Police.
Rien ne va plus entre ce corps et le citoyen. Plusieurs
affaires de violence entachent le métier déjà rudement
éprouvé. Ainsi une ONG, « La police et le peuple pour l’Egypte
», formée d’ex-policiers et de personnalités publiques,
tente de relever le défi d’instaurer la confiance perdue.
Tableau peu reluisant
Beaucoup
de bruit ces derniers temps court autour d’affaires où des
policiers sont impliqués dans des agressions contre des
citoyens. Cinq actes de violence commis par des policiers en
une seule semaine. Le bilan est bien lourd. Un policier a
abattu un citoyen et blessé un autre avec son arme de
service, au quartier de Doqqi. Ce policier est intervenu
pour aider son frère, suite à une altercation entre ce
dernier et le frère de la victime au sujet de la priorité de
passage dans la rue. Un autre policier a tué un chauffeur de
taxi à la rue Fayçal, suite à une discussion vive. A
Charqiya, un officier est accusé d’avoir torturé des
citoyens dans un commissariat. Du Caire à Assouan, la
violence policière fait parler d’elle. Des manifestations
ont eu lieu à Assouan, protestant contre la mort d’un
citoyen tué par un officier de police, qui le suspectait
d’être un trafiquant de drogue. Ce qui n’est pas vrai, selon
plusieurs personnes qui ont porté témoignage.
De quoi entacher la réputation et l’image de la police en
Egypte, mettant ainsi en cause leur rôle, la protection et
la sécurité des citoyens. La tension est au plus haut entre
citoyen et policier. Les actes violents de plusieurs
officiers font monter la fureur et la colère gronde. Face à
cette vague d’animosité à l’égard des policiers, une ONG a
été créée. Son objectif : rétablir la confiance et instaurer
de nouveau le respect entre les agents de police et les
citoyens. La police et le peuple pour l’Egypte est le nom de
cette association, créée le 9 septembre 2007 et demeurée
inactive jusqu’au 5 novembre dernier, où deux lignes
téléphoniques ont été mises à la disposition des citoyens
(le 09 00 04 99 et le 23 99 sur portable), en plus d’un site
sur le Facebook. Le but étant de recueillir toutes les
plaintes et doléances émanant des citoyens. « Il est temps
que la société civile contribue au rétablissement des
relations entre les deux camps. Et donc, il faut que les
deux camps comprennent qu’ils ne sont pas des ennemis, bien
au contraire. Le peuple a besoin de la protection de la
police et la police doit comprendre qu’elle est là pour
assurer leur sécurité et participer ainsi au progrès du
pays. Elle doit respecter les droits des citoyens sans les
enfreindre ou abuser de son pouvoir », explique Ihab
Youssef, ex-officier de police, secrétaire général de l’ONG
et initiateur de l’idée, en précisant que l’ONG a pour rôle
de briser ces barrières psychologiques entre la police et le
peuple. « Recevoir les doléances, s’enquérir des faits et
les transmettre au ministère de l’Intérieur, tout en mettant
en avant les côtés positifs dans la relation entre les deux.
Engager des réformes au sein des commissariats, afin
d’offrir des services aux gens d’une manière plus efficace
et pourquoi pas des formations pour les agents de police qui
en ont besoin », ajoute Ihab. Des objectifs très prometteurs
et optimistes à un moment où le torchon brûle entre
policiers accusés d’abus de pouvoir et le public. Cependant
les lignes téléphoniques censées recevoir plus d’un millier
d’appels n’en ont reçu que 80 en quinze jours. Question de
crainte peut-être, puisque plusieurs citoyens pensent à une
machination. « C’est un nouveau moyen d’espionnage.
Veulent-ils nous pousser à vider notre sac pour nous
convoquer au commissariat et nous mettre en garde à vue ? »,
s’interroge Mohamad, comptable.
Le commissariat, une épreuve
De quoi illustrer un manque de confiance flagrant bien que
tout citoyen soit en droit de garder l’anonymat. « C’est
seulement à travers le Facebook que l’on a enregistré le
plus de réactions », dit Ihab, tout en ajoutant que
plusieurs séances et colloques vont être organisés pour les
universitaires et les membres des clubs, pour mieux informer
les gens du rôle de l’association et en même temps leur
faire connaître leurs droits.
Trop beau pour être vrai et beaucoup de citoyens pensent que
l’objectif de cette ONG est difficile à réaliser. Noha
Al-Sadr, fonctionnaire dans une banque, s’interroge :
Comment corriger ce genre de comportements des policiers ? «
Leur interdire de stationner là où ce n’est pas permis, les
empêcher d’intimider les citoyens pour imposer leurs lois
parce qu’ils sont ou étaient des anciens officiers. Comment
une fille peut-elle éviter d’être harcelée ou draguée par un
agent de police ? Nous ne croyons plus que les policiers
sont là pour nous protéger, c’est parfois le contraire qui
se passe ».
Un avis partagé par Galal Abdel-Rahmane, médecin, qui se
rappelle le jour où son chauffeur s’est rendu au
commissariat pour déposer une plainte et il a été maltraité.
