Dans le roman Matar hozayrane (Pluie de juin) du Libanais
Jabbour Al-Déweihi, la
guerre de 1957 à Barca marque un parcours de conflits et
d’histoires d’hommes pour qui la recherche de l’identité
s’inscrit dans un passé où la violence est toujours
existante.
Pluie de juin
Ils ne nous informèrent que le lendemain. Ils nous
laissèrent dormir la nuit de dimanche tranquillement. En
haut, dans la partie Est de l’étage supérieur, nous passions
le temps, en ces soirées chaudes de juin, à l’endroit où
arrive, à travers les fenêtres entrouvertes, l’odeur de la
mer proche et des muezzins à l’aube, à observer les rares
voitures qui traversaient la rue du marché et les petites
bagarres de cancres à la langue pendue qui portaient des
lunettes de vue épaisses et que les professeurs donnaient en
exemple pour l’assiduité de leur travail.
Il était prés de 7h à l’étude quand le directeur arriva
suivi du portier de l’école. Ceux qui se battaient contre le
sommeil en ce lundi matin, et ils étaient nombreux,
relevèrent la tête. Frère Embroise n’était jamais accompagné
par Jamil Al-Rassi, lorsque la question se limitait
uniquement aux résultats de l’examen de maths ou de ce qui
lui était parvenu le jour précédent sur ce mélange que nous
avions effectué entre les cantiques religieux et les
chansons à la mode, au vu et au su des familles de la ville,
qui comptaient des Maronites et des catholiques à qui
l’église ouvrait les portes, les dimanches uniquement. Ce
n’étaient que des bévues que le directeur pouvait régler
seul, en s’aidant de sa langue française au vocabulaire
incisif. Nous avions peur de l’intonation de sa voix bien
plus que des noms des oiseaux équatoriens et des reptiles du
désert qu’il nous lançait en groupe et à titre personnel.
Jamil, malgré sa maigreur et son tempérament silencieux,
était l’œil observateur de l’école et son lien de
communication avec l’extérieur. Il négociait avec les
manifestants si les crieurs de slogans des premières rangées
se tournaient vers la portière de l’école qui donnait sur le
marché des cireurs de cuivre dans l’espoir d’interrompre, ne
serait-ce qu’une fois, les cours pour que les élèves fassent
partie de la marche de colère contre l’attaque tripartite
sur l’Egypte. Les gens s’empruntaient de l’argent pour des
besoins urgents et les parents redoublaient de conseils :
— Anis, tu dois bien te nourrir et ne pas quitter l’école en
cachette pour déambuler dans les rues. Les choses ne vont
pas comme il faut.
Si l’un des parents partait pour la ville pour défaire un
legs à la municipalité, il faisait un tour par Jamil pour
nous laisser un peu de fromage de chèvre ou des pâtes au
sucre. Cette langue, contre laquelle nous nous battions pour
déchiffrer les secrets dans nos livres aux photos tristes et
que parlaient couramment les frères vêtus de noir,
symbolisait pour nous des choses existant sous des cieux
différents des nôtres qui n’avaient pas de pareils chez
nous. Surtout que notre situation et nos noms s’impliquaient
dans une langue différente qui, elle, nous concernait. C’est
la raison pour laquelle Jamil Al-Rassi tourna le dos au
portier pour dire d’un accent complètement éteint :
— Les fils de Barca, ramassez vos cahiers.
C’était cela qu’il lui incombait : informer les élèves
musulmans qu’ils jouiraient d’un jour de congé de plus pour
le grand Baïram et les Grecs catholiques qu’il en serait de
même pour les Pâques orientales ou encore libérer, deux
heures avant la fin des cours, les élèves des villages
montagnards couverts par la chute des neiges. Ses
informations étaient reçues par les élèves par des
acclamations et des sifflements de joie lorsque la
surveillance des profs était moins vigilante. Pourtant, pour
nous, les fils de Barca, le fait de partir eut pour effet un
grand silence pour les grands d’entre nous et une joie
silencieuse pour les petits pour qui la semaine de classe
était écourtée. Mais, d’une certaine manière, une inquiétude
sévissait à cause des nouvelles difficiles que nous allions
entendre dans peu de temps.
Nous ne nous empressâmes pas, après l’information de Jamil
Al-Rassi, de nous enthousiasmer de manière artificielle
alors que nous ramassions nos affaires comme nous le
faisions chaque fois qu’il y avait une raison
exceptionnelle. Pourtant, frère Embroise et malgré ce
silence qui planait sur nous, ne put s’empêcher de donner
ses ordres en français en ce moment critique alors que nous
étions sûrs, en général, qu’il comprenait l’arabe et qu’il
nous tendait des pièges.
