Ecoles.
La mort d’un élève à Alexandrie, frappé par son professeur
de mathématiques, fait partie d’une série d’incidents qui
relancent le débat sur la profession d’enseignant en Egypte.
Les risques du métier
Un
phénomène, un fait divers, ou un système d’éducation qu’il
est temps de changer ? Quatre cas de violence, pratiqués par
des professeurs sur des élèves dans le seul mois d’octobre,
ont relancé le débat sur le métier d’enseignant en Egypte.
Dans une école primaire à Alexandrie, Islam a succombé à un
coup de pied de son professeur de mathématiques. Raison : il
n’avait pas fait son devoir. Le professeur lui lance des
coups de pied au ventre et à la poitrine jusqu’à ce qu’il
perde connaissance. Le père d’Islam a intenté un procès
contre le professeur qui a tué son fils et contre le
ministère de l’Education, qui n’a pas réussi à imposer des
sanctions dissuasives pour obliger les enseignants à arrêter
cette pratique. Et en attendant l’aboutissement de
l’enquête, l’enseignant a été suspendu de sa fonction. Une
semaine plus tard, un professeur à l’école Ezbet Toma, au
gouvernorat de Gharbiya, a battu violemment ses élèves avec
un balai, dont 15 ont été blessés. Le même scénario s’est
répété deux jours plus tard, lorsqu’une élève, effrayée par
les menaces du professeur contre les élèves qui n’ont pas
fait leurs devoirs, a été atteinte d’un arrêt cardiaque, dès
qu’elle a vu son instituteur poser sur son bureau un morceau
de tuyau d’arrosage. Le quatrième incident n’est pas moins
troublant. Dans une école à Port-Saïd, un jeune élève reçoit
un coup de poing au ventre, pour avoir tardé à recopier la
leçon sur son cahier.
Considéré comme une noble profession, le travail
d’enseignant s’est-il transformé en métier cruel et indigne
?
Selon Mohamad Kamal Soliman, secrétaire général du conseil
d’administration du syndicat des Enseignants, ces incidents
ont un caractère individuel. « Je ne pense pas que le métier
d’enseignant soit devenu un métier cruel et impitoyable. Les
incidents auxquels nous avons assisté ces dernières semaines
sont le reflet d’un système éducatif défaillant et c’est l’Etat
qui en porte la responsabilité », affirme-t-il. Et
d’expliquer que les professeurs en Egypte travaillent dans
de très mauvaises conditions et sont soumis à des pressions
constantes. « Il ne s’agit pas bien entendu de justifier ces
actes violents qui doivent être punis, mais de comprendre
les raisons qui nous amènent à cette situation », affirme
Mohamad Kamel Soliman. Les pressions auxquelles les
enseignants sont soumis sont nombreuses : sureffectifs des
classes, salaires de misère qui les poussent à recourir aux
leçons particulières. Et même après les promesses du
ministère de leur accorder un nouveau statut salarial, les
enseignants ont senti qu’ils ont été humiliés et qu’ils sont
soumis à une sorte de chantage, à cause des examens qu’ils
ont été obligés de passer. « L’enseignant a senti qu’il
n’est pas apprécié. Il est obligé de passer un examen pour
obtenir une hausse de salaire. Qu’est-ce qu’on peut attendre
d’un enseignant qui travaille sous ces pressions ? Est-ce
qu’on attend à ce qu’il fasse son travail aisément ? », se
demande Hussein Abdel-Maqsoud, professeur de langue arabe
dans une école publique. Les enseignants sont soumis à
toutes sortes de pressions à l’intérieur de la classe. Outre
le surnombre, les élèves font tout ce qui est interdit en
classe : certains écoutent de la musique et des clips sur
leurs portables en pleine classe et les actes d’indiscipline
ne manquent pas. C’est ce qu’a affirmé le professeur accusé
de tuer Islam, dans la première séance du verdict : « Je ne
voulais pas tuer l’enfant, mais je voulais le discipliner
car il m’a répondu d’une façon impolie ».
Les spécialistes s’attaquent profondément à l’origine du
problème. Hanane Hafez, pédagogue et professeure à la
faculté de pédagogie à l’Université de Hélouan, pense qu’il
est prévisible que de tels actes se produisent. « Le métier
de professeur est très sensible, car il exige une
communication avec les enfants, d’où l’importance de fournir
aux professeurs une ambiance propice », assure Hanane. Pour
elle, le professeur fait partie de la société qui souffre de
nombreux problèmes sociaux et économiques, tels que la
hausse des prix et les mauvaises rémunérations, ce qui a eu
comme conséquence que la violence a gagné une grande partie
de la société. Mohamad Gamal, pédagogue, renchérit : «
Parfois, l’enseignant a recours à la violence pour faire
peur aux enfants et les obliger à prendre des leçons
particulières pour ne pas perdre des points dans les travaux
d’année. Un professeur qui n’est pas bien payé sera toujours
soumis à une forte tension et aura recours à un châtiment
qui n’est pas du tout approprié à la faute commise par
l’élève ». Il explique qu’on s’attend à des cas de violence
de l’élève contre son professeur, et on a déjà vu en 2006 un
lycéen qui a giflé son professeur.
Pour sa part, le ministère annonce qu’il existe un décret
ministériel en vertu duquel les châtiments corporels sont
interdits dans les écoles. Réda Abou-Série, sous-secrétaire
au ministère, pense qu’il ne faut rien exagérer. « Ces
accidents sont loin de constituer un phénomène
caractéristique de nos écoles. Cela ne veut pas dire que le
ministère ne prendra pas les mesures nécessaires pour mettre
un terme à ce genre de pratique », assure-t–il. Il se
contente d’affirmer que des comités ont été formés pour
discuter des sanctions dissuasives, obligeant les
enseignants à arrêter cette pratique. Or, il est bien connu
en Egypte que la création d’un comité pour la résolution
d’une affaire signifie la placer dans l’oubli.
Mirande Youssef