Chaînes Satellites. Les ministres
arabes de l’Information ont approuvé cette semaine La mise en place d’un « code
de déontologie » destiné à régir le travail des chaînes satellites. L’initiative,
proposée par l’Egypte et l’Arabie saoudite, soulève des critiques.
Musellement en perspective
La
nouvelle a été annoncée cette semaine lors de la réunion, au Caire, des
ministres arabes de l’Information. Désormais, les chaînes satellites qui
diffusent leurs programmes à travers des satellites arabes comme Nile Sat ou
Arab Sat seront régies par un « code de déontologie ». L’initiative, proposée
par l’Egypte et l’Arabie saoudite, a été approuvée par l’ensemble des pays
arabes à l’exception du Qatar. Le code en question se résume en une série de «
commandements » formulés en des termes vagues et élastiques. Ceci dit, toute
chaîne qui diffuse ses programmes à travers des satellites arabes devra
s’abstenir « d’inciter à la haine, à la violence et au terrorisme ».
Le
document interdit de même toute atteinte « aux chefs d’Etats et aux symboles
religieux et nationaux » ainsi qu’« aux religions et aux mœurs ». Il interdit
le monopole et le cryptage. Les pays signataires sont tenus de promulguer les
lois nécessaires pour garantir la mise en application de ce code déontologique.
Les chaînes, qui ne se conforment pas à cette nouvelle réglementation, risquent
des sanctions allant du simple avertissement à la confiscation des équipements
et l’annulation de la licence ! Ce code de déontologie sera immédiatement mis
en vigueur et deviendra contraignant pour toutes les chaînes satellites
diffusant sur Nile Sat et Arab Sat. Une copie du document a été envoyée cette
semaine à la direction de la Nile Sat et de la Cité de production médiatique du
6 Octobre pour servir de référence.
Pour
les responsables gouvernementaux, ce code se justifie par la nécessité de «
réglementer » le paysage audiovisuel dans la région arabe qui est devenu «
anarchique et hors de tout contrôle ».
Le
ministre de l’Information, Anas Al-Fiqi, n’a pas hésité à déclarer que « les
nouvelles réglementations visent à renforcer le rôle de l’Etat face aux abus et
aux dérives médiatiques. Notre responsabilité ne se limite pas seulement à
informer la société. Nous devons la protéger contre les idées destructrices ».
Le responsable a affirmé qu’il y a une différence entre la liberté d’expression
et l’état d’anarchie qui règne dans le secteur satellite. « L’Etat ne cherche
pas à restreindre la liberté mais à soutenir l’industrie médiatique dans un
cadre qui respecte les mœurs, les principes et la souveraineté de l’Etat ».
Toutefois,
ce code de déontologie soulève bien des interrogations. Et pour certains, c’est
une véritable déclaration de guerre. « Nous nous attendons à une restriction de
la marge de liberté dont jouissaient les chaînes satellites depuis quelques
années », affirme Moustapha Al-Saqqa, directeur de production de la chaîne
Orbit. Et d’expliquer que cette liberté a donné une grande crédibilité aux
chaînes satellites et a contribué à la maturité non seulement des médias mais
aussi de la société dans son ensemble. S’il y a 10 ou 15 ans, la chaîne qatarie
Al-Jazeera était seule sur la scène et jouissait d’une grande crédibilité, tel
n’est plus le cas aujourd’hui.
« Les
programmes de Talk-Show notamment, qui se caractérisaient par la liberté de
traiter tous les problèmes sans s’arrêter aux tabous, ont permis à d’autres
chaînes privées d’attirer le téléspectateur arabe. Or aujourd’hui, ces
programmes qui font la réussite de ces chaînes sont menacés. La censure n’a
jamais été un remède pour faire face aux abus si nous admettons qu’il y a abus
», lance Moustapha Al-Saqqa. Des programmes comme Al-Achéra Massaane (10h du
soir) de Mona Al-Chazli sur Dream, Al-Qahira Al-Yom (Le Caire aujourd’hui) de
Amr Adib sur Orbit, et Tessaine Daqiqa (90 minutes) sur la chaîne Al-Mehwer de
Moetaz Al-Demerdach jouissent d’une grande audience.
Le
secteur satellite a connu une véritable explosion au cours des dix dernières
années. La liberté qui caractérise les programmes diffusés sur ces chaînes
satellites et l’impossibilité de contrôler les cieux ouverts avaient contraint
le gouvernement au milieu et à la fin des années 1990 à opérer une certaine
ouverture au niveau des chaînes hertziennes qui ont connu une progression au
niveau de la liberté.
S’il
est appliqué, ce code de déontologie va porter un coup dur à la crédibilité des
chaînes privées qui opèrent sur les satellites égyptiens et va les inciter à
quitter l’Egypte et à rechercher d’autres satellites pour diffuser leurs
programmes. « Les responsables, surtout en Egypte, trouvent que ces programmes
de Talk-Show ont contribué en grande partie à propager la culture de la
contestation et de la protestation. C’est une chose qui, à mon avis, angoisse
l’Etat dans le contexte des futures évolutions et transmission héréditaire du
pouvoir. Les trois prochaines années seront déterminantes pour l’Egypte »,
analyse Waël Al-Ebrachi, journaliste et présentateur d’un programme sur la
chaîne Dream. Pour lui, ce code de déontologie vise seulement « à protéger les
régimes arabes contre ce qu’ils considèrent comme des programmes rebelles »,
selon Al-Ebrachi qui critique l’ambiguïté des termes dans lesquels a été
formulé le document.
« Que
signifie nuire à la paix sociale ou inciter à la haine ? Ce sont des termes
vagues qui laissent la porte ouverte à l’intervention étatique. On a
l’impression que ce document a été rédigé par le parti Baas en Iraq »,
s’insurge-t-il.
L’idée
de ce code de déontologie paraît absurde. Elle aura pour seule conséquence la
fuite des chaînes satellites, qui représentent des investissements importants,
vers un pays qui n’a pas signé ce document comme le Qatar. Pour Dorriya
Charafeddine, présidente du secteur satellitaire égyptien, « ce code donnera
lieu à des pertes pour la Cité de production médiatique et le Nile Sat. Il
aurait été plus logique de laisser l’élaboration d’un tel code de déontologie
aux organisations civiles qui sont plus convaincantes pour l’opinion publique
».
Avis
partagé par Waël Al-Ebrachi pour qui le gouvernement est la dernière instance à
laquelle il faut avoir recours pour rédiger un code de déontologie.
May Al-Maghrabi