Lac Qaroun.
Les infractions commises par la construction d’un complexe
résidentiel de luxe sur ses rives ont provoqué une vive
réaction des habitants alentours et des autorités de
protection de l’environnement. Avec des résultats probants.
Enquête.
Le pire aura ete evite
«
La réserve naturelle du lac Qaroun est en danger, il faut
vite réagir ! ». C’est l’appel lancé il y a quelques
semaines par les défenseurs de l’environnement et des
habitants du Fayoum. « Les bulldozers procèdent à des
travaux de comblements autour du lac historique. Des photos
en témoignent », s’insurgeait Ali Fahmi, membre du SSG (Site
Supporting Group) du lac Qaroun, une organisation non
gouvernementale qui travaille à la protection du lac et au
soutien de la communauté locale. Il ajoute : « J’ai mal au
cœur : le beau lac, les oiseaux migrateurs, et même la pêche
sont menacés ». Selon lui, le problème réside dans le fait
que la plupart des propriétaires de terrain sur le bord du
lac agissent de la sorte. « Le lac Qaroun est un petit
paradis sur terre, nous n’allons pas rester les bras croisés
jusqu’à ce qu’il se transforme en un autre Hurghada ou Charm
Al-Cheikh, où le développement immobilier à tout prix est la
seule chose qui compte », annonce, furieux, Ali Fahmi. Ce
qui le préoccupe le plus, c’est le chantier d’un nouveau
projet de la compagnie Orascom, appelé Byoum. Selon la
campagne de marketing, il s’agit du premier complexe
résidentiel de luxe au Fayoum. Il comptera 164 villas et un
hôtel 5 étoiles sur une surface totale de 463 995 m2, dont
7,11 % construits, soit moins des 8 % autorisés dans une
réserve naturelle. Pour le Dr Mahmoud Al-Qaissouni,
conseiller du ministre du Tourisme pour les affaires de
l’environnement, « le projet Byoum est une question de vie
ou de mort pour le gouvernorat du Fayoum. Ce gouvernorat,
négligé pendant des dizaines d’années, pourra trouver sa
place sur la carte touristique égyptienne grâce à un tel
projet, à condition qu’il soit géré de manière durable,
respectueuse de l’environnement en général et des
écosystèmes en particulier ». Cependant, selon Ahmad Mansour,
guide sur le lac Qaroun, le site qui accueillera la
résidence Orascom est l’un des meilleurs du pays pour
l’observation des oiseaux migrateurs. Il estime qu’après la
construction du complexe, « plus personne ne viendra
observer les oiseaux sur le site ».
«
Le projet vient menacer la vie des oiseaux. L’activité
principale dans cette résidence sera la chasse, il y aura
aussi une marina pour les yachts. Comment peut-on garantir
que ce projet ne détruira pas ce qui reste de plus beau en
Egypte ? », se demande Dr Kohar Garo, professeure à la
faculté de sciences, de l’Université du Caire, fondatrice du
SSG et membre de l’association NCE (Nature Conservation
Egypt). Avec une carabine antique comme logo, le projet
invite clairement les amateurs de chasse à devenir
propriétaires d’une villa dans le complexe. Mais comment
cette chasse sera-t-elle organisée ? Aucune réponse claire
n’est encore disponible.
Dresser des procès-verbaux
L’alerte
sur le projet a été donnée il y a près de 5 mois quand la
rédaction de l’Hebdo a reçu l’appel téléphonique de l’un des
rangers des réserves naturelles du Fayoum. « Quelque chose
de mauvais se prépare au lac Qaroun. De hauts responsables
sont réunis au siège du gouvernorat, dont le gouverneur, le
ministre du Tourisme et bien d’autres. Je ne sais pas ce qui
se passe, mais j’ai voulu vous alerter. La presse est
puissante, essayez de savoir ce qui va se passer et si
l’environnement est menacé. Vous devriez absolument faire
quelque chose », a-t-il prévenu. Quelque temps après, des
travaux ont en effet commencé, et sur place les ONG et les
propriétaires de maisons dans le village de Tunis, situé au
bord du lac, se sont activés pour savoir qui était derrière
le projet.
