Kosovo .
Au grand dam de la Serbie et de son alliée la Russie, la
province a proclamé son indépendance avec l’appui des
puissances occidentales. Un pas qui commence à alimenter les
séparatismes à travers le monde.
En attendant la reconnaissance
Les
Kosovars ont concrétisé leur rêve. L’indépendance a été
proclamée dimanche dernier lors d’une session extraordinaire
du Parlement kosovar : « A partir de maintenant, nous sommes
un Etat indépendant, libre et souverain », a déclaré le
président du Parlement, Jakup Krasniqi après le vote de la
déclaration d’indépendance lue par le premier ministre
kosovar, Hashim Thaçi. Le nouveau drapeau du Kosovo
indépendant, qui montre le tracé du pays en jaune sur un
fond bleu foncé, accompagné de six étoiles, a également été
présenté aux députés lors de la session. « C’est le nouveau
drapeau de l’Etat le plus jeune du monde », s’est réjoui le
président du Parlement, en le présentant aux députés, qui
ont éclaté en applaudissements. Lundi matin, Hashim Thaçi a
annoncé avoir officiellement envoyé une demande de «
reconnaissance » de l’indépendance du Kosovo à « tous les
gouvernements du monde » et dit attendre les premières très
prochainement.
Sans attendre, le peuple kososvar a accueilli la
nouvelle de l’indépendance par des cris de joie dans les
rues de Pristina qui vibrent aux cris de « indépendance »,
dans des concerts de klaxons et de pétards. Sans attendre,
des dizaines de milliers de Kosovars ont envahi les rues de
Pristina pour célébrer l’événement. De longs cortèges de
voitures ont sillonné la capitale à grands coups de klaxon
et des milliers de personnes ont exprimé leur joie en
brandissant les nouveaux drapeaux du Kosovo indépendant.
Aux antipodes de cette image euphorique, une autre
beaucoup plus funèbre se dessinait à Mitrovica, une ville du
Nord peuplée par les Serbes. Dans cette ville, la journée de
dimanche a pris des allures de veillée funèbre. « C’est un
jour difficile, affreux », a assuré l’évêque Artemije,
primat de l’Eglise orthodoxe serbe du Kosovo.
Dans une tentative de calmer quelque 120 000 Serbes
restant au Kosovo, le premier ministre kosovar s’est engagé,
dimanche, à garantir leur sécurité : « Nous fermons le
chapitre du passé et ouvrons le chapitre de l’avenir, le
Kosovo est la patrie de tous ses citoyens », a-t-il indiqué,
ajoutant que le Kosovo sera une société respectant la
dignité humaine.
Malgré ces tentatives d’apaisement, il semble que les
Serbes de la province sont décidés à poser de graves
problèmes à la souveraineté kosovare. Ils ont menacé
d’organiser dans leurs zones les élections municipales
prévues en mai en Serbie et de former leur propre «
Parlement du Kosovo ». Selon les analystes, parmi les
scénarios désormais possibles, figure une sécession du nord
du Kosovo, où vivent 40 000 des 120 000 Serbes présents dans
la province. Des violences entre Albanais et Serbes du
Kosovo sont aussi à craindre. « Il y aura des coups de feu
si les Albanais tentent d’exercer leur pouvoir sur le Nord
», a prévenu un des leaders des Serbes du Kosovo, Oliver
Ivanovic. Déjà, deux grenades ont été lancées, dimanche, à
Kosovska Mitrovica, dans le nord du Kosovo, sans faire de
victimes. Cet événement pourrait bien être la goutte qui
annonce la pluie.
