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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 24 au 30 décembre 2008, numéro 746

 

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Littérature

Dans le roman Matar hozayrane (Pluie de juin) du Libanais Jabbour Al-Déweihi, la guerre de 1957 à Barca marque un parcours de conflits et d’histoires d’hommes pour qui la recherche de l’identité s’inscrit dans un passé où la violence est toujours existante.

Pluie de juin

Ils ne nous informèrent que le lendemain. Ils nous laissèrent dormir la nuit de dimanche tranquillement. En haut, dans la partie Est de l’étage supérieur, nous passions le temps, en ces soirées chaudes de juin, à l’endroit où arrive, à travers les fenêtres entrouvertes, l’odeur de la mer proche et des muezzins à l’aube, à observer les rares voitures qui traversaient la rue du marché et les petites bagarres de cancres à la langue pendue qui portaient des lunettes de vue épaisses et que les professeurs donnaient en exemple pour l’assiduité de leur travail.

Il était prés de 7h à l’étude quand le directeur arriva suivi du portier de l’école. Ceux qui se battaient contre le sommeil en ce lundi matin, et ils étaient nombreux, relevèrent la tête. Frère Embroise n’était jamais accompagné par Jamil Al-Rassi, lorsque la question se limitait uniquement aux résultats de l’examen de maths ou de ce qui lui était parvenu le jour précédent sur ce mélange que nous avions effectué entre les cantiques religieux et les chansons à la mode, au vu et au su des familles de la ville, qui comptaient des Maronites et des catholiques à qui l’église ouvrait les portes, les dimanches uniquement. Ce n’étaient que des bévues que le directeur pouvait régler seul, en s’aidant de sa langue française au vocabulaire incisif. Nous avions peur de l’intonation de sa voix bien plus que des noms des oiseaux équatoriens et des reptiles du désert qu’il nous lançait en groupe et à titre personnel. Jamil, malgré sa maigreur et son tempérament silencieux, était l’œil observateur de l’école et son lien de communication avec l’extérieur. Il négociait avec les manifestants si les crieurs de slogans des premières rangées se tournaient vers la portière de l’école qui donnait sur le marché des cireurs de cuivre dans l’espoir d’interrompre, ne serait-ce qu’une fois, les cours pour que les élèves fassent partie de la marche de colère contre l’attaque tripartite sur l’Egypte. Les gens s’empruntaient de l’argent pour des besoins urgents et les parents redoublaient de conseils :

— Anis, tu dois bien te nourrir et ne pas quitter l’école en cachette pour déambuler dans les rues. Les choses ne vont pas comme il faut.

Si l’un des parents partait pour la ville pour défaire un legs à la municipalité, il faisait un tour par Jamil pour nous laisser un peu de fromage de chèvre ou des pâtes au sucre. Cette langue, contre laquelle nous nous battions pour déchiffrer les secrets dans nos livres aux photos tristes et que parlaient couramment les frères vêtus de noir, symbolisait pour nous des choses existant sous des cieux différents des nôtres qui n’avaient pas de pareils chez nous. Surtout que notre situation et nos noms s’impliquaient dans une langue différente qui, elle, nous concernait. C’est la raison pour laquelle Jamil Al-Rassi tourna le dos au portier pour dire d’un accent complètement éteint :

— Les fils de Barca, ramassez vos cahiers.

C’était cela qu’il lui incombait : informer les élèves musulmans qu’ils jouiraient d’un jour de congé de plus pour le grand Baïram et les Grecs catholiques qu’il en serait de même pour les Pâques orientales ou encore libérer, deux heures avant la fin des cours, les élèves des villages montagnards couverts par la chute des neiges. Ses informations étaient reçues par les élèves par des acclamations et des sifflements de joie lorsque la surveillance des profs était moins vigilante. Pourtant, pour nous, les fils de Barca, le fait de partir eut pour effet un grand silence pour les grands d’entre nous et une joie silencieuse pour les petits pour qui la semaine de classe était écourtée. Mais, d’une certaine manière, une inquiétude sévissait à cause des nouvelles difficiles que nous allions entendre dans peu de temps.

Nous ne nous empressâmes pas, après l’information de Jamil Al-Rassi, de nous enthousiasmer de manière artificielle alors que nous ramassions nos affaires comme nous le faisions chaque fois qu’il y avait une raison exceptionnelle. Pourtant, frère Embroise et malgré ce silence qui planait sur nous, ne put s’empêcher de donner ses ordres en français en ce moment critique alors que nous étions sûrs, en général, qu’il comprenait l’arabe et qu’il nous tendait des pièges.

— Attention ! Ne faites pas de chahut sur les escaliers !

Comme s’il essayait de redonner à l’école un peu de son autorité qu’il avait dispersée en acceptant de nous libérer après l’argumentation à laquelle il eut sans doute droit sur la nécessité vitale de nous faire partir. Un silence furtif plana sur des centaines d’élèves qui arrivaient tout juste à l’école et qui nous contemplèrent comme s’ils nous voyaient pour la première fois de leur vie alors que nous traversions le terrain de sport avec nos cartables sur le dos. Nous passâmes près du petit théâtre en bois alors que chaque classe se tenait debout pour la photo souvenir Davidian en compagnie de nos profs. Nous, les fils de Barca, nous ne figurerions pas sur la photo de la fin de l’année fatidique de 1957. Jamil, qui nous accompagna jusqu’à la portière, garda le silence malgré nos questions qui fusaient de partout et des petites mains qui le tiraient de l’épaule et qui s’agrippaient à sa veste, sur le point de la déchirer. Il finit par dire, comme quelqu’un qui se protégerait de toute retombée :

— Demandez à Maurice.

