Théâtre indépendant.
Un Goût de millefeuille est une création commanditée par le
forum. Son auteur, l’artiste-poète
Eric de Sarria, nous
fait part de la graine cachée qui a engendré le spectacle.
Entretien.
« 1 000 feuilles, c’est une invitation à 1 000 lectures »
Al-Ahram
Hebdo : Dans cet enchaînement si subtil d’images et de
situations, où ressourcez-vous ? Et dans cette écriture
scénique si élaborée, votre point de départ se situe-t-il au
niveau d’une idée, d’un objet ou d’une émotion ?
Eric de Sarria :
J’ai construit mon spectacle — comme le fait la compagnie
Philippe Genty avec qui je travaille depuis longtemps — en
utilisant un matériau que j’aime. En l’occurrence, pour le
millefeuille, de la pâte, des spaghettis et du papier. Et je
suis parti, à la base, sur le thème de la transformation.
C’est-à-dire que je me transformais dans différents
personnages et donc, je devais chercher un lien entre eux
mais aussi entre les matériaux, passer du plastique au
papier par exemple.
Dans cette écriture, il y a un poil de chronologie : après
les glissés et les impulsions, je tombe à terre, et c’est là
où se crée la première image, celle de la naissance.
Ensuite, j’use la pâte pour donner forme à ce bébé informe.
Je lui donne une identité. A ce moment, le texte dit : « Une
nuit, je me suis perdu, j’ai perdu mes identités. Je ne sais
plus qui j’étais ». Et cela fait référence à une nuit
justement, dans ma vie où ... voilà, j’étais très heureux à
paris (en 1983), tellement heureux, j’avais une amie,
j’avais un peu de travail, j’étais ouvreur dans un théâtre,
je faisais une formation de théâtre qui me plaisait
énormément, mes parents me payaient le loyer ...
C’en était trop. Un tel bonheur, je le voulais sans la
société. Je ne suis pas de mai 68 (né en 1958) mais j’étais
quand même un peu dedans ; on est toujours un peu rebelle
contre la société, on veut être autonome, indépendant. Et
les biens matériels, on peut vivre sans. Sur ce, j’ai tout
quitté. Et je suis parti. En voyage. En me disant que si
j’étais heureux, je pouvais devenir une sorte d’ermite
errant, mendiant et divin. Trois jours après être parti,
j’ai découvert que j’avais fait le pire des choix de ma vie.
Bref, il fallait continuer. J’ai décidé d’aller aider les
rescapés du tremblement de terre en Turquie. Mais j’ai été
refoulé à Belgrade car je n’avais pas les papiers exigés. Et
cette nuit, en Yougoslavie, où je me suis détruit, anéanti
complètement, a été ma source d’inspiration.
Pour dire ce qui sous-tend l’écriture, ce sont effectivement
les images : le déplacement en glissé est une belle
métaphore du corps coupé en deux. Le travail sur les
impulsions, je le fais beaucoup avec les marionnettes,
pourquoi pas avec les objets et pourquoi pas avec mon propre
corps. Après, il y a eu ma tante qui m’a donné des photos de
famille, dont le portrait de ma mère. J’ai continué à écrire
le processus de transformation, le canevas sur lequel sont
venues s’inscrire les intuitions basées sur l’expérience,
les envies aussi de se risquer avec les spaghettis avec
lesquelles je n’ai pas fini de découvrir toutes les
possibilités latentes et inhérentes. Les spaghettis c’est
très beau, c’est rigide et en même temps friable et c’est
une belle métaphore, en se cassant, de quelqu’un qui est
cassant ou qui nous casse les
oreilles. De même pour le papier qu’on déchire, pour
quelqu’un qui vous déchire, qui déchire votre cœur.
Le personnage est bougé par quelque chose qu’il ne comprend
pas, comme un bébé qui va découvrir le monde qui l’entoure.
Et dans ce jeu des impulsions, accompagné de jazz italien,
puis d’Aznavour et Léo Ferré, Avec le Temps, va naître une
émotion qui me ramenait à mon enfance. Alors la pâte devient
une nécessité, non pas pour faire joli et visuellement
esthétique, mais pour aider à comprendre.
— On dit de vos spectacles qu’ils sont adressés aux
adultes comme aux enfants. Comment expliquez-vous cette
situation relationnelle ?
— Entre 13 et 16 ans ça passe. Ce sont des adolescents. Il y
a une écoute et une lecture émotionnelles qui permettent de
capter l’essentiel du spectacle. D’ailleurs, 1 000 feuilles,
c’est une invitation à 1 000 lectures. Les enfants
comprennent avec leur cœur, sans négliger en outre leur
esprit de discernement. Un bon spectacle pour adultes n’est
pas obligatoirement pour les enfants, et quand c’est
ennuyant pour les adultes. En France, depuis vingt ans, on
se bat pour sortir la marionnette du giron des enfants. Car
les images quand elles sont belles et fortes, ont un effet
magique sur tous les spectateurs. Le théâtre d’objets est un
peu de la mouvance du surréalisme. D’ailleurs, l’un des
initiateurs du théâtre d’objets en Europe c’est Calder qui
est un artiste de l’époque de Miro et Dali. Il était
spécialisé dans la construction des mobiles. Son travail a
beaucoup nourri l’imaginaire des plasticiens.
— Vous animez des stages de formation pour des acteurs et
vous demandez aux stagiaires d’oublier tout ce que vous leur
avez appris ...
— La marionnette existe depuis des siècles. Elle a été
pendant longtemps figurative. Le théâtre d’objets, voire la
manipulation de matériaux est plus récente. Et le théâtre
d’objets qui considère les objets comme étant des
personnages à part entière s’est vaguement inspiré du
théâtre de la marionnette.
La marionnette ayant son propre axe de mobilité,
c’est-à-dire sa propre vie, indépendamment de celle du
manipulateur, il fallait pour les matériaux aussi créer leur
axe personnel pour qu’ils aient l’air d’être animés. Car si
l’objet bouge selon l’axe du manipulateur, il perd son âme.
Il est mort. Ceci est une règle autropomorphique qui
voudrait que l’on dissocie la marionnette de son
manipulateur. Pour le tissu, c’est plus difficile, vous
devez lui créer son propre axe.
J’apprends aussi aux stagiaires les impulsions, les
ruptures, les changements de direction, le point fixe, le
point de rotation, toutes ces règles qui considèrent les
objets animés comme un être humain. Mais il faudra ensuite
que chaque stagiaire, en créant son propre univers, sache
créer l’univers de l’objet et de la marionnette qui font
partie d’un tout et ne sont plus des pièces rapportées. Ce
que je leur propose, c’est de transformer les règles
établies.
Propos recueillis par Menha el Batraoui