Musique.
A partir de deux livres sur Asmahane, chanteuse syrienne qui
a vécu et chanté en Egypte, un monde intéressant s’ouvre à
nous sur la femme et la chanson arabes au début du XXe
siècle.
Asmahane mystérieuse et envoûtante
Asmahane est cette diva de la chanson arabe qui est morte de
manière dramatique en 1944 dans un accident d’auto, et qui
reste mystérieuse de la part des conditions de sa mort et de
sa vie tumultueuse et étrange. Extrêmement douée, dotée
d’une voix divine qui touche aux cimes des cieux, cette
jeune femme d’origine syrienne, princesse de surcroît, reste
fortement présente, malgré sa courte vie. Tout chez cette
chanteuse de renom, qui a su égaler l’inégalable Oum Kalsoum,
est une source de mystère et de controverse. Depuis sa date
de naissance, qui n’est pas la même pour les deux auteurs,
1912 ou 1915, qui ont écrit sa biographie sur deux périodes
différentes. Mohamad Al-Tabéi, journaliste égyptien de renom
du début du siècle passé, qui a écrit le plus célèbre livre
sur cette chanteuse, dont la vie et la voix restent hors du
commun, et Chérifa Zouhour, qui a rédigé son livre récemment
en 2006 comme une étude en langue anglaise traduite en
arabe, et qui s’en va à la recherche d’une femme pionnière
et avant-gardiste du monde arabe.
Cependant, le livre de Tabéi reste la référence la plus
importante à ce sujet et les informations qu’il offre
demeurent une des sources les plus précieuses pour tous les
auteurs qui ont puisé dans la vie d’Asmahane, même si les
interprétations des faits varient de part et d’autre. Une
partie du livre de Tabéi, rédigé en 1949, c’est-à-dire 4 ans
après la mort d’Asmahane, a paru en tant que feuilleton dans
la presse égyptienne dans la revue Akher saa, dont il était
le rédacteur en chef. Ce livre n’a touché à la vie d’Asmahane
que jusqu’en 1942, pour n’être complété et publié en tant
qu’œuvre complète qu’en 1961. Epuisé, le livre de Tabéi
vient d’être publié par Dar Al-Chourouq en 2008, après le
grand succès du feuilleton télévisé syro-égyptien d’Al-Majeri,
diffusé pendant le Ramadan dernier. Son livre, rédigé
d’après des notes et des mots qu’elle lui avait adressés
dans différentes circonstances, est l’histoire d’une grande
passion qui a lié cet homme, plutôt conservateur et bien
installé dans la société, à cette jeune femme bouillonnante
de talent, téméraire et qui vit constamment à la lisière de
la vie et la mort. Il raconte sa vision de cette femme, bien
qu’il ne puisse pas expliquer sa passion pour elle qui reste
mystérieuse pour lui. Il essaye de raconter les faits de
manière objective, mais la passion sous-jacente et intense
demeure dans le non-dit d’une relation qui a pris toutes les
couleurs et les phases. Il se montre comme le protecteur et
l’ami toujours présent de cette jeune femme, sans écrire la
vraie histoire de cette relation, que la pudeur et les
bienséances sociales ne lui permettent pas de dépasser.
Brisant tous les lieux communs, à cause d’une fascination
étrange pour la mort, d’un talent fougueux et d’un besoin de
liberté qu’elle ne peut contenir, Asmahane le trouble et le
fascine. Mais également et de manière étrange le remplit de
pitié. Il ressent constamment à son égard ce sentiment
trouble de devoir la protéger, comme pour un être fragile et
perdu. Malgré les affrontements et les disputes, dont il ne
comprend ni le comment, ni le pourquoi, il ne peut s’en
détacher, avec cette peur de trop s’en approcher pour ne pas
se brûler. Qu’elle soit l’épouse du prince Hassan, émir
druze et chef de la montagne druze de Syrie, ou du
réalisateur de talent Ahmad Badrakhane, il demeure à ses
côtés, bravant les coutumes sociales, tout en se rebiffant
contre lui-même. Tout en reconnaissant son énorme talent, il
ne s’attarde pas trop sur sa carrière de chanteuse, qui
d’après-lui n’était pas une priorité pour elle, qui aimait
chanter dans des cercles d’amis et non pas dans les lieux
publics et les salons privés qu’elle détestait spécialement.
Il explique cela par les complexes de cette jeune femme,
d’origine princière, qui détestait vendre son art, surtout
devant les femmes de la haute société qui la regardaient de
haut comme elle l’imaginait. Toutefois, Tabéi, tout en
reconnaissant ses origines de classe, réfute le fait qu’elle
soit issue de classe princière. Cela revient-il à son besoin
de la dévaloriser constamment, pour pouvoir maîtriser, au
moins de manière psychologique, ses sentiments
contradictoires vis-à-vis d’elle ? On ne le sait. De toute
manière, c’est la seule personne à qui Asmahane avait
raconté son périple avec les services britanniques dans sa
mission audacieuse contre les Allemands et le gouvernement
de Vichy. Un autre aspect de cette femme qui suscite
surprise, admiration et interrogations.
Une pionnière
Aspects qu’analyse Farida Zouhour en détails. Elle part de
la thèse qu’Asmahane était une femme pionnière dans le monde
arabe. Sa mission politique et son parcours artistique sont
pour elle une source d’admiration pour expliquer le combat
de la femme pour ses libertés. Alors que Tabéi analyse les
conflits familiaux d’Asmahane pour des raisons matérielles
de la part de sa famille, qui y voyait une poule d’or,
Zouhour parle de la situation de la femme dans une société
d’hommes au Moyen-Orient. Elle affirme que le parcours
artistique de son frère Farid Al-Atrache, chanteur et
compositeur célèbre du monde arabe, était plus aisé à cause
de sa condition d’homme. Une femme aussi douée, artiste et
rebelle devait, d’après elle, souffrir d’oppression et
d’autoritarisme. Sa vie a été ce parcours difficile et
contradictoire pour jouir du droit de vivre sa pleine
indépendance. Elle analyse la situation de l’artiste dans
les années 1930 et 40, et les barrières sociales qui
essayent d’embrigader la liberté et l’autonomie de la femme.
Mais ce qui semble le plus intéressant dans le livre de
Zouhour, qui n’a pas ajouté aux faits de la vie d’Asmahane,
qui demeurent obscurs pour tout le monde, est cette analyse
détaillée des chansons d’Asmahane en général, et en tant que
comédienne dans les deux films qu’elle a tournés, Intessar
al-chabab (la victoire de la jeunesse) et Gharam wa inteqam
(amour et vengeance), dont la fin a été modifiée à cause de
son accident d’auto non éludé jusqu’à ce jour. Elle démontre
la force de cette chanteuse, dont la voix et l’apport
artistique demeurent d’une grande originalité et d’une
qualité inégalée.
Les deux livres de Tabéi et de Zouhour, que nous venons
d’évoquer, se complètent sans nous offrir des informations
sur cette chanteuse, qui demeure pour les générations qui ne
l’ont pas connue une chanteuse inégalée et un univers
mystérieux qui suscite tous les rêves et tous les possibles.
Le récent feuilleton télévisé, qui a ressuscité sa mémoire
incandescente comme les œuvres qui la racontent, offre à ses
admirateurs de profondes sphères de non-dit. Et l’on demeure
sur sa faim. Une faim insatiable qui est le propre de l’art.
La vie d’Asmahane n’est-elle pas elle aussi une œuvre d’art
?
Soheir Fahmi