Festival International du Caire.
Des films arabes de la compétition, certains se sont
distingués par une volonté profonde de survie, qui en
jaillit.
Vivre d’espoir
Débarrassés
de toute ornementation stylistique, trois films, Eid milad
Laïla (l’anniversaire de Laïla) du Palestinien Rashid
Masharawi, Yom ma etäbelna (le jour de notre rencontre) de
l’Egyptien Ismaïl Mourad, et Arbaa banat (4 filles) du
Bahreïni Hussein El-Hulaibi, utilisant une sensibilité
dirigée vers l’essentiel, ont ouvert une voie vers l’espoir
qui fonde l’existence humaine.
Prix ex-æquo du ministère de la Culture, l’Anniversaire de
Laïla introduit son personnage principal sous l’effet d’une
déflagration au bas de sa fenêtre, qui l’extrait brusquement
à son sommeil. Cette manière de construire un rapport à
l’image très physique, allant jusqu’à faire perdre son calme
au protagoniste Abou-Laïla (Mohamad Bakri), au bout d’une
trajectoire dans la ville complexe et retorse, atteste de
l’audace du film.
Ce début restitue l’illusion de sécurité de vie dans la
ville de Ramallah barricadée, menacée par les forces
d’occupation israéliennes, où vivent Abou-Laïla et sa
famille. Au vacarme de l’ouverture, alternent les images
simples de cette famille, la mère Nawal (Arine Amri) prépare
le petit-déjeuner, et le père finit de s’habiller pour
conduire sa fille Laïla, de sept ans, à l’école.
Nawal lui rappelle de rentrer tôt avec une tourte pour fêter
l’anniversaire de leur fille. Abou-Laïla, ancien juge, qui a
travaillé pendant dix ans dans un pays arabe, est rentré
servir le pays, mais à défaut d’emploi au ministère de la
Justice, il est obligé de travailler comme chauffeur de taxi
utilisant celui de son beau-frère afin d’entretenir sa
famille. Voir grandir sa fille dans les meilleures
conditions du monde est l’espoir qui le motive à transcender
les difficultés. De simples actions et des situations
dangereuses se transforment en épreuves d’endurance : tandis
que le spectateur s’acharne à fixer le regard, Abou-Laïla,
ses passagers et son entourage luttent pour rester en vie,
dans l’image. L’image est un acte physique, une existence
qui s’amplifie en une expérience physique au gré des
déambulations d’Abou-Laïla d’un camp de réfugiés, d’une
prison, d’un hôpital, d’un cimetière, d’une cérémonie de
mariage, d’une prière à Jérusalem, d’un point de vue, d’une
morale à l’autre.
Abou-Laïla pousse son taxi dans des rues peuplées, pour
configurer par une complexité narrative et morale les
entrées et sorties des habitants de Ramallah de cavernes et
d’espaces d’ouverture qu’ils se sont façonnés pour échapper
aux frustrations et au poids de l’occupation. Les occupants
ne sont pas visibles, on entend juste le vrombissement
menaçant d’un hélicoptère en hors champ. L’enfermement
n’empêche pas les habitants de circuler pour renverser
l’architecture carcérale.
Homme de loi, Abou-Laïla essaye de tenir la règle du jeu,
transmettre à ses passagers le message que pour atteindre
leurs objectifs, il faudrait d’abord transiter par la voie
de la loi et le respect de l’ordre. Mais à partir de cette
situation intolérable d’enfermement, après un demi-siècle
d’occupation israélienne, toutes sortes d’ouvertures sont
imaginées, réaffirmant une puissance de vie et incarnant une
force inouïe de résistance – même s’il s’avère qu’aucune
issue n’est possible et qu’au dehors la réponse ne varie
pas. Comme ce résistant libéré des prisons israéliennes et
auquel Abou-Laïla interdit de fumer en taxi, mais qui y
persiste. Cet autre qui refuse de mettre la ceinture de
sécurité. Ou encore ces deux jeunes amants auxquels
Abou-Laïla interdit de s’amuser en taxi et qui décident de
continuer de s’aimer via Internet.
Un attentat à la bombe survient dans le café où s’installe
Abou-Laïla, au moment où il l’attend le moins. Cet incident
semble mettre en échec son discours épinglant un monde où la
raison et l’ordre peinent à s’imposer. L’humour noir
triomphe cependant du marasme général. Un âne soulevé en
l’air par le souffle de la bombe y reste suspendu. « C’est
un âne sensible, il comprend et suit la situation que nul ne
peut endurer », commente son propriétaire. Abou-Laïla passe
de la passivité à la résistance à la mort qui vient. Il
hurle pour mettre un peu d’ordre dans le trafic et lève les
yeux vers les hélicoptères israéliens, criant sa colère : «
Assez, nous voulons vivre en paix et élever nos enfants.
