A l’occasion d’une conférence organisée au Caire sur
l’excision, Mouchira Khattab,
présidente du Conseil national de la maternité et de
l’enfance, évoque les efforts consentis pour lutter contre
ce phénomène. Elle aborde le problème du harcèlement sexuel
et la place de la femme dans la société.
« Nous sommes sur la bonne voie »
Al-ahram
hebdo : Une conférence a été tenue récemment au Caire sur
l’excision. Comment jugez-vous ses recommandations ?
Mouchira Khattab :
Il a été notamment décidé d’activer la loi qui incrimine
l’excision des filles. Et ce, en encourageant les gens à
déclarer les cas d’excision qu’ils rencontrent. Il faut
également poursuivre les efforts de sensibilisation en
coopération avec les ONG, les écoles, les universités, les
instances officielles et populaires. Je crois que nous
sommes sur la bonne voie.
— Y a-t-il eu des réalisations palpables concernant
l’excision en Egypte ?
— Oui, l’Egypte a réalisé un progrès important sur la voie
de l’éradication totale du phénomène de l’excision. De
nombreux indices le prouvent. Premièrement, les chiffres
concernant cette pratique annoncent un recul de l’excision
de 50 % parmi les jeunes filles qui ont entre 10 et 18 ans
et qui sont scolarisées. Deuxièmement, il y a eu la
promulgation d’une loi incriminant l’excision et un décret
émanant du ministère de la Santé interdisant aux médecins de
pratiquer l’excision quelle qu’en soit la forme. Ensuite, le
silence médiatique sur cette pratique a été brisé. Dans de
nombreux villages, en Haute-Egypte notamment, les habitants
sont opposés à cette pratique.
Un grand nombre de bénévoles hommes et femmes ont collaboré
à la lutte contre l’excision. Il existe aujourd’hui un
discours religieux, musulman et chrétien, éclairé pour dire
que l’excision n’a rien à voir avec la religion.
— Le harcèlement sexuel prend de plus en plus d’ampleur en
Egypte. Quelles sont les causes de ce phénomène et comment y
mettre un terme ?
— A mon avis, ce phénomène revient à la mauvaise éducation
tant des filles que des garçons auxquels on inculque un
schéma comportemental très malsain. Par exemple, il y
a des familles qui permettent au grand frère d’exercer une
autorité sur ses sœurs ou d’intervenir dans leurs affaires
privées. De plus, beaucoup de familles apprennent à leurs
filles que leurs corps sont plus importants que leurs
esprits. Les comportements dans les rues se caractérisent
de façon générale par la violence, en particulier envers la
femme et l’enfant.
Pour faire face à ce phénomène, il faut se concentrer avant
tout sur la sensibilisation, y compris dans les programmes
scolaires. Il faut aussi apprendre aux enfants comment se
protéger contre toutes formes de harcèlement.
Nous avons également besoin de renforcer l’idée de l’égalité
des sexes et du concept selon lequel le respect de soi
implique forcément le respect d’autrui. D’autre part,
il faut une punition sévère et immédiate pour les personnes
qui commettent le harcèlement.
— La femme égyptienne et arabe souffre de la discrimination.
Comment est-il possible d’évoluer vers plus d’égalité ?
— Je pense qu’il faut se concentrer sur l’enseignement si
l’on veut réaliser à terme une vraie parité, il faut en
priorité commencer par l’égalité des chances dans
l’enseignement. Les filles doivent être scolarisées. De
même, il faut que les femmes aient les mêmes chances que les
hommes sur le marché de l’emploi. Il faut leur garantir le
maximum de protection sociale dans le domaine professionnel.
Il est urgent que les femmes ne soient plus victimes. Elles
doivent gérer leurs vies et leurs avenirs en profitant de
toutes les opportunités qui leur sont offertes au sein de la
société, que ce soit au niveau politique ou social. Il
s’agit également d’encourager les hommes à accepter tous les
rôles que la femme peut assumer dans la société.
