Al-Ahram Hebdo, Visages | Tarek Mitri; Le chercheur de salut
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 24 au 30 décembre 2008, numéro 746

 

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Visages

Ministre à plusieurs reprises, Tarek Mitri refuse d’être taxé de politicien. Lui, c’est plutôt un penseur qui cultive beaucoup de rêves dont un grandiose, celui de voir sa patrie, le Liban, devenir un pays « normal ».

Le chercheur de salut

Les locaux du ministère de l’Information sont attenants à ceux du Tourisme et tous deux ont vue sur la Banque Centrale du Liban (BCL), à la rue Hamra, en plein cœur de Beyrouth. A 16h, il fait déjà obscur dans la capitale bruyante et illuminée de mille feux. Un embouteillage asphyxiant. Le ministre, Tarek Mitri, nous accueille avec son sourire avenant. Il accorde à chacun le temps prévu, dans son vaste bureau élégant de par sa sobriété, garni de l’inséparable ordinateur qu’il consulte entre deux entrevues. Mitri parle avec une aisance remarquable, celle d’un orateur-né. Au naturel, sans artifices.

L’homme prêche non seulement le dialogue, mais le prône aussi comme moyen de salut. « L’idée que nous nous faisons de notre pays suggère que le dialogue soit une manière de faire », assure-t-il. Et d’ajouter : « Il nous arrive d’être un pays d’ouverture et d’échange, mais il y a des moments où l’on sent qu’il y a un cloisonnement. Je crois que le dialogue n’est pas seulement une activité, c’est une culture, une manière d’être et une façon de penser. Une démarche modeste, patiente et courageuse parce qu’elle comprend des risques de pouvoir convaincre ».

Mais dans le pays, le dialogue se limite au stade de la négociation qui est un reflet du rapport de forces. Le dialogue en est de loin sapé, selon lui. Cette opinion est certifiée par ses nombreuses activités étendues entre 1972 et 2005, où il a été coordinateur des relations et du dialogue interreligieux à Genève, en Suisse. Egalement, directeur du conseil des Eglises et du Centre d’études d’Antioche, au Liban. Ce, sans compter les cours dispensés à l’Université Saint-Joseph (au Liban), à l’Université Harvard (Etats-Unis), à Amsterdam et à l’Institut pontifical des études arabes et islamiques à Rome. Un véritable théologien ? Ses publications d’articles et de livres vont dans ce sens, bien que ses études universitaires montrent un penchant pour les sciences politiques, ayant obtenu son doctorat en la discipline à Paris en 1986. Ses écrits illustrent les intérêts et les préoccupations de cet homme persévérant. Religion & Human Rights avec une discussion islamo-chrétienne à Genève, en 1977, ainsi que Religion Law & Society à Amsterdam, en 1995. En 2004, à Genève, il publie Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, puis, c’est l’histoire, l’avenir des chrétiens du monde arabe, la justice, les droits de l’homme, la dignité nationale, l’héritage hébreu et le dialogue interreligieux ... En fait, pas mal de ces thèmes sont développés dans la langue de Molière, mais aussi celle de Shakespeare, enrichissant sa carrière de 1988 jusqu’à nos jours.

Seulement, ce riche patrimoine culturel s’est heurté aux « dédales » de la politique lorsqu’il accéda, en avril 2005, l’espace d’un trimestre, aux ministères de l’Environnement et du Développement administratif. Comme il a les yeux braqués sur les problèmes du pays, il est conscient de la nécessité de favoriser la primauté de la loi et de la Constitution. « Mon rôle est de mettre en relief les décisions et politiques du gouvernement  », dit-il. « Il faut respecter le retour aux règles de la Constitution et je dois m’assurer que la loi sera appliquée par conviction », ajoute-t-il.

Le 21 juillet 2005, il devient ministre de la Culture, et le 12 juillet 2008, Fouad Siniora, le chef du gouvernement, le place à la tête de l’Information. Entre ces deux mondes, « il y a une ressemblance », souligne le ministre. Les enjeux sont ceux de la liberté qui s’exerce et la pluralité qui s’exprime. Seulement, ajoute-t-il, « les acteurs principaux ne sont pas étatiques, mais publics, alors que les opérateurs culturels sont privés. Le rôle de l’Etat est un rôle d’accompagnement et de régulation ». Au ministère de la Culture, il avait rédigé un projet de loi réclamant l’abolition de la censure. Au ministère de l’Information, il se bat toujours pour le même projet de loi. En attendant sa promulgation. « Je continue à me battre », dit-il. Et d’ajouter : « Je n’admets aucune contrainte ou censure. Actuellement, j’ai plus de moyens et la décision d’autoriser un livre censuré, alors qu’à l’époque de la Culture, je n’avais pas cette possibilité. Mon objectif est de faire reculer la censure en prenant l’opinion publique à témoin ».

Le ministre poursuit le dialogue, racontant un peu sa mission actuelle et les difficultés qu’il rencontre. « Ma mission est double : je dois être le porte-parole du gouvernement, mais aussi gérer le ministère », remarque-t-il.

Au Liban, il n’y a pas en effet de tradition de coopération interministérielle. « On n’a pas de vision pour travailler de concert », affirme le ministre, tout en confiant, ajoutant qu’il y a souvent mésentente et qu’il est difficile de s’exprimer en collectivité. « Aux yeux du monde entier, le gouvernement est un organe d’exécution et non pas un mini-Parlement », comme il le voit aujourd’hui. Mitri avoue qu’il est en train  « d’aseptiser et d’édulcorer les problèmes » dont il a pleinement conscience. Il n’y a qu’au Liban que l’on fait étalage des délibérations, alors qu’ailleurs, les débats sont secrets, dit-il. Avant d’ajouter : « Nous nous trouvons face à une logique où la politique est dans une situation de bagarre ».

