homme, d’être elles
aussi reconnues ».
Aliaa
Al-Korachi