Al-Ahram Hebdo, Visages | L'aventurier de l'esprit
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 décembre 2008, numéro 645

 

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Visages

Reporter d’investigation à la chaîne Al-Jazeera, Yosri Fouda a couru tous les risques dans les zones les plus périlleuses, mais il y a aussi un poète en lui qui veut émerger.

L'aventurier de l'esprit

Lorsqu’on a voulu le voir, il a immédiatement dit non. Un portrait ? Il faut dire qu’il n’a pas vraiment adoré l’idée, il refuse d’être « l’esclave de la notoriété » et évite de se laisser entraîner dans cette concession type marketing. Il préfère qu’on rencontre à sa place « un marchand ambulant ou un chiffonnier ». C’est aussi parce qu’il veut rester discret sur sa vie privée. « Les gens me connaissent à travers mon métier, qu’on en reste là, j’ai horreur de l’exposition de l’intime », dit-il. Enfin on décroche un oui. Souriant, la voix douce, l’exercice s’avère pourtant difficile. Yosri Fouda est un habitué des zones rudes des interviews. Reporter d’investigation pour la chaîne qatari Al-Jazeera, c’est lui qui va recueillir le récit des préparatifs du 9/11 de la bouche même des commanditaires des attentats. La vedette de l’émission Top Secret reçoit un appel mystérieux. Son interlocuteur dit être en contact avec des gens « susceptibles de vous fournir des informations top secret ». On lui demande un numéro de fax et après quelques jours, il reçoit un fax anonyme lui proposant un documentaire sur le premier anniversaire des « Ghazwete » (conquêtes) de New York et de Washington. Son instinct lui murmure que c’est Al-Qaëda. Et Fouda prendra la route vers Karachi, où finalement il se retrouvera en face de Khaled Cheikh Mohamad et Ramzi Bin-Alchaiba, qui s’identifient respectivement comme « le chef du comité militaire d’Al-Qaëda et le coordinateur de l’opération Mardi saint ».

Un scoop certes. Un risque ? Encore plus. « J’avais, d’après ma propre vision, bien calculé les dangers. Je me suis posé des tas de questions : Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Quelles sont leurs intentions ? Qu’est-ce que je veux, moi ? ». Et la peur a disparu une fois la décision prise pour le départ au Pakistan. Parce que les risques Fouda en a toujours pris et il semble encore prêt à en prendre. Regard en lame de couteau, il se souvient de ce jour en Iraq où il s’était infiltré illégalement à travers les frontières, justement pour un sujet sur ces démarcations géographiques faciles à franchir par les trafiquants. Il entend le bourdonnement d’hélicoptères. « Deux Apache et deux Black Hawk qui survolaient la région à basse altitude, en formation VIP ; j’ai appris plus tard que c’était Donald Rumsfeld. Ils étaient juste au-dessus de notre tête. J’ai même eu un contact visuel avec l’un des pilotes ». Le risque était assez fort et Fouda décide de quitter immédiatement la zone. Car « aucun sujet ne vaut la mort », c’est la leçon qu’il fait apprendre à ses étudiants en journalisme. Pas « d’aventure », plutôt « une réflexion  perpétuelle », « une dynamique de calculs de risques ». Il tâte l’eau avant de s’y jeter. Exploit rare, il parvient à réconcilier les deux, pour devenir un aventurier de l’esprit. N’est-ce là la cause de ce « drainage mental » qui l’a investi, le poussant au sabbatisme ?

