Al-Ahram Hebdo, Livres | Asmahane mystérieuse et envoûtante
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 Semaine du 3 au 9 décembre 2008, numéro 743

 

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Livres

Musique. A partir de deux livres sur Asmahane, chanteuse syrienne qui a vécu et chanté en Egypte, un monde intéressant s’ouvre à nous sur la femme et la chanson arabes au début du XXe siècle. 

Asmahane mystérieuse et envoûtante

Asmahane est cette diva de la chanson arabe qui est morte de manière dramatique en 1944 dans un accident d’auto, et qui reste mystérieuse de la part des conditions de sa mort et de sa vie tumultueuse et étrange. Extrêmement douée, dotée d’une voix divine qui touche aux cimes des cieux, cette jeune femme d’origine syrienne, princesse de surcroît, reste fortement présente, malgré sa courte vie. Tout chez cette chanteuse de renom, qui a su égaler l’inégalable Oum Kalsoum, est une source de mystère et de controverse. Depuis sa date de naissance, qui n’est pas la même pour les deux auteurs, 1912 ou 1915, qui ont écrit sa biographie sur deux périodes différentes. Mohamad Al-Tabéi, journaliste égyptien de renom du début du siècle passé, qui a écrit le plus célèbre livre sur cette chanteuse, dont la vie et la voix restent hors du commun, et Chérifa Zouhour, qui a rédigé son livre récemment en 2006 comme une étude en langue anglaise traduite en arabe, et qui s’en va à la recherche d’une femme pionnière et avant-gardiste du monde arabe.

Cependant, le livre de Tabéi reste la référence la plus importante à ce sujet et les informations qu’il offre demeurent une des sources les plus précieuses pour tous les auteurs qui ont puisé dans la vie d’Asmahane, même si les interprétations des faits varient de part et d’autre. Une partie du livre de Tabéi, rédigé en 1949, c’est-à-dire 4 ans après la mort d’Asmahane, a paru en tant que feuilleton dans la presse égyptienne dans la revue Akher saa, dont il était le rédacteur en chef. Ce livre n’a touché à la vie d’Asmahane que jusqu’en 1942, pour n’être complété et publié en tant qu’œuvre complète qu’en 1961. Epuisé, le livre de Tabéi vient d’être publié par Dar Al-Chourouq en 2008, après le grand succès du feuilleton télévisé syro-égyptien d’Al-Majeri, diffusé pendant le Ramadan dernier. Son livre, rédigé d’après des notes et des mots qu’elle lui avait adressés dans différentes circonstances, est l’histoire d’une grande passion qui a lié cet homme, plutôt conservateur et bien installé dans la société, à cette jeune femme bouillonnante de talent, téméraire et qui vit constamment à la lisière de la vie et la mort. Il raconte sa vision de cette femme, bien qu’il ne puisse pas expliquer sa passion pour elle qui reste mystérieuse pour lui. Il essaye de raconter les faits de manière objective, mais la passion sous-jacente et intense demeure dans le non-dit d’une relation qui a pris toutes les couleurs et les phases. Il se montre comme le protecteur et l’ami toujours présent de cette jeune femme, sans écrire la vraie histoire de cette relation, que la pudeur et les bienséances sociales ne lui permettent pas de dépasser. Brisant tous les lieux communs, à cause d’une fascination étrange pour la mort, d’un talent fougueux et d’un besoin de liberté qu’elle ne peut contenir, Asmahane le trouble et le fascine. Mais également et de manière étrange le remplit de pitié. Il ressent constamment à son égard ce sentiment trouble de devoir la protéger, comme pour un être fragile et perdu. Malgré les affrontements et les disputes, dont il ne comprend ni le comment, ni le pourquoi, il ne peut s’en détacher, avec cette peur de trop s’en approcher pour ne pas se brûler. Qu’elle soit l’épouse du prince Hassan, émir druze et chef de la montagne druze de Syrie, ou du réalisateur de talent Ahmad Badrakhane, il demeure à ses côtés, bravant les coutumes sociales, tout en se rebiffant contre lui-même. Tout en reconnaissant son énorme talent, il ne s’attarde pas trop sur sa carrière de chanteuse, qui d’après-lui n’était pas une priorité pour elle, qui aimait chanter dans des cercles d’amis et non pas dans les lieux publics et les salons privés qu’elle détestait spécialement. Il explique cela par les complexes de cette jeune femme, d’origine princière, qui détestait vendre son art, surtout devant les femmes de la haute société qui la regardaient de haut comme elle l’imaginait. Toutefois, Tabéi, tout en reconnaissant ses origines de classe, réfute le fait qu’elle soit issue de classe princière. Cela revient-il à son besoin de la dévaloriser constamment, pour pouvoir maîtriser, au moins de manière psychologique, ses sentiments contradictoires vis-à-vis d’elle ? On ne le sait. De toute manière, c’est la seule personne à qui Asmahane avait raconté son périple avec les services britanniques dans sa mission audacieuse contre les Allemands et le gouvernement de Vichy. Un autre aspect de cette femme qui suscite surprise, admiration et interrogations.