Comment une telle ONG aura le pouvoir d’intervenir dans la
politique ou le travail du ministère de l’Intérieur ? Il
existe déjà un bureau au ministère pour recevoir les
plaintes des citoyens. S’il y avait eu des solutions, ce
bureau les aurait proposées. Il poursuit : « Est-ce que ce
ministère, et avec tout son pouvoir, est en mesure
d’accepter qu’une autre instance surveille son travail ? »,
s’interroge Abdel-Rahmane. Ihab Youssef, enthousiaste malgré
tout, assure que le fait qu’ils ont accepté la fondation de
l’ONG est un pas en avant et un bon indice. Héba Ahmad,
professeure, apprécie l’idée et pense que cela va aider à
rétablir la relation entre les citoyens et les policiers
grâce à cette ONG. « Qui sait ? ».
Du côté de la police, on est sceptique. Ainsi, un officier
de police pense que cette association ne va rien ajouter. «
Le bureau des plaintes des citoyens au ministère de
l’Intérieur joue pleinement son rôle dans l’investigation
des plaintes, et le citoyen obtient ainsi son droit »,
dit-il.
Un autre officier, qui souffre de la mauvaise image de la
police, confie que cela va jusqu’à perturber sa vie. «
Chaque fois que je me présente dans une famille pour
demander leur fille en mariage, ses parents refusent à cause
de mon métier. Ils me considèrent comme un malhonnête, qui
abuse constamment de son pouvoir, ou même un meurtrier »,
dit l’officier, qui ajoute que l’ONG ne pourra rien changer
à cette image ancrée dans la mémoire collective, depuis le
temps de l’occupation anglaise en Egypte. C’est seulement
aux moments des crises où la police offre de vrais services
que les gens apprécient. « Sinon, ce sont les mauvais
exemples que l’on garde, et donc ni une ONG, ni un film
documentaire ne pourraient embellir cette image déformée ».
En fait, dans ce cadre, le ministère de l’Intérieur a
produit un film documentaire montrant des exemples positifs
des policiers sacrifiant leur vie au service des citoyens ou
préservant la sécurité du pays.
Des scènes qui ont ému des citoyens, mais qui ont été vite
oubliées ou même effacées face à d’autres situations de
violence et d’abus de pouvoir de la part de quelques
officiers. Certains d’entre eux accusent même les médias
d’avoir amplifié les faits et même les journalistes sont
devenus une cible pour certains policiers. « Lors de la
catastrophe de Doweiqa, des émeutes de Mahalla et d’autres
situations, les journalistes n’ont pu accéder à
l’information et ont été maltraités par la police »,
explique Héba, journaliste.
Que faire ?
La maltraitance au sein d’un commissariat, Chaïmaa
Abdel-Rahmane en connaît un bout. Cette jeune fille a décidé
de surmonter la crainte de franchir la porte d’un
commissariat pour déposer sa plainte pour harcèlement
sexuel. Elle et sa sœur Héba confient qu’elles ont passé un
mauvais moment dans ce lieu. « Toutes sortes d’humiliations
et d’insultes. L’un des policiers s’est même moqué de moi.
Il m’a dit : Pour un simple geste, tu veux jeter en prison
ce type ? », lance Chaïmaa, qui regrette d’avoir eu recours
à la police, surtout que sa sœur qui l’accompagnait a fini
par être accusée d’avoir humilié l’un des officiers. Chaïmaa
pense qu’il aurait mieux valu supporter l’humiliation de la
rue que d’affronter ces atteintes à la dignité à l’intérieur
du poste de police.
Elle ajoute qu’il ne faut pas penser théoriquement à changer
l’image de la police et que l’on n’a pas besoin de plus
d’ONG, mais plutôt d’actes concrets.
Ce qui rend la mission de l’ONG plus difficile en ces
moments critiques. Et comme l’explique le Dr Amina Al-Otifi,
avocate, professeure à l’université et membre du conseil
d’administration de l’ONG, il faut sensibiliser les
policiers pour qu’ils contrôlent leurs comportements. «
Alors, plusieurs groupes de pressions sont indispensables
pour rehausser le rôle et l’image respectable des policiers,
tout en préservant les droits des citoyens », dit Al-Otifi.
L’ex-ministre des Affaires étrangères, Ahmad Maher, des
professeurs à l’université et des hautes personnalités sont
parmi les membres du conseil d’administration de l’ONG. De
quoi les rendre crédibles aux yeux des gens. Et comme
l’assure Sylvia Al-Naqqadi, rédactrice en chef du magazine
Al-Beit et également membre du conseil d’administration de
l’association, les objectifs sont prometteurs mais il y a
énormément d’efforts à déployer. « Il faut que le ministère
soit convaincu du rôle de l’ONG et qu’il soit mis au courant
de l’autre point de vue pour en profiter », dit-elle, tout
en poursuivant que le travail doit être fait sur plusieurs
étapes : gagner d’abord la confiance des gens et ensuite
changer le stéréotype de l’officier de manière plus
pratique. « Il n’est pas question de colloques ou de
séminaires, mais plutôt de changements qui peuvent toucher
l’homme de la rue. Pourquoi ne pas instaurer la sécurité et
l’ordre tout en respectant l’autre ? », dit-elle. Et de
souligner que c’est grave de perdre ce sentiment de sécurité
envers les gens censés nous protéger. « Il est temps d’agir
», conclut-elle.
Doaa Khalifa (avec Samah Ziad)