Pour Fouda, 2008, c’est une année ... « sans ». Une année de méditation où il s’efforce de jeter un regard de loin sur le cours de sa vie. Il fait le point sur le passé et prévoit son lendemain. Il lit, mais non plus pour le travail, écrit pour les journaux à Al-Masri Al-Yom ou Al-Yom Al-Sabea, tente d’autres pistes. « La presse, c’est beaucoup plus intellectuel que la télé ». Il réfléchit, met au clair ses idées à la recherche d’un nouveau souffle. Les souvenirs ressuscités : le Nil le matin, le vendeur du maïs grillé, le café populaire, il débarque au Caire après une quinzaine d’années en Grande-Bretagne et va s’installer dans un appartement à Maadi, à quelques pas du fleuve. Aux murs, jusqu’à la cuisine, des photos de lui jouant au tennis ou attendant l’arrivée de Arafat à Gaza, ou bien à Sarajevo, « où y entrer n’est pas comme en sortir. C’est un moment qui vous sépare de la mort dans une guerre qui n’est pas comme les autres ». Une collection de livres, en grande majorité en anglais, de Heikal, de Kissinger, des toiles ramenées de Bagdad, et beaucoup de pages de journaux de lui, trop même ... Cadrés et trouvant leurs places tranquillement sur le « mur de l’ego », comme il lui convient de l’appeler : ses articles dans le Sunday Times, le « 1/2 mot » du sarcastique Ahmad Ragab, une page du Figaro ... Du narcissisme ? A voir. « Pour que les murs fassent connaissance du nouveau locataire de la maison », philosophe-t-il.

De son enfance, seules deux photos en noir et blanc, dont l’une avec sa sœur. Sauf le crâne un peu dégarni, son physique n’a pas beaucoup changé, toujours mince, visage plutôt long, un large front et des sourcils denses. Pas d’autres photos personnelles ? Il rougit facilement comme un gamin et hausse les sourcils, genre : « Vous n’allez pas me poser des questions sur ma vie amoureuse ». De quoi susciter l’envie d’en savoir plus. Il faut insister pour apprendre qu’il est le premier enfant d’une fratrie de six. La maman. « Comme les autres ». Elle s’inquiète ? « Hein ! comme toutes les mamans ». Marchons donc sur des œufs. Son enfance, il l’a passée à Tanta, dans le Delta du Nil, où il a fait la même école que Mohamad Naguib, premier président d’Egypte. Elève brillant, il arrive premier de son gouvernorat au bac. Son père voulait qu’il fasse médecin comme lui. Mais Fouda avait plutôt des penchants pour l’histoire et la littérature. En secondaire, il choisit la section lettres. Son papa, en Arabie saoudite en ce moment, va devoir écrire une lettre au directeur de l’école, sans pourtant parvenir à infléchir son fils. L’homme a été marqué par son père. « C’est lui qui m’a fait découvrir le cinéma, m’a appris le concept de la justice, le bien et le mal ». Le jour où son père s’est tu, il était en direct sur Al-Jazeera, il y a huit ans, il faisait l’interview d’un agent de la MI5, les Services secrets britanniques. Il n’a pas craqué tout de suite. « Je me sentais impuissant, et je suis toujours prêt à tout payer pour passer quelques minutes avec lui », confie-t-il, le regard rivé sur un lointain impossible à rattraper. Si aujourd’hui, à 44 ans, dans son regard, dans sa façon de mettre sa tête en arrière ou de faire parler ses mains, il est facile de lire une détermination farouche, Fouda, ado, n’avait aucune idée de ce qu’il allait devenir. Pas de rêve en particulier. « Footballeur, peut-être ». Il était le capitaine de l’équipe à l’université. Comme il obtient toujours de bonnes notes à la faculté, il est nommé assistant, puis va faire son Master à l’Université américaine, prépare un doctorat en Ecosse, arrête et va rejoindre la BBC télévision arabe, transite par l’AP télévision, puis co-fonde le bureau d’Al-Jazeera à Londres. Une chaîne qui « crée une onde de choc dans le monde arabe au niveau de la rue et des gouvernments. C’était une révolution, parce que pour la première fois le téléspectateur arabe pouvait intervenir en direct sur la télé».

