Al-Ahram Hebdo, Arts | « 1 000 feuilles, c’est une invitation à 1 000 lectures »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 Février 2008, numéro 701

 

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Arts

Théâtre indépendant. Un Goût de millefeuille est une création commanditée par le forum. Son auteur, l’artiste-poète Eric de Sarria, nous fait part de la graine cachée qui a engendré le spectacle. Entretien.

« 1 000 feuilles, c’est une invitation à 1 000 lectures »

Al-Ahram Hebdo : Dans cet enchaînement si subtil d’images et de situations, où ressourcez-vous ? Et dans cette écriture scénique si élaborée, votre point de départ se situe-t-il au niveau d’une idée, d’un objet ou d’une émotion ?

Eric de Sarria : J’ai construit mon spectacle — comme le fait la compagnie Philippe Genty avec qui je travaille depuis longtemps — en utilisant un matériau que j’aime. En l’occurrence, pour le millefeuille, de la pâte, des spaghettis et du papier. Et je suis parti, à la base, sur le thème de la transformation. C’est-à-dire que je me transformais dans différents personnages et donc, je devais chercher un lien entre eux mais aussi entre les matériaux, passer du plastique au papier par exemple.

Dans cette écriture, il y a un poil de chronologie : après les glissés et les impulsions, je tombe à terre, et c’est là où se crée la première image, celle de la naissance. Ensuite, j’use la pâte pour donner forme à ce bébé informe. Je lui donne une identité. A ce moment, le texte dit : « Une nuit, je me suis perdu, j’ai perdu mes identités. Je ne sais plus qui j’étais ». Et cela fait référence à une nuit justement, dans ma vie où ... voilà, j’étais très heureux à paris (en 1983), tellement heureux, j’avais une amie, j’avais un peu de travail, j’étais ouvreur dans un théâtre, je faisais une formation de théâtre qui me plaisait énormément, mes parents me payaient le loyer ...

C’en était trop. Un tel bonheur, je le voulais sans la société. Je ne suis pas de mai 68 (né en 1958) mais j’étais quand même un peu dedans ; on est toujours un peu rebelle contre la société, on veut être autonome, indépendant. Et les biens matériels, on peut vivre sans. Sur ce, j’ai tout quitté. Et je suis parti. En voyage. En me disant que si j’étais heureux, je pouvais devenir une sorte d’ermite errant, mendiant et divin. Trois jours après être parti, j’ai découvert que j’avais fait le pire des choix de ma vie.

Bref, il fallait continuer. J’ai décidé d’aller aider les rescapés du tremblement de terre en Turquie. Mais j’ai été refoulé à Belgrade car je n’avais pas les papiers exigés. Et cette nuit, en Yougoslavie, où je me suis détruit, anéanti complètement, a été ma source d’inspiration.

Pour dire ce qui sous-tend l’écriture, ce sont effectivement les images : le déplacement en glissé est une belle métaphore du corps coupé en deux. Le travail sur les impulsions, je le fais beaucoup avec les marionnettes, pourquoi pas avec les objets et pourquoi pas avec mon propre corps. Après, il y a eu ma tante qui m’a donné des photos de famille, dont le portrait de ma mère. J’ai continué à écrire le processus de transformation, le canevas sur lequel sont venues s’inscrire les intuitions basées sur l’expérience, les envies aussi de se risquer avec les spaghettis avec lesquelles je n’ai pas fini de découvrir toutes les possibilités latentes et inhérentes. Les spaghettis c’est très beau, c’est rigide et en même temps friable et c’est une belle métaphore, en se cassant, de quelqu’un qui est cassant ou qui nous casse les oreilles. De même pour le papier qu’on déchire, pour quelqu’un qui vous déchire, qui déchire votre cœur.

Le personnage est bougé par quelque chose qu’il ne comprend pas, comme un bébé qui va découvrir le monde qui l’entoure. Et dans ce jeu des impulsions, accompagné de jazz italien, puis d’Aznavour et Léo Ferré, Avec le Temps, va naître une émotion qui me ramenait à mon enfance. Alors la pâte devient une nécessité, non pas pour faire joli et visuellement esthétique, mais pour aider à comprendre.

On dit de vos spectacles qu’ils sont adressés aux adultes comme aux enfants. Comment expliquez-vous cette situation relationnelle ?

— Entre 13 et 16 ans ça passe. Ce sont des adolescents. Il y a une écoute et une lecture émotionnelles qui permettent de capter l’essentiel du spectacle. D’ailleurs, 1 000 feuilles, c’est une invitation à 1 000 lectures. Les enfants comprennent avec leur cœur, sans négliger en outre leur esprit de discernement. Un bon spectacle pour adultes n’est pas obligatoirement pour les enfants, et quand c’est ennuyant pour les adultes. En France, depuis vingt ans, on se bat pour sortir la marionnette du giron des enfants. Car les images quand elles sont belles et fortes, ont un effet magique sur tous les spectateurs. Le théâtre d’objets est un peu de la mouvance du surréalisme. D’ailleurs, l’un des initiateurs du théâtre d’objets en Europe c’est Calder qui est un artiste de l’époque de Miro et Dali. Il était spécialisé dans la construction des mobiles. Son travail a beaucoup nourri l’imaginaire des plasticiens.

Vous animez des stages de formation pour des acteurs et vous demandez aux stagiaires d’oublier tout ce que vous leur avez appris ...

— La marionnette existe depuis des siècles. Elle a été pendant longtemps figurative. Le théâtre d’objets, voire la manipulation de matériaux est plus récente. Et le théâtre d’objets qui considère les objets comme étant des personnages à part entière s’est vaguement inspiré du théâtre de la marionnette.

La marionnette ayant son propre axe de mobilité, c’est-à-dire sa propre vie, indépendamment de celle du manipulateur, il fallait pour les matériaux aussi créer leur axe personnel pour qu’ils aient l’air d’être animés. Car si l’objet bouge selon l’axe du manipulateur, il perd son âme. Il est mort. Ceci est une règle autropomorphique qui voudrait que l’on dissocie la marionnette de son manipulateur. Pour le tissu, c’est plus difficile, vous devez lui créer son propre axe.

J’apprends aussi aux stagiaires les impulsions, les ruptures, les changements de direction, le point fixe, le point de rotation, toutes ces règles qui considèrent les objets animés comme un être humain. Mais il faudra ensuite que chaque stagiaire, en créant son propre univers, sache créer l’univers de l’objet et de la marionnette qui font partie d’un tout et ne sont plus des pièces rapportées. Ce que je leur propose, c’est de transformer les règles établies.

Propos recueillis par Menha el Batraoui

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