Exposition.
Dans Fantaisie de la vie, Gazbia Sirry nous permet de
contempler des êtres, dans leur densité, qui rêvent de la
fluidité de l’eau et de la fête des couleurs.
Des hommes et la mer
Dans
le prolongement de son exposition de 2006, Gazbia Sirry
continue à s’intéresser à ses femmes et ses hommes encastrés
dans le béton de leur vie quotidienne. Ils continuent à nous
fixer, dans le blanc des yeux, comme pour nous prendre à
partie de ce qui leur arrive, tout en baignant dans les
couleurs vives du bien-être et de la gaieté. Qui croire de
leurs têtes maussades ou de la fête des couleurs qui les
entourent ? C’est cette contradiction inhérente à leurs
êtres, même portés au bonheur et à ces situations difficiles
dans lesquels ils évoluent qui nous touche profondément chez
cette peintre qui ne cesse de nous étonner et de créer
toujours et encore du nouveau.
Qui sont ces êtres ? Des visages en détresse et des formes
allongées qui se tiennent debout avec dignité. Mais aussi,
de nombreuses femmes aux seins ronds et aux formes féminines
qui évoluent tout contre les hommes pour donner une touche
sexuée et personnalisée à ces êtres qui ne sont pas toujours
indéfinis. Le rouge dont elles s’habillent et leurs formes
floues et évaporées forment des espaces d’évasion.
Car si ces êtres sont emprisonnés dans ce monde emmuré dont
ils ne s’en sortent pas, ils savent encore rêver. Non loin
d’eux, dans l’espace de la toile, en long ou en large dans
ce monde que Gazbia Sirry a décidé de compartimenter, se
trouve la mer. Une ouverture de bleu qui sillonne les toiles
comme autant de béances porteuses de souffle marin où l’on
peut encore peut-être s’évader. D’innombrables petites
barques comme autant de sourires qui éclairent les visages
lugubres.
Cette exposition qui pourrait s’intituler Des Hommes et la
mer, cache en son intérieur ce souffle de vie de l’artiste
peintre. Dans l’embrasement de ces énormes êtres en rouge
cristallin ou en marron brique, des espaces de bleu léger et
mousseux font éclater la toile. Comme deux mondes
diamétralement séparés, ils se contemplent dans leur
impuissance. Toutefois, ailleurs et sur d’autres espaces de
toile, ils communiquent et même se confondent. Sur certaines
toiles, les innombrables barques que Gazbia Sirry chérit
tant en général deviennent des êtres humains. Dans les
visages aux yeux ronds et aux regards tristes sillonnent les
barques en lignes fines, quelquefois, à peine perceptibles,
qui prolongent les traits de ces visages qui aspirent au
bonheur. Collés les uns aux autres, sur toute l’étendue de
la toile, ne laissant aucun espace vide, à l’image de cette
Egypte qui ploie sous la densité de son nombre, ces êtres se
confondent avec ces barques qui, sans eaux, se laissent
elles aussi emprisonnées.
Car la nature est toujours présente chez Gazbia Sirry.
Aspirant à faire corps avec elle, les êtres en sont
irrémédiablement séparés par cette densité, cette détresse
qui les entourent. Le béton est là partout et toujours. Et
la mer est loin tout au bas de la toile ou de côté.
Ailleurs, de toute manière. Est-ce elle qui permet à ces
êtres de continuer à exister ? On l’espère.
Cependant, ces êtres continuent à rôder autour de nous dans
ces petites toiles qui jonchent cette exposition comme
autant de petits bijoux tout en grâce. Des hommes font la
queue de profils sur de petites fresques égyptiennes des
temps modernes. En effet, on ne peut en aucun cas se
méprendre sur leurs origines. Ils forment bel et bien cette
foule de personnes que l’on peut rencontrer au coin d’une
rue en Egypte. On est loin des couleurs éclatantes, à
travers lesquelles l’artiste peintre défit la morosité du
quotidien. Dans les couleurs brique, gris et noir, ils
forment des êtres qu’on peut identifier. C’est le cheikh,
c’est la femme du peuple, le paysan ou autre. Dans leurs
corps allongés, ils ne nous contemplent plus, mais vaquent à
leurs activités quotidiennes. Quelquefois même, nous les
voyons alors qu’ils communiquent entre eux dans ce besoin
qu’ils ont comme tous les êtres de Gazbia Sirry de se
retrouver rapprochés les uns des autres.
Gazbia Sirry sait les décrire sans en dire trop long sur eux
pour laisser à notre regard une part de mystère qui nous
fait découvrir une relation que nous n’avions pas perçue
entre ces êtres et nous dans cette course effrénée de notre
quotidien tout aussi emmuré. Mais peut-on nous empêcher de
rêver ? C’est la grande leçon de Gazbia Sirry.
Soheir Fahmi