« Nous ne sommes pas contre l’exploitation ou
l’investissement touristique. Mais nous sommes pour le
développement durable, la conservation de la nature, des
ressources et de l’équilibre biologique », souligne Ali
Fahmi. Il poursuit : « Les bulldozers que j’ai photographiés
à l’œuvre ne font qu’assassiner la nature, le lac et le
rivage qui sont l’habitat naturel des oiseaux. Le problème
ne se limite pas à Orascom, c’est un problème beaucoup plus
général. Je suis presque certain que M. Samih Sawirès, PDG
de la compagnie, ne connaît pas les agissements des ouvriers
sur le chantier. Comme cela a été le cas à Gouna, on
s’attendait à ce qu’Orascom soit le pionnier du
développement durable au Fayoum », explique Ali. « Les
comblements du lac et de sa plage sont presque quotidiens,
nous sommes prêts à tout pour défendre le site qui reste
vierge malgré la pollution du lac », affirme Mona Brinse,
habitante de Tunis.
Le plus curieux c’est que les responsables de la réserve de
Qaroun ne se sont pas montrés très prompts à intervenir pour
empêcher les travaux d’agression du lac. « Nous avons appelé
les responsables des réserves au Fayoum. J’ai
personnellement attendu l’un deux pendant deux heures et il
n’est pas venu en se contentant de me dire par téléphone que
la compagnie Orascom avait toutes les autorisations
nécessaires et que tous les travaux étaient sous contrôle !
», se rappelle Ali Fahmi, en ajoutant : « Que fallait-il
faire ? Se contenter des réponses des responsables et
oublier ce qu’on voyait sous nos propres yeux ? ».
Face à l’indifférence des responsables des réserves au
Fayoum, les activistes environnementaux ont contacté
directement le Dr Moustapha Fouda, directeur de la
conservation de la nature au sein de l’Agence Egyptienne
pour les Affaires de l’Environnement (AEAE). Il a
immédiatement réagi en envoyant des responsables sur le site
et dresser des procès-verbaux contre Orascom. Quand Fouda a
reçu des photos prises par les membres du SSG, il s’est
ensuite rendu en personne sur les lieux. « J’ai effectué une
visite surprise le vendredi 28 novembre à 6h du matin. Ce
que j’ai vu était catastrophique. Les travaux devaient se
dérouler à une distance d’au moins 30 mètres du rivage,
c’est à cette condition que nous avons autorisé la compagnie
à travailler, il lui fallait respecter la loi »,
souligne-t-il. En conséquence, il a ordonné la suspension
des travaux. « La société Orsacom a été coopérative. Elle a
remédié à la situation, c’est pourquoi elle peut maintenant
travailler sans problème », assure le Dr Fouda.
Résultats jugés satisfaisants
Mais
l’Hebdo a voulu en savoir plus et a demandé de pouvoir
visiter le site. Cordialement autorisée par M. Samih Sawirès,
cette visite s’est déroulée le dimanche 14 décembre, soit
plus de 15 jours après les photos du SSG. Une durée assez
longue pour permettre de modifier la situation sur le
terrain. Après notre tour en bateau sur le lac pour
constater les éventuels dégâts sur les berges, les
responsables d’Orascom ont ouvert les portes du chantier. A
la place des bulldozers, deux lignes blanches étaient
tracées sur le sol au bord du lac : l’une à 5 mètres du
rivage et l’autre à 30 mètres ... Les responsables ont aussi
nié toute infraction antérieure, alors que l’Hebdo était en
possession de clichés prouvant le contraire. « Nous n’avons
pas commis d’infractions. Nous travaillons dans le respect
des règles dès le début des travaux il y a un mois
maintenant … Les responsables de l’Agence environnementale
sont venus nous rendre visite et ils ont indiqué dans leur
rapport que tout se déroulait comme entendu », explique
Ahmad Abdel-Salam, ingénieur sur le site de Byoum.
Malgré ces dénigrements, les résultats sont jugés
satisfaisants de la part de la communauté locale et du SSG.
« L’image a complètement changé, tout est rentré dans
l’ordre, c’est exactement ce que l’on voulait », explique
Hamdi, un habitant de Tunis. Ali Fahmi assure que ce qui
compte pour lui, c’est la protection du lac. « Je suis ravi
d’avoir pu faire quelque chose, mais ce qui m’intéresse
maintenant, c’est de m’assurer que des infractions ne se
reproduiront pas dans l’avenir », juge-t-il. Reste que les
promoteurs immobiliers devraient maintenant prendre
conscience qu’un travail de coopération en amont avec les
populations avoisinantes est nécessaire. Ce qui permettrait
à toutes les parties concernées de profiter en toute
harmonie des richesses environnementales.
Dalia
Abdel-Salam