 

Une pionnière

Aspects qu’analyse Farida Zouhour en détails. Elle part de la thèse qu’Asmahane était une femme pionnière dans le monde arabe. Sa mission politique et son parcours artistique sont pour elle une source d’admiration pour expliquer le combat de la femme pour ses libertés. Alors que Tabéi analyse les conflits familiaux d’Asmahane pour des raisons matérielles de la part de sa famille, qui y voyait une poule d’or, Zouhour parle de la situation de la femme dans une société d’hommes au Moyen-Orient. Elle affirme que le parcours artistique de son frère Farid Al-Atrache, chanteur et compositeur célèbre du monde arabe, était plus aisé à cause de sa condition d’homme. Une femme aussi douée, artiste et rebelle devait, d’après elle, souffrir d’oppression et d’autoritarisme. Sa vie a été ce parcours difficile et contradictoire pour jouir du droit de vivre sa pleine indépendance. Elle analyse la situation de l’artiste dans les années 1930 et 40, et les barrières sociales qui essayent d’embrigader la liberté et l’autonomie de la femme. Mais ce qui semble le plus intéressant dans le livre de Zouhour, qui n’a pas ajouté aux faits de la vie d’Asmahane, qui demeurent obscurs pour tout le monde, est cette analyse détaillée des chansons d’Asmahane en général, et en tant que comédienne dans les deux films qu’elle a tournés, Intessar al-chabab (la victoire de la jeunesse) et Gharam wa inteqam (amour et vengeance), dont la fin a été modifiée à cause de son accident d’auto non éludé jusqu’à ce jour. Elle démontre la force de cette chanteuse, dont la voix et l’apport artistique demeurent d’une grande originalité et d’une qualité inégalée.

Les deux livres de Tabéi et de Zouhour, que nous venons d’évoquer, se complètent sans nous offrir des informations sur cette chanteuse, qui demeure pour les générations qui ne l’ont pas connue une chanteuse inégalée et un univers mystérieux qui suscite tous les rêves et tous les possibles. Le récent feuilleton télévisé, qui a ressuscité sa mémoire incandescente comme les œuvres qui la racontent, offre à ses admirateurs de profondes sphères de non-dit. Et l’on demeure sur sa faim. Une faim insatiable qui est le propre de l’art. La vie d’Asmahane n’est-elle pas elle aussi une œuvre d’art ?

Soheir Fahmi

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Asmahan tarwi qessataha (Asmahan raconte sa vie),

de Mohamad Al-Tabéi,

chez Dar Al-Chourouq,

Egypte

2008.

Asrar Asmahan : al-maraa, al-harb, al-ghénaa (les secrets d’Asmahan : la femme, la guerre, la chanson), de Chérifa Zouhour, chez Al-Mada, Syrie 2006.

 




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