Religion.
Deux récentes décisions de justice en matière de religion
représentent un petit pas en avant pour la liberté de culte
en Egypte. Mais la bataille est loin d’être complètement
gagnée.
Sur la voie de la citoyennete
«
Merci au président Moubarak, le capitaine du navire de
l’égalité en Egypte », c’est avec ces mots de remerciement
au président égyptien que l’Union égyptienne des droits de
l’homme a inauguré la réunion « des coptes », appelée
d’habitude « conférence des coptes de l’étranger » mais
ayant pris cette fois-ci un statut national. Une première
dans de tels rassemblements souvent montés contre le régime
« à cause de la situation des coptes en Egypte ». A
l’origine de cette volte-face, une décision de justice. La
Haute Cour administrative vient d’autoriser à 12 coptes
convertis à l’islam de revenir officiellement au
christianisme. « Chrétien » devrait désormais remplacer «
musulman » sur leur carte d’identité. La demande avait été
dans un premier temps rejetée par la justice estimant que
ceci « équivalait à l’apostasie et constituait une
manipulation de l’islam ». L’arrêt final est qualifié «
d’historique ». Il est d’ailleurs intervenu une semaine
après une décision de justice aussi importante. La Haute
Cour administrative a donné aux bahaïs le droit de produire
des documents officiels sans y inscrire sur la mention
religion l’une des trois croyances monothéistes. Un trait
doit figurer ainsi devant la case religion sur la carte
d’identité. (Lire page 5).
Un « Happy End » vu aussi comme une avancée incontestable en
matière de liberté. Il laisse planer beaucoup d’espoirs sur
une éventuelle avancée en matière de démocratie et de
citoyenneté. Bahieddine Hassan, directeur du Centre du Caire
pour les droits de l’homme, y croit. Il estime que « ce
verdict peut être considéré comme positif, car il garantit
le principe de la liberté religieuse dans une société assez
conservatrice ».
Mais les choses ne semblent pas être aussi prometteuses. Le
débat sur cette affaire sensible de conversion d’une
religion à une autre s’est trouvé relancé d’une manière
contraire, d’autant plus que la même cour vient de rejeter
une demande d’un musulman converti au christianisme
d’officialiser son changement de religion sur ses papiers
d’identité. « Le fait de revenir de la religion la plus
récente à une plus ancienne est inhabituel », explique la
cour dans sa décision. Théoriquement et conformément à la
Constitution, ce changement de religion même « inhabituel »
devrait se passer sans souci, et l’article 46 garantit la
liberté de la foi à tous les citoyens. Mais dans la pratique
les choses se passent autrement.
Mohamad Hégazi, ce jeune ex-musulman, et sa femme sont
désormais considérés comme apostats et donc perdent presque
tous leurs droits : héritage, mariage et autres ...
Une question sensible et d’autant polémique. Déjà, les
chrétiens qui se convertissent à l’islam le font souvent
pour une question d’intérêts. Le divorce vient en premier
puisqu’il est catégoriquement interdit par l’Eglise copte.
Certains le font non par amour de la religion, mais pour
épouser une musulmane. Celle-ci ne peut en fait selon la
charia épouser qu’un musulman. Pourtant, jusqu’à présent, il
était impossible de revenir en arrière et jusqu’à présent
aussi, il était impossible qu’un musulman avoue publiquement
sa volonté de rallier l’Eglise copte orthodoxe.
Mais les choses demeurent encore compliquées. Le régime
aussi conservateur soit-il et faisant face à une société qui
l’est elle aussi est soumis à des pressions surtout
étrangères en matière de libertés religieuses. L’Etat a
lâché vraiment du lest, mais il ne faut pour autant se
piéger et croire à une grande ouverture. Dans l’affaire des
chrétiens-musulmans, la cour a exigé que les pièces
d’identité doivent spécifier que ces personnes ont été un
jour musulmanes. Tout compte fait, on reste un peu dans
cette dimension où il est fondamental de considérer que la
citoyenneté et l’esprit de cohésion sociale sont une
question de culture et d’usage plus que de lois. Sans
évidemment ignorer qu’une juridiction civile est un
véritable tremplin de liberté.
Certains coptes vont certainement craindre de modifier leur
confession sur leur carte d’identité. Pour les bahaïs, ils
seront plus classés en marge de la société car « sans
religion » et donc différents des autres. Les militants des
droits de l’homme et de la citoyenneté prônent tout
simplement l’annulation de la case religion des cartes
d’identité. L’affaire ne semble pas aussi simple ni pour les
autorités ni pour les hommes de religion. Le gouvernement
n’est pas prêt à annuler une telle case. Il craint des
escroqueries, des mariages sur base de mensonge religieux,
des enfants tiraillés entre mosquées et églises. Un petit
détail : les affaires de religion dépendent de la sûreté de
l’Etat au sein du ministère de l’Intérieur. Selon ce
dernier, le temps n’est peut-être pas le plus adéquat pour
débattre de la question : les tensions entre musulmans et
coptes sont de plus en plus fréquentes ces dernières années.
Une annulation de la case de confession dans les documents
officiels nécessiterait une promulgation de nouvelles lois,
et bien avant un débat au sein du Parlement où les députés
sont loin d’être moins conservateurs.
Les religieux craignent eux « davantage de dérives au nom de
la liberté de croyance même si celle-ci est tant garantie
par le christianisme que par l’islam ». Cheikh Youssef
Al-Badri, un religieux rendu célèbre par de nombreuses
affaires juridiques impliquant des intellectuels, a d’ores
et déjà rejeté ces verdicts. « Il est du devoir de l’Etat de
légiférer pour punir les apostats », a-t-il affirmé à la
presse, en ajoutant qu’il allait étudier la possibilité
d’une plainte contre les 12 coptes pour apostasie.
C’est dire qu’on est encore loin d’un Etat laïque.
D’ailleurs, celui-ci ne semble attirer ni l’église copte ni
Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam. Les deux sont
soutenues par une société autant conservatrice. Les
militants de la citoyenneté sont simplement minoritaires :
des organisations de droits de l’homme, le mouvement Kéfaya,
et à des degrés différents, le parti libéral Al-Wafd et
celui de gauche Al-Tagammoe. Ces derniers n’ont vraiment pas
d’assises populaires, à comparer avec les Frères musulmans,
ou au pouvoir du Parti national démocrate qui lui-même est
assez acharné en matière de religion. Il s’en sert de toutes
les façons et avec toutes sortes de contradictions
possibles. Il fait la chasse aux Frères musulmans, tout en
faisant de la surenchère en matière de conservatisme et
d’attachement aux principes religieux purs et durs. Les
verdicts de toute façon apportent une sorte de calmant et un
règlement en trompe-l’œil.
Samar
Al-Gamal