— Attention ! Ne faites pas de chahut sur les escaliers !
Comme s’il essayait de redonner à l’école un peu de son
autorité qu’il avait dispersée en acceptant de nous libérer
après l’argumentation à laquelle il eut sans doute droit sur
la nécessité vitale de nous faire partir. Un silence furtif
plana sur des centaines d’élèves qui arrivaient tout juste à
l’école et qui nous contemplèrent comme s’ils nous voyaient
pour la première fois de leur vie alors que nous traversions
le terrain de sport avec nos cartables sur le dos. Nous
passâmes près du petit théâtre en bois alors que chaque
classe se tenait debout pour la photo souvenir Davidian en
compagnie de nos profs. Nous, les fils de Barca, nous ne
figurerions pas sur la photo de la fin de l’année fatidique
de 1957. Jamil, qui nous accompagna jusqu’à la portière,
garda le silence malgré nos questions qui fusaient de
partout et des petites mains qui le tiraient de l’épaule et
qui s’agrippaient à sa veste, sur le point de la déchirer.
Il finit par dire, comme quelqu’un qui se protégerait de
toute retombée :
— Demandez à Maurice.
Le chauffeur de l’autobus. Jamil avait raison d’éluder les
questions en les projetant sur Maurice, car le chauffeur
d’autobus était de chez nous, alors que Jamil était d’un
village lointain, celui de Akkar, proche des frontières
syriennes. Maurice nous ramenait dans nos familles une fois
tous les mois au plus, à chaque fois que l’école nous
libérait après nos nombreuses prestations. Nos parents
pensant que le temps que nous passions loin d’eux était une
sorte de protection pour nous. Maurice tenait le volant, le
regard dans le vide, en attendant que nous montions dans
l’autobus.
— Maurice !?
Il ne répondit pas, lui aussi.
Nos l’interpellâmes. Nos questions prenaient toutes les
formes. On pouvait penser qu’il ne voulait pas parler devant
une personne étrangère comme Jamil Al-Rassi qui surveillait
notre départ et notre discipline sur les quelques mètres qui
séparaient le trottoir de l’autobus qui attendait près de la
portière dans le cercle extérieur placé sous sa
surveillance.
— Maurice ! Quelles sont les nouvelles ? D’où viens-tu ?
Une vingtaine de questions sur un ton plein d’expectative ne
purent lui arracher un seul mot. Même pas un regard en
arrière ou dans le miroir comme à son habitude pour
s’assurer que nous étions au complet. Jamil Al-Rassi
attendit jusqu’à ce que le dernier élève soit monté pour
fermer la porte de derrière en répétant, comme s’il nous
donnait le plus grand nombre d’informations, qu’il savait ou
comme s’il nous faisait ses adieux avec ses dernières
recommandations :
— Prenez soin de vous-mêmes.
Maurice entendit le bruit de la porte et ébranla l’auto sans
faire le signe de croix. Nous aussi, nous ne nous bagarrâmes
pas sur les places près de la fenêtre et sur la dernière
banquette de l’autobus dont la largeur permettait d’étendre
le corps comme il nous plaisait, loin de la discipline
éreintante des salles de cours.
Maurice s’occupa tout d’abord de sortir de la ville. Il
semblait se cantonner à la mission difficile de traverser
les rues étroites pour remettre les réponses à nos questions
successives. Comme s’il justifiait son impossibilité de
répondre à nos questions par cet ennui exagéré qui se
manifestait sur son visage en essayant de ne point cogner
les voitures de fruit et de réglisse et les conducteurs des
motos qui jonglaient dans les rues pour porter aux clients
les fèves et les pois chiche. Il garda son silence et ne
rechigna pas à voix haute, comme d’habitude, contre le
désordre du marché du blé. Il n’insulta pas les porteurs qui
fermaient la rue alors qu’ils étaient courbés sous leurs
lourds fardeaux. Il patienta également en attendant un
marchand ambulant qui se débattait ainsi que son cheval au
milieu des légumes et qui rendait la circulation impossible.
Ces faits étaient, pour lui auparavant et comme il nous
avait saturés de discours à ce sujet, les preuves
irréfutables de l’impossibilité qu’avaient les Arabes de
gagner les guerres sans pour autant affirmer si cela le
peinait ou bien le rendait heureux. Cependant, il sembla
dans l’impossibilité de parler, ce matin-là, en s’acharnant
de ses petites mains dans les détours ardus successifs pour
monter vers l’école américaine. En tout état de cause, et
pour la première fois dans l’histoire de notre transport
vers nos domiciles, Maurice ne semblait pas pressé
d’arriver. Nous, également, nous ne l’étions pas autant que
je m’en souvienne.
(…)
Traduction de Soheir Fahmi