Le chauffeur de l’autobus. Jamil avait raison d’éluder les questions en les projetant sur Maurice, car le chauffeur d’autobus était de chez nous, alors que Jamil était d’un village lointain, celui de Akkar, proche des frontières syriennes. Maurice nous ramenait dans nos familles une fois tous les mois au plus, à chaque fois que l’école nous libérait après nos nombreuses prestations. Nos parents pensant que le temps que nous passions loin d’eux était une sorte de protection pour nous. Maurice tenait le volant, le regard dans le vide, en attendant que nous montions dans l’autobus.

— Maurice !?

Il ne répondit pas, lui aussi.

Nos l’interpellâmes. Nos questions prenaient toutes les formes. On pouvait penser qu’il ne voulait pas parler devant une personne étrangère comme Jamil Al-Rassi qui surveillait notre départ et notre discipline sur les quelques mètres qui séparaient le trottoir de l’autobus qui attendait près de la portière dans le cercle extérieur placé sous sa surveillance.

— Maurice ! Quelles sont les nouvelles ? D’où viens-tu ?

Une vingtaine de questions sur un ton plein d’expectative ne purent lui arracher un seul mot. Même pas un regard en arrière ou dans le miroir comme à son habitude pour s’assurer que nous étions au complet. Jamil Al-Rassi attendit jusqu’à ce que le dernier élève soit monté pour fermer la porte de derrière en répétant, comme s’il nous donnait le plus grand nombre d’informations, qu’il savait ou comme s’il nous faisait ses adieux avec ses dernières recommandations :

— Prenez soin de vous-mêmes.

Maurice entendit le bruit de la porte et ébranla l’auto sans faire le signe de croix. Nous aussi, nous ne nous bagarrâmes pas sur les places près de la fenêtre et sur la dernière banquette de l’autobus dont la largeur permettait d’étendre le corps comme il nous plaisait, loin de la discipline éreintante des salles de cours.

Maurice s’occupa tout d’abord de sortir de la ville. Il semblait se cantonner à la mission difficile de traverser les rues étroites pour remettre les réponses à nos questions successives. Comme s’il justifiait son impossibilité de répondre à nos questions par cet ennui exagéré qui se manifestait sur son visage en essayant de ne point cogner les voitures de fruit et de réglisse et les conducteurs des motos qui jonglaient dans les rues pour porter aux clients les fèves et les pois chiche. Il garda son silence et ne rechigna pas à voix haute, comme d’habitude, contre le désordre du marché du blé. Il n’insulta pas les porteurs qui fermaient la rue alors qu’ils étaient courbés sous leurs lourds fardeaux. Il patienta également en attendant un marchand ambulant qui se débattait ainsi que son cheval au milieu des légumes et qui rendait la circulation impossible. Ces faits étaient, pour lui auparavant et comme il nous avait saturés de discours à ce sujet, les preuves irréfutables de l’impossibilité qu’avaient les Arabes de gagner les guerres sans pour autant affirmer si cela le peinait ou bien le rendait heureux. Cependant, il sembla dans l’impossibilité de parler, ce matin-là, en s’acharnant de ses petites mains dans les détours ardus successifs pour monter vers l’école américaine. En tout état de cause, et pour la première fois dans l’histoire de notre transport vers nos domiciles, Maurice ne semblait pas pressé d’arriver. Nous, également, nous ne l’étions pas autant que je m’en souvienne. (…)

Traduction de Soheir Fahmi


 

Jabbour
Al-Déweihi

Né en 1949 à Zgharta, au nord du Liban, Jabbour Al-Déweihi est professeur de lettres et de la littérature française à l’Université libanaise. Romancier et traducteur, son nom a figuré sur la liste courte du Prix Booker du roman arabe en 2008. Son roman Ietidal al-kharif (automne doux) en 1995 a eu la distinction de la meilleure œuvre traduite pour l’anglais par l’Université américaine d’Arkansas. Parmi ses nombreuses traductions qui ont enrichi la bibliothèque arabe depuis de nombreuses années, La France et le processus de la mondialisation d’Hubert Védrine, Identités meurtrières d’Amin Maalouf et Israël, le péché originel de Dominique Vidal. On compte parmi ses œuvres marquantes Raya al-nahr (Ria rivière) en 1998, Ain wa radoh (nommé réponse) en 2000, Al-Mout beyn al-ahl nouass (la mort parmi sa famille est somnolence). Dans son dernier roman, Matar hozayran (la pluie du mois de juin), Dar Al-Chorouq, Le Caire et Al-Nahar, Beyrouth 2008, il traite de la question de l’identité et des appartenances ethniques, politiques, et religieuses qui frappent le Liban.

 

 

 




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