Ministre à plusieurs reprises,
Tarek Mitri refuse
d’être taxé de politicien. Lui, c’est plutôt un penseur qui
cultive beaucoup de rêves dont un grandiose, celui de voir
sa patrie, le Liban, devenir un pays « normal ».
Le chercheur de salut
Les locaux du ministère de l’Information sont attenants à
ceux du Tourisme et tous deux ont vue sur la Banque Centrale
du Liban (BCL), à la rue Hamra, en plein cœur de Beyrouth. A
16h, il fait déjà obscur dans la capitale bruyante et
illuminée de mille feux. Un embouteillage asphyxiant. Le
ministre, Tarek Mitri, nous accueille avec son sourire
avenant. Il accorde à chacun le temps prévu, dans son vaste
bureau élégant de par sa sobriété, garni de l’inséparable
ordinateur qu’il consulte entre deux entrevues. Mitri parle
avec une aisance remarquable, celle d’un orateur-né. Au
naturel, sans artifices.
L’homme prêche non seulement le dialogue, mais le prône
aussi comme moyen de salut. « L’idée que nous nous faisons
de notre pays suggère que le dialogue soit une manière de
faire », assure-t-il. Et d’ajouter : « Il nous arrive d’être
un pays d’ouverture et d’échange, mais il y a des moments où
l’on sent qu’il y a un cloisonnement. Je crois que le
dialogue n’est pas seulement une activité, c’est une
culture, une manière d’être et une façon de penser. Une
démarche modeste, patiente et courageuse parce qu’elle
comprend des risques de pouvoir convaincre ».
Mais dans le pays, le dialogue se limite au stade de la
négociation qui est un reflet du rapport de forces. Le
dialogue en est de loin sapé, selon lui. Cette opinion est
certifiée par ses nombreuses activités étendues entre 1972
et 2005, où il a été coordinateur des relations et du
dialogue interreligieux à Genève, en Suisse. Egalement,
directeur du conseil des Eglises et du Centre d’études
d’Antioche, au Liban. Ce, sans compter les cours dispensés à
l’Université Saint-Joseph (au Liban), à l’Université Harvard
(Etats-Unis), à Amsterdam et à l’Institut pontifical des
études arabes et islamiques à Rome. Un véritable théologien
? Ses publications d’articles et de livres vont dans ce
sens, bien que ses études universitaires montrent un
penchant pour les sciences politiques, ayant obtenu son
doctorat en la discipline à Paris en 1986. Ses écrits
illustrent les intérêts et les préoccupations de cet homme
persévérant. Religion & Human Rights avec une discussion
islamo-chrétienne à Genève, en 1977, ainsi que Religion Law
& Society à Amsterdam, en 1995. En 2004, à Genève, il publie
Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, puis, c’est
l’histoire, l’avenir des chrétiens du monde arabe, la
justice, les droits de l’homme, la dignité nationale,
l’héritage hébreu et le dialogue interreligieux ... En fait,
pas mal de ces thèmes sont développés dans la langue de
Molière, mais aussi celle de Shakespeare, enrichissant sa
carrière de 1988 jusqu’à nos jours.
Seulement, ce riche patrimoine culturel s’est heurté aux «
dédales » de la politique lorsqu’il accéda, en avril 2005,
l’espace d’un trimestre, aux ministères de l’Environnement
et du Développement administratif. Comme il a les yeux
braqués sur les problèmes du pays, il est conscient de la
nécessité de favoriser la primauté de la loi et de la
Constitution. « Mon rôle est de mettre en relief les
décisions et politiques du gouvernement », dit-il. «
Il faut respecter le retour aux règles de la Constitution et
je dois m’assurer que la loi sera appliquée par conviction
», ajoute-t-il.
Le 21 juillet 2005, il devient ministre de la Culture, et le
12 juillet 2008, Fouad Siniora, le chef du gouvernement, le
place à la tête de l’Information. Entre ces deux mondes, «
il y a une ressemblance », souligne le ministre. Les enjeux
sont ceux de la liberté qui s’exerce et la pluralité qui
s’exprime. Seulement, ajoute-t-il, « les acteurs principaux
ne sont pas étatiques, mais publics, alors que les
opérateurs culturels sont privés. Le rôle de l’Etat est un
rôle d’accompagnement et de régulation ». Au ministère de la
Culture, il avait rédigé un projet de loi réclamant
l’abolition de la censure. Au ministère de l’Information, il
se bat toujours pour le même projet de loi. En attendant sa
promulgation. « Je continue à me battre », dit-il. Et
d’ajouter : « Je n’admets aucune contrainte ou censure.
Actuellement, j’ai plus de moyens et la décision d’autoriser
un livre censuré, alors qu’à l’époque de la Culture, je
n’avais pas cette possibilité. Mon objectif est de faire
reculer la censure en prenant l’opinion publique à témoin ».
Le ministre poursuit le dialogue, racontant un peu sa
mission actuelle et les difficultés qu’il rencontre. « Ma
mission est double : je dois être le porte-parole du
gouvernement, mais aussi gérer le ministère »,
remarque-t-il.
Au Liban, il n’y a pas en effet de tradition de coopération
interministérielle. « On n’a pas de vision pour travailler
de concert », affirme le ministre, tout en confiant,
ajoutant qu’il y a souvent mésentente et qu’il est difficile
de s’exprimer en collectivité. « Aux yeux du monde entier,
le gouvernement est un organe d’exécution et non pas un
mini-Parlement », comme il le voit aujourd’hui. Mitri avoue
qu’il est en train « d’aseptiser et d’édulcorer les
problèmes » dont il a pleinement conscience. Il n’y a qu’au
Liban que l’on fait étalage des délibérations, alors
qu’ailleurs, les débats sont secrets, dit-il. Avant
d’ajouter : « Nous nous trouvons face à une logique où la
politique est dans une situation de bagarre ».