En effet, la colère des Serbes du Kosovo n’est qu’un
écho de celle de la Serbie, en ébullition après la perte du
Kosovo. A Belgrade, des milliers de Serbes ont envahi les
rues, dimanche, pour protester contre cette indépendance «
illégale ». « Nous sommes prêts à nous battre pour le Kosovo
», a lancé l’un des manifestants. Même le président Boris
Tadic, pro-européen, réélu au début du mois, a affirmé
dimanche : « Je n’abandonnerai jamais la lutte pour notre
Kosovo », a-t-il juré. Quant au pouvoir serbe, il a fait
voter cette semaine une résolution par le Parlement,
annulant par avance l’indépendance de la province. Il
pourrait aussi prendre des mesures de sanctions, comme une
fermeture des frontières ou la non reconnaissance des
passeports délivrés à Pristina. Belgrade pourrait être tenté
d’inciter les Serbes du Kosovo à faire sécession. Soutenant
Belgrade, la Russie a réclamé dimanche une session en
urgence du Conseil de sécurité de l’Onu. Réuni à la demande
russe, ce dernier a de nouveau constaté dimanche son
désaccord sur le Kosovo, entre les pays occidentaux qui
acceptent sa proclamation d’indépendance, et la Russie qui
s’y oppose et veut que l’Onu la rejette. Les puissances
occidentales ont comme prévu fait le constat que le Conseil
de sécurité est inapte à s’accorder sur l’avenir du Kosovo,
et réaffirmé qu’il appartenait à l’Otan et à l’UE d’assurer
la sécurité du territoire qui s’est déclaré indépendant.
Les Européens divisés
Soucieuse de superviser les premiers pas du plus jeune
Etat du monde, l’Union européenne, dont la plupart des pays
acceptent l’indépendance du Kosovo, a approuvé l’envoi de l’Eulex
Kosovo, une force de police et de justice de 2 000 hommes,
qui prendra le relais de l’Onu au terme d’une période
transitoire de 120 jours suivant l’indépendance. Ce
déploiement intervient malgré l’opposition de 6 pays
européens à cette indépendance, y voyant un précédent
dangereux de nature à alimenter les séparatismes à travers
le monde (Chypre, Grèce, Espagne, Bulgarie, Roumanie,
Slovaquie). Signe de la réalité de ce risque, l’Abkhazie et
l’Ossétie du Sud, deux régions séparatistes et pro-russes de
Géorgie, ont annoncé peu après la proclamation kosovare
qu’elles allaient demander à la Russie et à l’Onu de
reconnaître leur indépendance. Et le Sri Lanka, qui combat
les séparatistes tamouls, a estimé, lundi, que la
proclamation kosovare, « violation de la Charte des
Nations-Unies », était un grave précédent qui pourrait «
constituer une menace grave pour la paix et la sécurité
internationales ». Même appréhension partagée par Chypre,
confrontée au séparatisme de la République Turque de Chypre
du Nord (RTCN).
Dans une dernière tentative de sauver leur crédibilité
aux yeux du monde, les ministres des Affaires étrangères des
Vingt-Sept se sont retrouvés, lundi, à Bruxelles pour
définir une position aussi unifiée que possible sur
l’indépendance de la province. Lors de cette réunion, les
Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont reconnu
l’indépendance du Kosovo, et une quinzaine d’autres pays de
l’Union européenne sont prêts à le faire prochainement. «
C’est un grand succès pour l’Europe, un grand succès pour
les Kosovars et certainement pas un échec pour les Serbes »,
a déclaré le ministre français des Affaires étrangères,
Bernard Kouchner. Pour sa part, le président américain
George Bush a également reconnu, mardi, l’indépendance de la
province, qu’il considère comme un facteur de paix pour les
Balkans. Le même jour, des diplomates de la Turquie, de la
France et de la Grande-Bretagne ont formellement établi à
Pristina les relations diplomatiques avec le Kosovo
indépendant.
Mais au moins six Etats membres — Bulgarie, Chypre,
Espagne, Grèce, Roumanie, Slovaquie — campent sur leur
position et ne devraient pas entériner la proclamation à
court terme. En dépit de l’absence probable d’une
reconnaissance internationale de cette province nouveau-née,
la Commission européenne et la Banque mondiale préparent
déjà une conférence des donateurs afin d’aider le Kosovo,
dont l’économie est délabrée et qui est confronté à un
chômage massif. Une porte-parole de la Commission a confirmé
que cette conférence se tiendrait probablement en juin.
Maha Al-Cherbini