Photos.
Adel Wassily expose à l’Atelier du Caire de très beaux
clichés, où la joie de vivre se confond avec un regard
passionné qui veut capter ce qui va au-delà du visible et du
conscient.
Petites histoires humaines
Sur
deux grands panneaux à l’entrée de l’exposition, deux
grandes affiches annoncent des jeux du mouled. Sur l’une
d’entre elles un grand œil nous dévisage et sur l’autre « la
jeune fille du feu » offre ses sortilèges. Des têtes de
spectateurs sont montrées de dos sur l’affiche même. Est-ce
les visiteurs du mouled ou nous-mêmes spectateurs de ce
monde et de cette exposition ? Un miroir intercalé entre les
deux affiches donne le ton de cette exposition où l’on s’y
voit sans se voir vraiment ; notre condition d’Egyptiens
face au monde qui nous entoure et de ce monde en
effervescence qu’est le mouled. Car Adel Wassily, passionné
des êtres humains dans leur quotidien, s’en est allé muni de
sa caméra, à travers la Haute et la Basse-Egypte pour capter
le regard des gens dans leur périple à la recherche de
convictions et de certitudes qui les rassurent, mais surtout
à la recherche de ces moments furtifs de bonheur comme on
peut les retrouver dans les mouleds.
Qu’ils soient musulmans ou chrétiens, qu’ils soient les
visiteurs fervents du mouled chrétien de Gabal Al-Teir à
Minya, ou de l’incontournable mouled musulman de Sayeda
Zeinab au Caire, ils gardent dans le regard un je ne sais
quoi de mystérieux et de gai qu’ils ont en commun. Ils
parlent à Minya du pèlerinage qu’ils font tous les ans
durant une semaine à Gabal Al-Teir, comme d’un lieu où l’on
part pour estiver. Ce sont leurs vacances à eux dans un
monde où financièrement et culturellement, les modes de vie
sont différents. On les voit portant leurs objets pour ce
périple attendu avec impatience. Des réchauds à gaz, des
munitions et des objets qu’il leur faut pour cette semaine
qu’ils passeront hors de leur domicile. Ce sont leurs
vacances à eux où l’utile se marie à l’agréable, à savoir la
demande de grâces et d’union avec Dieu et ses saints ou ses
personnes sacrées est confondue avec le bonheur de se
retrouver hors du temps avec d’autres personnes dans un
objectif commun. Vieux et jeunes, femmes et enfants sont
photographiés par la caméra de Wassily dans ces instants où
ils vivent des moments de grâce. Sur une très belle photo,
deux hommes âgés sont assis sur des balançoires. Dans
d’autres photos, des femmes vêtues de leurs plus beaux
habits sourient sans savoir qu’elles sont prises en photos.
Des enfants à l’air narquois déambulent entre des grandes
personnes sur des lieux qui les ramènent à des temps
immémoriaux. La caméra de Wassily les montrent dans ces
moments d’exception où le quotidien avec ses longues peines
et ses souffrances est mis entre parenthèse pour laisser
libre cours à ces moments de communion entre les âmes et
avec l’au-delà. Sur les photos, les signes religieux se
confondent avec les besoins du quotidien. Sur une photo, un
marchand de kochari (mets populaire composé de lentilles, de
riz et de pâtes, garni d’oignon) pose des images du Christ
alors que sur le haut de sa petite voiture on peut lire «
Dieu est grand » qui est un signe religieux musulman. Sur
d’autres photos une Vierge trône à côté d’affiches
commerciales. Des clins d’œil plein d’humour, mais également
des mélanges qui n’ont pas l’air de contrarier ces gens
habitués à toutes les contradictions.
« L’héritage culturel fait de superstitions et de traditions
influence notre inconscient sans qu’on n’y soit parfaitement
conscient, qu’il fasse partie du mouled ou d’autres moments
de notre quotidien. Nous sommes tous pris dans ce piège dans
le bon ou le mauvais sens », comme le dit Adel Wassily qui a
voulu capter ces moments de joie et de gaieté, qui avec
d’autres états d’âme font partie de notre manière d’être.
Mais sommes-nous vraiment conscients de ces mélanges que
nous vivons ? Sur des photos, des femmes et des hommes
marchent en nous donnant le dos. Savent-ils où ils vont ?
Savons-nous vers où nous allons ? Au-delà du mouled et de la
joie, les inquiétudes d’un monde qui ne rassure pas et la
peur de nos démons intérieurs que nous ne dominons sans
doute pas, sont perçues dans les non-dits de cette
exposition où la lumière des lieux et des espaces baignés de
soleil sur les berges du Nil nous ramène à la quiétude d’un
monde, où les contradictions entre la tradition et la
modernité ne cessent de perturber un environnement social et
intérieur qui se modifie à vue d’œil. Saurons-nous mieux
comprendre ce qui se déroule en nous ? Adel Wassily essaye
de capter, à travers sa caméra et ses photos bariolées de
couleurs via son regard profondément humain, des moments
intenses et riches d’émotions porteurs d’une histoire
profondément ancrée en nous.
Soheir Fahmi