Al-Ahram Hebdo, Arts | Vivre d’espoir
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 Semaine du 3 au 9 décembre 2008, numéro 743

 

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Arts

Festival International du Caire. Des films arabes de la compétition, certains se sont distingués par une volonté profonde de survie, qui en jaillit.

Vivre d’espoir

Débarrassés de toute ornementation stylistique, trois films, Eid milad Laïla (l’anniversaire de Laïla) du Palestinien Rashid Masharawi, Yom ma etäbelna (le jour de notre rencontre) de l’Egyptien Ismaïl Mourad, et Arbaa banat (4 filles) du Bahreïni Hussein El-Hulaibi, utilisant une sensibilité dirigée vers l’essentiel, ont ouvert une voie vers l’espoir qui fonde l’existence humaine.

Prix ex-æquo du ministère de la Culture, l’Anniversaire de Laïla introduit son personnage principal sous l’effet d’une déflagration au bas de sa fenêtre, qui l’extrait brusquement à son sommeil. Cette manière de construire un rapport à l’image très physique, allant jusqu’à faire perdre son calme au protagoniste Abou-Laïla (Mohamad Bakri), au bout d’une trajectoire dans la ville complexe et retorse, atteste de l’audace du film.

Ce début restitue l’illusion de sécurité de vie dans la ville de Ramallah barricadée, menacée par les forces d’occupation israéliennes, où vivent Abou-Laïla et sa famille. Au vacarme de l’ouverture, alternent les images simples de cette famille, la mère Nawal (Arine Amri) prépare le petit-déjeuner, et le père finit de s’habiller pour conduire sa fille Laïla, de sept ans, à l’école.

Nawal lui rappelle de rentrer tôt avec une tourte pour fêter l’anniversaire de leur fille. Abou-Laïla, ancien juge, qui a travaillé pendant dix ans dans un pays arabe, est rentré servir le pays, mais à défaut d’emploi au ministère de la Justice, il est obligé de travailler comme chauffeur de taxi utilisant celui de son beau-frère afin d’entretenir sa famille. Voir grandir sa fille dans les meilleures conditions du monde est l’espoir qui le motive à transcender les difficultés. De simples actions et des situations dangereuses se transforment en épreuves d’endurance : tandis que le spectateur s’acharne à fixer le regard, Abou-Laïla, ses passagers et son entourage luttent pour rester en vie, dans l’image. L’image est un acte physique, une existence qui s’amplifie en une expérience physique au gré des déambulations d’Abou-Laïla d’un camp de réfugiés, d’une prison, d’un hôpital, d’un cimetière, d’une cérémonie de mariage, d’une prière à Jérusalem, d’un point de vue, d’une morale à l’autre.

Abou-Laïla pousse son taxi dans des rues peuplées, pour configurer par une complexité narrative et morale les entrées et sorties des habitants de Ramallah de cavernes et d’espaces d’ouverture qu’ils se sont façonnés pour échapper aux frustrations et au poids de l’occupation. Les occupants ne sont pas visibles, on entend juste le vrombissement menaçant d’un hélicoptère en hors champ. L’enfermement n’empêche pas les habitants de circuler pour renverser l’architecture carcérale.

Homme de loi, Abou-Laïla essaye de tenir la règle du jeu, transmettre à ses passagers le message que pour atteindre leurs objectifs, il faudrait d’abord transiter par la voie de la loi et le respect de l’ordre. Mais à partir de cette situation intolérable d’enfermement, après un demi-siècle d’occupation israélienne, toutes sortes d’ouvertures sont imaginées, réaffirmant une puissance de vie et incarnant une force inouïe de résistance – même s’il s’avère qu’aucune issue n’est possible et qu’au dehors la réponse ne varie pas. Comme ce résistant libéré des prisons israéliennes et auquel Abou-Laïla interdit de fumer en taxi, mais qui y persiste. Cet autre qui refuse de mettre la ceinture de sécurité. Ou encore ces deux jeunes amants auxquels Abou-Laïla interdit de s’amuser en taxi et qui décident de continuer de s’aimer via Internet.