Triste bilan à l’heure où le ministre a connu des moments
très difficiles quand il a occupé le poste des Affaires
étrangères par intérim, en 2006. Tout d’abord, il a assuré
l’intérim d’un ministre démissionnaire. La difficulté
principale, à son avis, était qu’il devait se battre « au
nom du Liban et pour le Liban et non pas en tant que
représentant d’une fraction politique », tranche-t-il. Et
d’ajouter : « Ma loyauté au pays passait au-dessus des
positions. Je me suis battu pour mettre les intérêts du pays
au-dessus de tout. J’ai été calomnié par des personnes qui
ne savaient pas distinguer entre les intérêts privés et
nationaux ».
« Le ministre des Affaires étrangères doit avoir un discours
rationnel. Il ne doit pas polémiquer ni être un bagarreur.
Je ne l’ai pas été, ce qui a brouillé la vision binaire des
autres qui ont une vision dualiste », attaque-t-il.
Tarek Mitri a aussi mené des négociations ardues, depuis la
dernière attaque israélienne contre le Liban, en 2006. «
C’étaient les moments les plus durs », confie-t-il. « A New
York, j’ai défendu le Liban contre Israël. Aux réunions
arabes, j’ai défendu le Liban contre les pays frères »,
dit-il.
Il était parti à New York pour réclamer le cessez-le-feu.
Or, certains membres du Conseil de sécurité voulaient que
les conditions de durabilité soient assurées. Il fallait
donc assurer un cessez-le-feu durable et, pour lui, sans
conditions. Il poursuit son récit : « La deuxième difficulté
était liée au fait que le Liban était perçu comme un pays
agresseur et non pas victime. Il fallait donc montrer que
mon pays était, avec les civils, victime. Il était difficile
de montrer qu’Israël ne respectait pas le droit
international ».
La troisième difficulté était que « certains hommes
politiques libanais, de par leur culture politique,
n’étaient concernés ni par l’efficacité ni par la
crédibilité de mes demandes », avoue-t-il. Plus encore,
disait-on, « nous avons un ministre culturel » et il fallait
donc « avoir une réponse convaincante ».
Sa façon d’intervenir n’était pas comprise par ces hommes
politiques pour qui il fallait seulement condamner et
dénoncer.
Peut-il alors compter aujourd’hui sur le rôle des médias
pour convaincre ? Gérer un ministère de l’Information en
disposant d’un nombre limité de médias publics est presque
inutile. Les médias publics se résument à la Télévision
d’Etat, Télé Liban, et aux deux chaînes de radio ainsi qu’à
l’Agence nationale d’information. « Le rôle d’accompagnement
et de régulation de l’Etat sera mis à rude épreuve durant la
période électorale, au printemps prochain », constate-t-il.
« Nous sommes dans un pays où il y a une pluralité de médias
privés, une tradition des libertés que je sauvegarderai »,
ajoute-t-il. Mais il s’empresse de remarquer que « les
médias libanais ne sont pas indépendants. Ils ont la liberté
d’attaquer, mais pas suffisamment de liberté pour critiquer
les hommes politiques ». La solution ? Il faut sensibiliser
les opérateurs quant à l’importance du respect des normes et
du code de déontologie. « D’ailleurs, dit-il, je travaille
là-dessus avec un certain nombre de journalistes ». En fait,
il admet tout à fait que le combat pour la liberté n’est pas
un combat contre l’Etat, mais contre ceux qui veulent le
déstabiliser.
Le ministre rêve d’un pays normal. Un pays où l’on va à
l’école, au travail et où la vie politicienne ne domine pas
les autres aspects de la vie et où la sécurité n’est pas
précaire. Des rêves simples, car le Liban a été menacé sur
tous les plans et on a été acculé à placer la barre assez
bas. Mitri explique : « Le pays a été, ces derniers temps,
un terrain de confrontation de toutes les régions du monde.
Pour des raisons géopolitiques, le Liban restera un pays
perméable. Mais il est indispensable qu’il puisse jouir
d’une normalité ». Ceci dit, un pays indépendant, souverain,
quelles que soient les interférences. « Que les Libanais ne
soient pas un instrument au service de l’étranger ».
Ensuite, Mitri arrive à une conclusion sûre et certaine : «
Je ne suis pas un homme politique même si je suis ministre
depuis quatre ans. Je suis un serviteur de l’intérêt public
de l’Etat ».
Tarek Mitri est un amoureux de son pays, de sa famille, de
son travail, mais aussi de … ses livres d’Histoire, de
philosophie, de littérature, de musique classique, de jazz
et de musique soufie. L’homme des livres n’a pas forcément
la même vision que le ministre de l’Information. « Depuis
que je suis ministre, je lis beaucoup moins », lance-t-il.
Rien à voir avec les années 1970, qui ont vu naître ses deux
enfants Dalia et Ziad, ni avec son enfance heureuse de fils
unique. Mitri a essayé de transmettre cette chaleur humaine
à son épouse Eliane, qui s’occupe du domaine social, et à
ses enfants : Dalia, l’aînée, dans la fonction publique, et
Ziad, diplômé en gestion et qui travaille à Genève.
Végétarien par conviction, le ministre vole quelques moments
de plaisir, savourant la cuisine libanaise et surtout les
aubergines.
Mireille Bouabjian