Une rencontre originale avec Rahimi
Mohamed Salmawy
J’ai
cherché l’écrivain afghan Atiq Rahimi au célèbre Salon du
livre de Montréal, rendez-vous d’un grand nombre d’écrivains
d’origine canadienne, et d’autres venus des 4 coins du
monde, surtout celui de la francophonie. Cette année,
j’étais l’invité d’honneur du Salon du livre et j’ai été
occupé par les rencontres, les colloques et les séances de
dédicace, c’est pourquoi je n’ai pas eu le temps de
rencontrer Rahimi.
Le nom de atiq rahimi, âgé de 46 ans, avait retenti
récemment après qu’il eut obtenu le prestigieux prix
français Goncourt pour son premier roman Syngué sabour
(Pierre de patience). Il a d’ailleurs insisté à préserver
son titre afghan Syngué sabour bien qu’il ait été écrit en
français. Il raconte l’histoire d’une épouse qui vit dans
son pays déchiré et dévasté par la guerre, sans préciser
pour autant qu’il s’agit de l’Afghanistan. Le roman se
cantonne à un monologue unilatéral de la part d’une épouse à
son mari qui a été atteint par une balle à l’arrière de sa
tête et qui fut en proie à un profond coma qui l’a
totalement paralysé. Telle une pierre muette écoutant
l’histoire de la vie de son épouse qu’il ne connaissait pas.
Elle lui raconte les secrets de son enfance, puis de son
adolescence, lorsque son père la força à épouser son mari
qui était sévère avec elle, mais elle a réussi malgré ce
trait de caractère à l’aimer et à mettre deux filles au
monde.
Les
avis en France étaient contradictoires sur le roman primé de
cette année. Un grand nombre a fait l’éloge du livre, mais
d’autres ont vu qu’il était écrit dans un style français
simpliste. Le roman a obtenu le prix avec 7 voix contre 3
pour Michel Le Bris et son livre La beauté du monde. Pour
reprendre les propos publiés dans Le Journal de Genève, le
comité du prix a voulu décerner cette année le prix au
tiers-monde pour avoir bonne conscience. Un prétexte que
nous entendons souvent à chaque fois qu’un écrivain du
tiers-monde remporte un prix, comme si cette partie du monde
ne méritait pas de prix que pour des raisons politiques.
A 2h du matin, deux jours avant la clôture du Salon du livre
et alors que tous les participants étaient dans leur chambre
à l’hôtel Hilton à proximité de la foire, l’alarme de
l’incendie retentit dans toutes les chambres, entrecoupée
d’appels appelant les clients à descendre immédiatement en
prenant les escaliers et non pas l’ascenseur. Au début, je
pensais à une expérience de routine arrivant souvent à
l’étranger. Mais l’alarme a perduré durant plus de 10
minutes, ce qui m’a poussé à appeler la réception leur
demandant si ce dérangement allait durer longtemps. Je leur
ai dit que j’avais un rendez-vous de bonne heure le
lendemain, et que je n’arrivais pas à dormir. Le
réceptionniste fut étonné parce que j’étais toujours dans ma
chambre. Il m’informa que les clients avaient déjà quitté
leurs chambres. Je suis alors descendu rapidement huit
étages à pied, jusqu’à ce qu’à l’entrée de l’hôtel, l’un des
fonctionnaires m’ait amené avec d’autres clients dans un
lieu pour les urgences, où nous sommes restés pliés à cause
du froid cinglant qui sifflait à l’extérieur. Surtout que le
degré de température était de moins 3 et que la neige avait
commencé à couvrir les rues de Montréal.
Dans ce sous-sol, je rencontrai de nombreux écrivains que
j’avais déjà vus dans le salon. Certains d’entre eux étaient
descendus habillés de leurs vêtements de nuit dès qu’ils
entendirent retentir l’alarme. D’autres ont eu simplement le
temps de porter leurs peignoirs et quelques-uns étaient à
demi-nus ou pieds nus. A ce moment-là, je rencontrai
l’éditeur René Bonanfant, président de la foire, ainsi que
le poète français Jacques Salomé qui a obtenu le lendemain
un prix pour son livre A qui ferais-je de la peine si
j’étais moi-même.
Je croyais être le dernier venu et je fus surpris de voir
arriver une personne habillée au complet avec un foulard
autour du cou et un chapeau. En le scrutant du regard, je
découvris que c’était Atiq Rahimi, qui m’a reconnu en
s’acclamant : Vous êtes Mohamed Salmawy, l’invité d’honneur
du salon, j’ai lu votre entretien journalistique publié
aujourd’hui.
Nous sommes tous restés enfermés pendant 4 longues heures,
jusqu’à ce que les ambulanciers aient pu contrôler
l’incendie qui avait éclaté dans la cuisine de l’hôtel.
Rahimi m’a alors dit en me faisant ses adieux : Je sens
qu’il y a un lien étroit entre nous. Nous avons vécu
ensemble une expérience difficile qui ressemble à celle que
vivent ceux qui mènent une guerre ensemble.
Avant qu’on ne soit libérés, nous avions échangé nos
adresses et nos numéros de téléphone. Rahimi m’a informé que
Syngué sabour n’était pas son premier roman et qu’il avait
écrit deux autres en afghan et non pas en français avant le
roman primé. Je lui ai demandé des nouvelles à propos de son
prochain roman. Il m’informa qu’il partirait le lendemain
pour l’Inde afin de réaliser un film adapté à partir d’un
roman de Tagore. D’après lui, on ne peut pas terminer un
roman pour en commencer immédiatement un autre. Il m’a
également dit qu’il était invité au Salon du livre du Caire,
mais qu’il ne savait pas encore si son emploi de temps le
permettrait.