Photographie.
Avec Fils de Roi, Denis Dailleux signe son deuxième livre
d’importance sur l’Egypte. Des clichés loin des richesses
habituelles, évitant soigneusement provocations ou
voyeurisme.
Une noblesse dans la rue
Fils
de Roi : c’est le titre du dernier livre de Denis Dailleux,
ou peut-être devrait-on dire fils de pauvres. Ici, pas de
pyramides, de tombeaux millénaires ou de couchers de soleil
romantiques sur le Nil ; mais la rue : ses gens, ses
visages, ses drames aussi. Pour le voyageur éphémère, l’Egypte
c’est les monuments, pour celui qui y reste, les monuments
de l’Egypte, ce sont les gens.
Au détour d’une venelle ou d’une ruelle immonde, Dailleux
vole ses clichés qui n’en sont pas, provoquant chez celui
qui les regarde des sentiments parfois désagréables. Car si
l’Egypte n’a jamais cessé de fasciner peintres, écrivains et
photographes, le regard qu’ils lui portent évolue au cours
des décennies. Et celui que porte Dailleux sur l’Egypte est
encore relativement inconnu, loin des stéréotypes habituels
de certains artistes étrangers. Car ici, le photographe ne
cherche pas à représenter dans son œuvre le pays tout entier
ou un siècle de son histoire, mais un aspect particulier,
une facette seulement de ce que l’on peut voir ou sentir.
Admirablement préfacé par Alain Blottière (dernier ouvrage
paru : Un voyage en Egypte au temps des derniers rois,
éditions Flammarion), ce livre est une invitation à
l’errance, à la flânerie sans but dans les quartiers du
Caire et d’Egypte où peu de visiteurs mettent les pieds. La
préface intitulée Aimer encore l’Egypte donne le ton et
explique au lecteur l’esthétique recherchée et seul Cossery,
peut-être, l’aurait mieux réussie. Le premier livre de
Dailleux, Le Caire, était accompagné d’un texte de Gamal
Ghitany. Pour celui-ci, il fallait un regard neuf, un regard
d’ailleurs, hors du temps mais sensible aux aléas de
l’époque. Quelles raisons ont les étrangers d’aimer l’Egypte
?, se demande Blottière. Ces raisons sont bien loin de ce
que l’on veut montrer aux touristes : « une Egypte
proprette, harmonieuse, dynamique ». Non. Décidément, pour
lui la beauté n’est pas là. Elle est un peu, par contre,
dans « l’allure, le port, la dignité émanante malgré la
crasse d’un petit apprenti misérable et souffre-douleur dans
l’atelier d’un forgeron à Hélouan » qu’une des photos
illustre. Un peu aussi dans un « paysan de l’île de Dahab
rencontré sous un pont d’autoroute », dans un décor royal
aux contours de béton. Un peu encore dans les mains d’une
vieille femme copte, ou dans la salle d’un petit café miteux
de va-nu-pieds, où la télé crépite. Un peu enfin dans les
yeux et les traits d’un visage inconnu : voilà les images
que Fils de Roi présente sans prétentions. Pour l’auteur de
la préface, elle est là cette beauté, mais demain elle sera
ailleurs, dans d’autres regards, dans d’autres rencontres :
elle est partout, mais elle n’est certainement pas figée.
Pour la figer — et c’est souvent inutile — il faut la
prendre en photo, la faire échapper au renouvellement
incessant du temps, qui crée et qui détruit tout de suite.
Si la beauté des pyramides est inchangée depuis des
millénaires, il en est de même de celle de la rue. Mais la
beauté de la rue bouge et s’agite, passant d’une allée
obscène à une impasse sombre et terreuse, d’un petit potier
aux yeux remplis de fatigue à un chiffonnier digne et noble,
écroulé sous le poids des ordures. Cette esthétique de la
pauvreté, très présente dans l’ouvrage, n’a pas fini
d’émerveiller, pouvant mettre mal à l’aise ceux qui ne
l’acceptent pas. Le photographe ne dénonce pas, ne s’insurge
pas : il montre la vie et les yeux des gens qu’il rencontre
et qui n’ont rien, ou presque. Et c’est, peut-être, dans cet
aspect que Denis Dailleux réussit le mieux.
Ce livre va bientôt sortir en Egypte, et l’accueil qui lui
sera réservé est encore incertain. Aimera-t-on ce que l’on
croise tous les jours : la crasse et la misère ?
Appréciera-t-on le défi que semble nous lancer le regard
d’un boueux, attrapé par Dailleux ? Voler l’image d’un
pauvre, c’est lui prendre un peu plus, pourrait-on dire.
Mais quand le vol est moral et ne cherche ni perfidie ni
voyeurisme, alors il devient l’image du quotidien, cette
image qui, par la photo, devient art. Car Dailleux n’invente
rien : il fixe, pétrifie pour longtemps une fraction de
seconde, qui reflète mieux qu’une autre un millier
d’instants.
Alban
de Menonville