— L’Egypte souffre gravement du phénomène du travail des
enfants. Quels sont les efforts déployés dans ce domaine,
sachant que la lutte est confrontée à des obstacles sociaux
et économiques ?
— Le travail des enfants est un problème compliqué dans
lequel s’enchevêtrent de nombreux facteurs économiques et
sociaux. Une stratégie nationale a été élaborée pour lutter
contre le travail des enfants. Elle commence malgré toutes
les difficultés à porter ses fruits. Le rôle de chaque
partie concernée, qu’il s’agisse de ministères, d’organismes
gouvernementaux ou non-gouvernementaux, est déterminé.
Le Conseil national de la femme et de l’enfant a élaboré des
projets et des programmes pour lutter contre le travail des
enfants. La loi qui régit le travail des enfants a été
amendée de sorte à augmenter l’âge légal du travail des
enfants de 14 à 15 ans. Il faut lutter par tous les moyens
contre le phénomène de la fuite scolaire et fonder des
écoles pour accueillir ces enfants travailleurs.
— Des critiques sont adressées au Conseil affirmant qu’il se
contente d’organiser des conférences et des colloques, sans
que ceci n’aboutisse à des résultats palpables. Qu’en
pensez-vous ?
— Ceci n’est pas vrai : nous travaillons sur terrain. Par
exemple, le projet national contre l’excision des filles
œuvre dans 120 villages répartis sur 10 gouvernorats. Et
dans le projet de la lutte contre le travail des enfants, le
Conseil travaille dans 5 gouvernorats, en plus de nombreuses
zones sauvages. Et pour ce qui est de l’initiative de
l’enseignement des filles, le Conseil travaille dans des
centaines de villages, bourgs et zones sauvages dans la
plupart des gouvernorats.
— Nombreux pensent que les outils de travail du Conseil ne
sont pas optimisés et qu’il est incapable d’opérer un
changement réel dans la pensée des Egyptiens ...
— Ceci n’est pas vrai, puisque le Conseil a abordé des
questions délicates qui étaient auparavant des tabous dans
la société égyptienne, comme les enfants de la rue, le
travail des enfants, l’exclusion scolaire des filles ainsi
que leur mariage précoce.
Le Conseil a réussi à mettre ces questions sur l’agenda
national et médiatique égyptien et a même réussi à y trouver
des solutions par l’intermédiaire de l’application sur
terrain de programmes pionniers dans ce domaine. Tout ceci
malgré le fait que le Conseil n’est pas un organisme
exécutif et ne possède pas le budget nécessaire à de tels
programmes. De plus, le Conseil a réussi à diffuser la
culture des droits de l’enfant des 2 sexes qui est une
nouvelle culture dans la société égyptienne.
— Le femme n’a pratiquement aucun rôle politique en Egypte.
Comment est-il possible de lutter contre ce fait ?
— Ce recul du rôle de la femme a plusieurs causes.
Premièrement, la culture de la participation de la femme à
la vie politique en Egypte est faible de façon générale.
Ensuite, les partis politiques en Egypte ne font rien pour
créer des cadres politiques féminins. De plus, il y a la
discrimination dont la femme fait l’objet dans notre société
et à laquelle nous avons précédemment fait allusion.
— Nombreux pensent que les efforts du Conseil ne sont pas
suffisants pour provoquer le changement requis dans la
société au profit de la femme et de l’enfant et que la
participation d’autres organismes est nécessaire. Qu’en
pensez-vous ?
— Ceci est vrai, car le Conseil n’est pas un organisme
exécutif mais un organisme chargé d’élaborer des politiques
et des stratégies. Leur mise à exécution a donc besoin de la
convergence des efforts de tous les organismes
gouvernementaux. Il faut également que ces politiques soient
introduites dans les programmes des ministères, comme ceux
de la Santé, de l’Education, de l’Intérieur, de la Jeunesse
et de l’Information. Il est également très important de
consacrer des ressources financières dans le budget de
l’Etat et des expertises hautement qualifiées pour la mise
en application de ces politiques et programmes.
Propos recueillis par Magda Barsoum