Triste bilan à l’heure où le ministre a connu des moments très difficiles quand il a occupé le poste des Affaires étrangères par intérim, en 2006. Tout d’abord, il a assuré l’intérim d’un ministre démissionnaire. La difficulté principale, à son avis, était qu’il devait se battre « au nom du Liban et pour le Liban et non pas en tant que représentant d’une fraction politique », tranche-t-il. Et d’ajouter : « Ma loyauté au pays passait au-dessus des positions. Je me suis battu pour mettre les intérêts du pays au-dessus de tout. J’ai été calomnié par des personnes qui ne savaient pas distinguer entre les intérêts privés et nationaux ».

« Le ministre des Affaires étrangères doit avoir un discours rationnel. Il ne doit pas polémiquer ni être un bagarreur. Je ne l’ai pas été, ce qui a brouillé la vision binaire des autres qui ont une vision dualiste », attaque-t-il.

Tarek Mitri a aussi mené des négociations ardues, depuis la dernière attaque israélienne contre le Liban, en 2006. « C’étaient les moments les plus durs », confie-t-il. « A New York, j’ai défendu le Liban contre Israël. Aux réunions arabes, j’ai défendu le Liban contre les pays frères », dit-il.

Il était parti à New York pour réclamer le cessez-le-feu. Or, certains membres du Conseil de sécurité voulaient que les conditions de durabilité soient assurées. Il fallait donc assurer un cessez-le-feu durable et, pour lui, sans conditions. Il poursuit son récit : « La deuxième difficulté était liée au fait que le Liban était perçu comme un pays agresseur et non pas victime. Il fallait donc montrer que mon pays était, avec les civils, victime. Il était difficile de montrer qu’Israël ne respectait pas le droit international ».

La troisième difficulté était que « certains hommes politiques libanais, de par leur culture politique, n’étaient concernés ni par l’efficacité ni par la crédibilité de mes demandes », avoue-t-il. Plus encore, disait-on, « nous avons un ministre culturel » et il fallait donc « avoir une réponse convaincante ».

Sa façon d’intervenir n’était pas comprise par ces hommes politiques pour qui il fallait seulement condamner et dénoncer.

Peut-il alors compter aujourd’hui sur le rôle des médias pour convaincre ? Gérer un ministère de l’Information en disposant d’un nombre limité de médias publics est presque inutile. Les médias publics se résument à la Télévision d’Etat, Télé Liban, et aux deux chaînes de radio ainsi qu’à l’Agence nationale d’information. « Le rôle d’accompagnement et de régulation de l’Etat sera mis à rude épreuve durant la période électorale, au printemps prochain », constate-t-il. « Nous sommes dans un pays où il y a une pluralité de médias privés, une tradition des libertés que je sauvegarderai », ajoute-t-il. Mais il s’empresse de remarquer que « les médias libanais ne sont pas indépendants. Ils ont la liberté d’attaquer, mais pas suffisamment de liberté pour critiquer les hommes politiques ». La solution ? Il faut sensibiliser les opérateurs quant à l’importance du respect des normes et du code de déontologie. « D’ailleurs, dit-il, je travaille là-dessus avec un certain nombre de journalistes ». En fait, il admet tout à fait que le combat pour la liberté n’est pas un combat contre l’Etat, mais contre ceux qui veulent le déstabiliser.

Le ministre rêve d’un pays normal. Un pays où l’on va à l’école, au travail et où la vie politicienne ne domine pas les autres aspects de la vie et où la sécurité n’est pas précaire. Des rêves simples, car le Liban a été menacé sur tous les plans et on a été acculé à placer la barre assez bas. Mitri explique : « Le pays a été, ces derniers temps, un terrain de confrontation de toutes les régions du monde. Pour des raisons géopolitiques, le Liban restera un pays perméable. Mais il est indispensable qu’il puisse jouir d’une normalité ». Ceci dit, un pays indépendant, souverain, quelles que soient les interférences. « Que les Libanais ne soient pas un instrument au service de l’étranger ». Ensuite, Mitri arrive à une conclusion sûre et certaine : « Je ne suis pas un homme politique même si je suis ministre depuis quatre ans. Je suis un serviteur de l’intérêt public de l’Etat ».

Tarek Mitri est un amoureux de son pays, de sa famille, de son travail, mais aussi de … ses livres d’Histoire, de philosophie, de littérature, de musique classique, de jazz et de musique soufie. L’homme des livres n’a pas forcément la même vision que le ministre de l’Information. « Depuis que je suis ministre, je lis beaucoup moins », lance-t-il. Rien à voir avec les années 1970, qui ont vu naître ses deux enfants Dalia et Ziad, ni avec son enfance heureuse de fils unique. Mitri a essayé de transmettre cette chaleur humaine à son épouse Eliane, qui s’occupe du domaine social, et à ses enfants : Dalia, l’aînée, dans la fonction publique, et Ziad, diplômé en gestion et qui travaille à Genève. Végétarien par conviction, le ministre vole quelques moments de plaisir, savourant la cuisine libanaise et surtout les aubergines.

Mireille Bouabjian

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Jalons

1950 : Naissance à Tripoli.

1973 : Diplômé en philosophie de l’Université américaine de Beyrouth (AUB).

1979 : Naissance de sa fille Dalia.

1980 : Naissance de son fils Ziad.

1986 : Doctorat en sciences politiques.

Avril-juillet 2005 : Ministre de l’Environnement et du Développement administratif.

21 juillet 2005 : Ministre de la Culture.

Depuis le 12 juillet 2008 : Ministre de l’Information.

 

 




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