Al-Ahram Hebdo, Livres | Une noblesse dans la rue
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 Semaine du 3 au 9 décembre 2008, numéro 743

 

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Livres

Photographie. Avec Fils de Roi, Denis Dailleux signe son deuxième livre d’importance sur l’Egypte. Des clichés loin des richesses habituelles, évitant soigneusement provocations ou voyeurisme. 

Une noblesse dans la rue 

Fils de Roi : c’est le titre du dernier livre de Denis Dailleux, ou peut-être devrait-on dire fils de pauvres. Ici, pas de pyramides, de tombeaux millénaires ou de couchers de soleil romantiques sur le Nil ; mais la rue : ses gens, ses visages, ses drames aussi. Pour le voyageur éphémère, l’Egypte c’est les monuments, pour celui qui y reste, les monuments de l’Egypte, ce sont les gens.

Au détour d’une venelle ou d’une ruelle immonde, Dailleux vole ses clichés qui n’en sont pas, provoquant chez celui qui les regarde des sentiments parfois désagréables. Car si l’Egypte n’a jamais cessé de fasciner peintres, écrivains et photographes, le regard qu’ils lui portent évolue au cours des décennies. Et celui que porte Dailleux sur l’Egypte est encore relativement inconnu, loin des stéréotypes habituels de certains artistes étrangers. Car ici, le photographe ne cherche pas à représenter dans son œuvre le pays tout entier ou un siècle de son histoire, mais un aspect particulier, une facette seulement de ce que l’on peut voir ou sentir.

Admirablement préfacé par Alain Blottière (dernier ouvrage paru : Un voyage en Egypte au temps des derniers rois, éditions Flammarion), ce livre est une invitation à l’errance, à la flânerie sans but dans les quartiers du Caire et d’Egypte où peu de visiteurs mettent les pieds. La préface intitulée Aimer encore l’Egypte donne le ton et explique au lecteur l’esthétique recherchée et seul Cossery, peut-être, l’aurait mieux réussie. Le premier livre de Dailleux, Le Caire, était accompagné d’un texte de Gamal Ghitany. Pour celui-ci, il fallait un regard neuf, un regard d’ailleurs, hors du temps mais sensible aux aléas de l’époque. Quelles raisons ont les étrangers d’aimer l’Egypte ?, se demande Blottière. Ces raisons sont bien loin de ce que l’on veut montrer aux touristes : « une Egypte proprette, harmonieuse, dynamique ». Non. Décidément, pour lui la beauté n’est pas là. Elle est un peu, par contre, dans « l’allure, le port, la dignité émanante malgré la crasse d’un petit apprenti misérable et souffre-douleur dans l’atelier d’un forgeron à Hélouan » qu’une des photos illustre. Un peu aussi dans un « paysan de l’île de Dahab rencontré sous un pont d’autoroute », dans un décor royal aux contours de béton. Un peu encore dans les mains d’une vieille femme copte, ou dans la salle d’un petit café miteux de va-nu-pieds, où la télé crépite. Un peu enfin dans les yeux et les traits d’un visage inconnu : voilà les images que Fils de Roi présente sans prétentions. Pour l’auteur de la préface, elle est là cette beauté, mais demain elle sera ailleurs, dans d’autres regards, dans d’autres rencontres : elle est partout, mais elle n’est certainement pas figée. Pour la figer — et c’est souvent inutile — il faut la prendre en photo, la faire échapper au renouvellement incessant du temps, qui crée et qui détruit tout de suite.

Si la beauté des pyramides est inchangée depuis des millénaires, il en est de même de celle de la rue. Mais la beauté de la rue bouge et s’agite, passant d’une allée obscène à une impasse sombre et terreuse, d’un petit potier aux yeux remplis de fatigue à un chiffonnier digne et noble, écroulé sous le poids des ordures. Cette esthétique de la pauvreté, très présente dans l’ouvrage, n’a pas fini d’émerveiller, pouvant mettre mal à l’aise ceux qui ne l’acceptent pas. Le photographe ne dénonce pas, ne s’insurge pas : il montre la vie et les yeux des gens qu’il rencontre et qui n’ont rien, ou presque. Et c’est, peut-être, dans cet aspect que Denis Dailleux réussit le mieux.

Ce livre va bientôt sortir en Egypte, et l’accueil qui lui sera réservé est encore incertain. Aimera-t-on ce que l’on croise tous les jours : la crasse et la misère ? Appréciera-t-on le défi que semble nous lancer le regard d’un boueux, attrapé par Dailleux ? Voler l’image d’un pauvre, c’est lui prendre un peu plus, pourrait-on dire. Mais quand le vol est moral et ne cherche ni perfidie ni voyeurisme, alors il devient l’image du quotidien, cette image qui, par la photo, devient art. Car Dailleux n’invente rien : il fixe, pétrifie pour longtemps une fraction de seconde, qui reflète mieux qu’une autre un millier d’instants.

Alban de Menonville

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Denis Dailleux, Fils de Roi, éditions Gallimard 2008, texte d’Alain Blottière.

 




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