S’il ne doit citer qu’un nom, il gardera celui de Farouq Choucha. Poète et speaker à la radio, c’est lui qui l’encourage à faire carrière à l’université et encore plus c’est lui qui le pousse à publier son unique recueil de poésie « Le Tatou et les frémissements des vierges ». Un amour fervent pour la langue arabe l’habite. Une langue qui « est synonyme de la personnalité arabe » et où « les médias trouvent leurs racines ». Mais, il abandonna la poésie en faveur de la presse. Pour le poème, il faudrait un « espace large d’inconscient » et pour le journalisme d’investigation, dont il est maître dans le monde arabe, il faudrait « trop de conscient ». L’un est par définition subjectif et l’autre table sur l’objectif. Il parvient à dompter l’un pour l’autre, toujours avec cet outil qu’est la langue arabe qui lui permet « de formuler de manière assez subtile le texte de ses enquêtes, pour éviter d’être lui-même le sujet d’enquête ». Une voix grave raisonne dans ses documentaires avec des phrases concises et fortes et pourquoi pas bizarres. En relatant comment par exemple les Etats-Unis ont fait propager qu’il existait un lien entre Bin Laden et Saddam Hussein, pour justifier la guerre contre l’Iraq, il n’hésite pas à le comparer à « la relation entre les pommes de terre et les cafards ?! ». Il ne s’aventure plus en poésie, pas en public au moins, mais il continue à écrire. Il est le co-auteur, avec Nick Fielding, d’un livre très documenté sur les instigateurs et les auteurs des attentats du 11 septembre, The Masterminds of Terror (les cerveaux des attentats). Le titre de son dernier article dans la presse est beaucoup moins sophistiqué « Tenez mon nez s’il vous plaît ». Il critique une annonce d’embauche qu’il juge discriminatoire. « Une nouvelle télé cherche des présentatrices, belles, élégantes, entre 162 et 170 cm de taille, et ont entre 27 et 30 ans ... ». Plus que l’annonce, c’est la réaction des Egyptiens eux-mêmes qui le dérange « une ignorance de leurs droits et une apathie flagrante ». Politiquement, il se tient à l’écart et répète souvent : « Je suis journaliste, puis-je rester au milieu ? ».  Il aime Nasser sans être nassérien. Il croit aux valeurs que l’ancien raïs véhiculait et retient « Ton gagne-pain vient des coups de hache dans la terre et ton opinion vient de ta tête ». Détendu dans son bermuda et ses mocassins, il va s’asseoir sur un large fauteuil. Télécommande à la main, il zappe et s’arrête sur la chaîne du Soudan. « Même à Khartoum, ils ont une télé meilleure que la nôtre », en allusion à une télé égyptienne en recul. Il s’énerve encore de cette Egypte qui continue à exterminer la classe moyenne. « La société est presque divisée en deux, des maîtres et des esclaves », croit-il. Est-ce pourquoi il écoute les chansons du cheikh Imam ? Ce chanteur-compositeur, qui parvient à représenter avec audace l’Egyptien ordinaire. « Imam brise le tabou des Egyptiens vis-à-vis de la culture populaire. L’Egypte, fait-il remarquer, est le seul pays où le mot populaire a une connotation péjorative !! ». Mais c’est la diva Oum Kalsoum qui vibre son cœur. Elle fait partie de son rituel. Pas un jour sans écouter ou encore voir une de ses chansons. Il finit par livrer une part de lui, ses yeux brillent encore de ce regard enfantin rusé, genre « Je vous ai eu, le puits est encore plus profond».

Samar Al-Gamal

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Jalons

1964 : Naissance à Tanta.

1986 : Diplôme de Mass-médias.

1992 : Master à l’Université américaine.

1994 : Départ en Grande-Bretagne.

1996 : Début à Al-Jazeera.

1998 : Première émission de Top Secret sur l’Antrax.

2000 : Décès du père.

2003 : Publication du livre Masterminds of Terror.

2008 : Retour au Caire.

 

 

 




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