Parlement .
Le député Saad Abboud a été suspendu jusqu’à la fin de la
session en cours.Il avait formulé des « accusations
infondées » contre le ministère de l’Intérieur.
L’opposition au pied du mur
Au
terme d’une séance houleuse la semaine dernière où les
députés en sont venus aux mains, la décision a été prise de
priver Saad Abboud, député du parti nassérien en formation
Al-Karama, de participer aux séances parlementaires jusqu’à
la fin de la session en cours, soit jusqu’en juillet. Une
décision dont le précédent le plus récent dans la vie
parlementaire égyptienne remonte à 1943.
Dans son interpellation relative à la « négligence » du
gouvernement qui n’avait pas pris soin des pèlerins
égyptiens lors de cette dernière saison de pèlerinage,
Abboud avait accusé les officiers du ministère de
l’Intérieur d’avoir détourné 115 millions de livres
égyptiennes des frais collectés par les pèlerins, à travers
leurs contacts avec des agents saoudiens. Il dit s’être basé
sur les chiffres « contradictoires » fournis par le
ministère de l’Intérieur à propos du coût total du
pèlerinage oscillant entre 244 et 359 millions de L.E.
La décision a été prise suite à une demande présentée par
106 députés et approuvée par 274 sur les 454 qui forment
tout le Parlement. Seuls les députés de la majorité affiliés
au Parti National Démocrate (PND, au pouvoir) ont participé
au vote, après le retrait des opposants qui avaient déjà
déserté l’hémicycle.
« La décision était préméditée et je m’y attendais, a
aussitôt dit Saad Abboud. Le PND a voulu complimenter le
ministère de l’Intérieur qui tient les clés de toutes
procédures électorales ». Et d’ajouter sur un ton ironique :
« Ça doit être la nouvelle pensée dont parle le PND et qui
consisterait à terroriser l’opposition par des pratiques
dictatoriales ».
28 morts sur 4 934 pèlerins choisis par tirage au sort, tel
fut le bilan cette année du pèlerinage organisé par le
gouvernement. L’anarchie, la mauvaise organisation et les
conditions insupportables au départ et à l’arrivée dans les
lieux saints ont été décriées par ces pèlerins qui, malgré
leurs petits moyens financiers, ont payé leur voyage 16 500
livres chacun. A leur retour, les députés de l’Assemblée du
peuple avaient présenté une dizaine d’interpellations
urgentes à l’intention des ministères de l’Intérieur (chargé
de la sélection des pèlerins), du Développement économique
(qui s’occupe de l’organisation du voyage) et des Affaires
étrangères (supposé assurer la sécurité des Egyptiens à
l’étranger). Mais, apparemment, le député en question avait
en quelque sorte dépassé les lignes rouges en formulant des
accusations précises contre un organisme étatique de prime
importance.
Le président du Parlement, Ahmad Fathi Sourour, a insisté à
préciser que la décision contre le député Saad Abboud « n’a
pas été prise en réaction à l’interpellation qu’il a
présentée, mais à cause de ses accusations infondées qui
représentent une déviation de ses responsabilités de député
». Pour M. Sourour, il s’agit de « préserver les valeurs et
les principes parlementaires et non de terroriser ou museler
les députés de l’opposition ».
Certains députés PND ont critiqué la décision prise contre
Abboud, sans pour autant sympathiser avec lui ni soutenir
ses allégations. Ainsi, le député Saber Achmawi a affiché,
en s’abstenant de voter, son opposition à cette décision. «
Je suis avec Saad Abboud dans ses critiques pour ce qui
s’est passé avec les pèlerins, mais pas dans les accusations
qu’il avait émises contre le ministère de l’Intérieur. Je ne
possède aucune preuve sous la main pour partager ces
accusations », a affirmé Achmawi. Partagés entre leur
appartenance partisane et leur solidarité supposée avec un
collègue, d’autres députés de la majorité ont simplement
refusé d’aborder le sujet.
Tandis qu’une centaine de députés représentant les partis de
l’opposition, les indépendants et les Frères musulmans ont
décidé de boycotter la prochaine séance parlementaire prévue
samedi, de retirer leurs interpellations déjà présentées et
de s’abstenir à en présenter de nouvelles. Lors d’une
conférence de presse devant le siège du Parlement, ils ont
déclaré qu’ils étaient à la recherche de moyens pour faire
face à l’escalade « gouvernementale » contre l’opposition.
Parmi ces mesures, ils envisagent d’envoyer une note au
Parlement européen et de renouveler leur tentative
d’impliquer l’Organisme central des comptes, qui dépend
directement du président de la République, après une
première initiative en ce sens avortée par la majorité, afin
de mener une enquête indépendante sur l’affaire du
pèlerinage.
Les déclarations furieuses ont afflué de la part de ceux qui
voient déjà à l’horizon une guerre déclarée contre
l’opposition. « C’est un message envoyé à l’opposition et
que nous refusons de recevoir. Loin de nous terroriser, ce
message ne fera que nous déterminer dans notre lutte contre
la corruption », a lancé le leader du bloc parlementaire des
Frères musulmans, Hussein Ibrahim.
« La loi n’oblige pas le député à fournir la preuve de ses
accusations, parce qu’en effet, toute interpellation
implique une accusation. Il suffit que celui-ci parvienne à
un certain degré de conviction pour engager une
interpellation et c’est ensuite au gouvernement de prouver
son innocence », explique, quant à lui, le député Hamdine
Sabahi, chef d’Al-Karama, dont dépend Saad Abboud.
« La victime n’est pas un député, c’est toute la vie
parlementaire en Egypte qui passe par une vraie crise. Si
les députés ont la double mission de législation et de
contrôle, il se trouve aujourd’hui qu’ils ont été privés de
la moitié de leurs prérogatives », ajoute Sabahi.
Une crise c’est peut-être trop dire. « La décision a été
prise et l’opposition a exprimé sa protestation. Je pense
que l’histoire va s’arrêter là », estime le chercheur Wahid
Abdel-Méguid, du Centre des Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, qui craint toutefois une «
généralisation » de cette attitude envers l’opposition.
Chérif Alber