Nous savons que vous êtes les occupants les plus puissants
sur terre, mais laissez-nous vivre ». Dans cette séquence
riche en significations, il se détache des questions de vie
et de mort, où veut l’enfermer l’ennemi, pour s’accrocher à
l’espoir de vivre et de voir grandir sa fille Laïla, ultime
affirmation de sa souveraineté. « L’humanisme du film
s’arrête devant cette condamnation indirecte de l’occupation
qui a privé les Palestiniens de la capacité de contrôler
leur destinée et les infimes détails de leur vie au
quotidien », dit Rashid Masharawi.
Un œil en plus
Dans un quartier modeste, ici et maintenant. Dans un monde
calamiteusement formaté, et en même temps émietté. Un monde
atomisé, surcadré par l’exigence d’ordre, habité de pulsions
qui se reformulent sans cesse en artefacts contemporains. Le
réalisateur Ismaïl Mourad met en place dans son film Le Jour
de notre rencontre un univers comme feuilleté par les
superpositions de niveaux de rapports au monde réel. Il fait
se rencontrer Zeinab (Lebléba) et Youssef (Mahmoud Hémeida),
de vieux amis et amants d’enfance, qui adhèrent au système
et pourtant vibrent d’autres appels.
Zeinab,
mariée et mère de famille, déchante un peu vis-à-vis de la
banalité du quotidien et veut explorer ce qui lui manque et
s’offrir une distance par rapport à la routine. Youssef,
acteur de renom, tente de réorganiser ses rapports avec son
fils Abdallah, qui l’abandonne pourtant pour émigrer.
Rétroactivement, il repense sa relation avec son ex-épouse
Farida (Ola Ghanem) et sa fille Soad, cherchant ce qu’il n’a
pas dû être, ce qu’il est lui-même. Zeinab et Youssef se
rencontrent par hasard un jour de tournage d’un film de
Youssef, et se trouvent précipités là où ils n’auraient pas
dû être dans le drame d’Oum Nassif, une vieille voisine qui
souffre d’amnésie et de solitude après le départ de ses fils
pour l’étranger. Ils vont l’assister à retrouver sa cousine,
à vivre un moment de bonheur sur le pont du Six octobre
qu’elle n’a vu jusque-là qu’à la télé. Ils accomplissent
exactement ce qu’on attend d’eux, un geste de compassion
vis-à-vis de ceux qui sont exclus de la société en raison de
leur vieillesse. La réussite du film s’explique en grande
partie par la combinaison de deux dispositions d’esprit qui
leur offre une improbable liberté, un sens de la vie au
moment où tout les promettait à l’enfermement, le repli dans
la distance par rapport au monde et aux êtres qu’ils aiment.
Une manière non de profiter de la situation, mais de danser
avec elle au moment où la vie menace de devenir monotone.
Avec Les Quatre filles de Hussein El-Hulaibi, le Bahreïn,
absent du paysage cinématographique depuis 15 ans, marque
son retour. Le film prend son essor avec la scène violente
de l’ouverture, où Noura est battue à mort par son mari ivre
qui la suspecte de trahison. Elle demande le divorce et
commence à prendre sa vie en main et à élever son frère. Le
film prend le sens des réalités à travers ce personnage et
les situations d’Imane, qui doit entretenir ses parents sans
ressources, mais étant diplômée en ingénierie, elle refuse
tout emploi modeste. Amal, jetée à la rue par son beau-père
qui s’abstient de payer sa scolarité. Et enfin, Mariam
limogée du supermarché où elle travaille pour quelques
erreurs. Les quatre femmes doivent non seulement affronter
cette condition dégradante, mais aussi une société masculine
qui leur interdit un emploi et une vie décente qu’à l’ombre
des hommes.
Cependant, elles surprennent cette société et décident
d’aménager une station pour le lavage des voitures et d’y
travailler comme ouvrières. Cette impression est vite
dissipée lorsqu’un mélange dangereux de machisme et de
fondamentalisme les entoure et menace. La simplicité du film
tient à sa façon d’apparaître comme les étapes d’une
recherche menée à maturité par les femmes du Golfe pour
s’accorder un équilibre de vie et une éthique de liberté
dont ne se moquent que les imbéciles.
Amina
Hassan