Gaza. Les
manifestations se multiplient pour afficher la solidarité avec les Palestiniens
soumis à un blocus « inhumain », mais aussi pour décrier la « passivité » des
régimes arabes.
Pressions en série
Israël
étrangle les Gazaouis et les Egyptiens s’en prennent à leur gouvernement. Un
scénario à répétition. Depuis près de deux semaines, l’Egypte est le théâtre de
manifestations, notamment d’étudiants islamistes, qui exigent du gouvernement
égyptien qu’il brise le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza. Un blocus
renforcé le 5 novembre, fermant tous les points de passage en représailles à
des tirs de roquettes palestiniennes.
Ce
week-end, à la sortie de la prière du vendredi, la confrérie des Frères
musulmans a organisé avec un nombre de syndicats professionnels et de partis
politiques une cinquantaine de sit-in à travers le pays. Les manifestants ont
dénoncé « le silence suspect » des dirigeants arabes face à ce qui se passe à
Gaza.
Plusieurs
centaines de manifestants se sont rassemblés la semaine dernière devant le
syndicat des Journalistes pour manifester leur solidarité avec les Palestiniens
de Gaza et décrier « l’apathie » des régimes arabes. En parallèle, plusieurs
manifestations estudiantines ont eu lieu notamment devant l’Université du Caire
et dans le campus de l’Université d’Al-Azhar. Les étudiants avaient scandé des
slogans hostiles au régime égyptien donnant lieu à des affrontement avec les
forces de sécurité.
Le
terminal de Rafah, seul accès au monde extérieur pour le 1,5 million
d’habitants de Gaza, est fermé quasiment en permanence depuis juin 2006, après
l’enlèvement d’un soldat israélien dans une attaque à la lisière de la bande de
Gaza.
Il ne
peut fonctionner en temps normal sans l’aval d’Israël, aux termes d’un accord
conclu en 2005 et qui prévoit la présence sur place d’observateurs européens et
de représentants de l’Autorité palestinienne. Mais ces observateurs se sont
retirés après le coup de force du mouvement islamiste du Hamas, qui contrôle la
bande de Gaza depuis juin 2007.
L’Egypte
a condamné officiellement par la voix du ministre des Affaires étrangères,
Ahmad Aboul-Gheit, le blocus israélien imposé sur Gaza, considéré comme « une
violation évidente du droit international ». « Israël n’a pas le droit de
considérer Gaza comme une entité hostile, cette attitude est contraire aux
accords de Genève relatifs aux territoires occupés », a noté Aboul-Gheit tout
en appelant la communauté internationale et les Nations-Unies à intervenir pour
amener Israël à alléger le blocus. Mais les opposants demandent à l’Egypte de
se désengager de cet accord et d’affirmer sa « suprématie » sur ses frontières.
«
Malheureusement, les gouvernements arabes, la Ligue arabe et l’Egypte sont
responsables de cette situation », estime Essam Al-Eriane, un cadre de la
confrérie. « La Ligue arabe a pris une série de décisions, dont la dernière
date du 26 novembre en faveur d’une levée du blocus, or jusqu’à maintenant, on
n’a pas vu un seul camion de vivres traverser la frontière. Je crains que si ce
dossier est examiné par un tribunal pénal international, on verra les
responsables arabes accusés de crimes contre l’humanité », ajoute-t-il.
La
confrérie tient pour responsable notamment le gouvernement égyptien. Sa
stratégie consiste donc à rallier les forces politiques et l’opinion publique
pour « contrebalancer » les pressions exercées par les Etats-Unis sur le
gouvernement égyptien, « ne serait-ce que pour fournir à celui-ci un bon
prétexte pour réagir », affirme Al-Eriane.
Nombreux
sont ceux qui partagent la vision des islamistes, même s’ils ne sont pas
motivés par la même idéologie. Ainsi, le nassérien Abdallah Al-Sénnawi pense
qu’indépendamment du Hamas et des Frères, « les Egyptiens se doivent d’être
solidaires avec les habitants de Gaza qui vivent depuis des mois dans des
conditions inhumaines. Il y a 1,5 million d’habitants dont la vie est en danger
».
D’un
point de vue humain mais aussi du point de vue de l’intérêt national,
Al-Sénnawi note les liens familiaux entre les tribus de Rafah, à cheval de
l’Egypte et de la Palestine. « Au niveau sécuritaire, l’Egypte ne peut pas
fermer les yeux et se désengager complètement. C’est une affaire égyptienne par
excellence, l’ignorer est très dangereux et céder aux prises de positions
israéliennes ne l’est pas moins », conclut-il.
Toutefois,
ladite responsabilité de l’Egypte est loin de faire l’unanimité des Egyptiens. «
Personne n’admet ce qui se passe à Gaza et il est très probable de voir la
colère des Egyptiens monter encore plus, sauf qu’aucune entité politique n’a le
droit de s’approprier ces protestations », affirme le député du parti libéral
du Wafd, Mohamad Moustapha Cherdi, en référence à la confrérie des Frères
musulmans, qui se positionne à l’avant-garde des « manifestations de solidarité
».
Cherdi
refuse aussi que cette colère soit dirigée contre l’Egypte. « Si Israël a
soumis Gaza à un blocus, que peut faire le gouvernement égyptien ? Qu’est-ce
qu’on a, nous, à faire là-dedans ? Pourquoi c’est toujours aux Egyptiens
d’assumer les erreurs des Palestiniens ? », s’indigne le député wafdiste.
En
effet, les conflits intestins des factions palestiniennes, notamment le Fatah
et le Hamas, et la guerre qu’elles se livrent ont amené beaucoup d’Egyptiens à
remettre en question leur sympathie pour ceux qui s’intéressent avant tout au
pouvoir et non à leur cause nationale.
Comme
le note le chercheur Nabil Abdel-Fattah du Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « la situation précaire au niveau
inter-palestinien est un facteur primordial dans la souffrance des Gazaouis,
sans un rapprochement entre le Fatah et le Hamas, il ne sera pas possible
d’alléger le blocus ».
Pour
lui, le « mécontentement » des Egyptiens fait partie d’une stratégie classique
des Frères musulmans qui exploitent ce qui se passe à Gaza pour rallier les
sympathisants et l’opinion publique contre le gouvernement. « Il ne faut jamais
oublier que le Hamas et les Frères partagent une même idéologie », souligne
Abdel-Fattah. « Je ne pense pas que le gouvernement égyptien aura recours à une
ouverture partielle des frontières pour absorber cette colère. Au contraire, il
aura recours comme d’habitude à l’appareil sécuritaire contre les Frères »,
conclut le chercheur.
Apparemment,
c’est un amalgame des deux options que l’Egypte a décidé de mettre en œuvre. Vendredi,
120 malades palestiniens ont été autorisés à franchir la frontière pour se
faire soigner dans les hôpitaux égyptiens. Les autorités égyptiennes ont
également indiqué qu’elles ouvriraient le terminal de Rafah pour trois jours
afin de permettre le passage d’environ 3 000 pèlerins palestiniens pour La
Mecque via la mer Rouge. Et le lendemain, samedi, 28 membres de la confrérie
ont été arrêtés dans les villes littorales de Marsa Matrouh et d’Alexandrie
pour « appartenance à une organisation illégale ».
Chérif Albert