Un attentat à la bombe survient dans le café où s’installe Abou-Laïla, au moment où il l’attend le moins. Cet incident semble mettre en échec son discours épinglant un monde où la raison et l’ordre peinent à s’imposer. L’humour noir triomphe cependant du marasme général. Un âne soulevé en l’air par le souffle de la bombe y reste suspendu. « C’est un âne sensible, il comprend et suit la situation que nul ne peut endurer », commente son propriétaire. Abou-Laïla passe de la passivité à la résistance à la mort qui vient. Il hurle pour mettre un peu d’ordre dans le trafic et lève les yeux vers les hélicoptères israéliens, criant sa colère : « Assez, nous voulons vivre en paix et élever nos enfants. Nous savons que vous êtes les occupants les plus puissants sur terre, mais laissez-nous vivre ». Dans cette séquence riche en significations, il se détache des questions de vie et de mort, où veut l’enfermer l’ennemi, pour s’accrocher à l’espoir de vivre et de voir grandir sa fille Laïla, ultime affirmation de sa souveraineté. « L’humanisme du film s’arrête devant cette condamnation indirecte de l’occupation qui a privé les Palestiniens de la capacité de contrôler leur destinée et les infimes détails de leur vie au quotidien », dit Rashid Masharawi.

Un œil en plus

Dans un quartier modeste, ici et maintenant. Dans un monde calamiteusement formaté, et en même temps émietté. Un monde atomisé, surcadré par l’exigence d’ordre, habité de pulsions qui se reformulent sans cesse en artefacts contemporains. Le réalisateur Ismaïl Mourad met en place dans son film Le Jour de notre rencontre un univers comme feuilleté par les superpositions de niveaux de rapports au monde réel. Il fait se rencontrer Zeinab (Lebléba) et Youssef (Mahmoud Hémeida), de vieux amis et amants d’enfance, qui adhèrent au système et pourtant vibrent d’autres appels.

Zeinab, mariée et mère de famille, déchante un peu vis-à-vis de la banalité du quotidien et veut explorer ce qui lui manque et s’offrir une distance par rapport à la routine. Youssef, acteur de renom, tente de réorganiser ses rapports avec son fils Abdallah, qui l’abandonne pourtant pour émigrer. Rétroactivement, il repense sa relation avec son ex-épouse Farida (Ola Ghanem) et sa fille Soad, cherchant ce qu’il n’a pas dû être, ce qu’il est lui-même. Zeinab et Youssef se rencontrent par hasard un jour de tournage d’un film de Youssef, et se trouvent précipités là où ils n’auraient pas dû être dans le drame d’Oum Nassif, une vieille voisine qui souffre d’amnésie et de solitude après le départ de ses fils pour l’étranger. Ils vont l’assister à retrouver sa cousine, à vivre un moment de bonheur sur le pont du Six octobre qu’elle n’a vu jusque-là qu’à la télé. Ils accomplissent exactement ce qu’on attend d’eux, un geste de compassion vis-à-vis de ceux qui sont exclus de la société en raison de leur vieillesse. La réussite du film s’explique en grande partie par la combinaison de deux dispositions d’esprit qui leur offre une improbable liberté, un sens de la vie au moment où tout les promettait à l’enfermement, le repli dans la distance par rapport au monde et aux êtres qu’ils aiment. Une manière non de profiter de la situation, mais de danser avec elle au moment où la vie menace de devenir monotone.

Avec Les Quatre filles de Hussein El-Hulaibi, le Bahreïn, absent du paysage cinématographique depuis 15 ans, marque son retour. Le film prend son essor avec la scène violente de l’ouverture, où Noura est battue à mort par son mari ivre qui la suspecte de trahison. Elle demande le divorce et commence à prendre sa vie en main et à élever son frère. Le film prend le sens des réalités à travers ce personnage et les situations d’Imane, qui doit entretenir ses parents sans ressources, mais étant diplômée en ingénierie, elle refuse tout emploi modeste. Amal, jetée à la rue par son beau-père qui s’abstient de payer sa scolarité. Et enfin, Mariam limogée du supermarché où elle travaille pour quelques erreurs. Les quatre femmes doivent non seulement affronter cette condition dégradante, mais aussi une société masculine qui leur interdit un emploi et une vie décente qu’à l’ombre des hommes.

Cependant, elles surprennent cette société et décident d’aménager une station pour le lavage des voitures et d’y travailler comme ouvrières. Cette impression est vite dissipée lorsqu’un mélange dangereux de machisme et de fondamentalisme les entoure et menace. La simplicité du film tient à sa façon d’apparaître comme les étapes d’une recherche menée à maturité par les femmes du Golfe pour s’accorder un équilibre de vie et une éthique de liberté dont ne se moquent que les imbéciles.

Amina Hassan

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