Reporter d’investigation à la chaîne Al-Jazeera,
Yosri Fouda
a couru tous les risques dans les zones les plus
périlleuses, mais il y a aussi un poète en lui qui veut
émerger.
L'aventurier de l'esprit
Lorsqu’on a voulu le voir, il a immédiatement dit non. Un
portrait ? Il faut dire qu’il n’a pas vraiment adoré l’idée,
il refuse d’être « l’esclave de la notoriété » et évite de
se laisser entraîner dans cette concession type marketing.
Il préfère qu’on rencontre à sa place « un marchand ambulant
ou un chiffonnier ». C’est aussi parce qu’il veut rester
discret sur sa vie privée. « Les gens me connaissent à
travers mon métier, qu’on en reste là, j’ai horreur de
l’exposition de l’intime », dit-il. Enfin on décroche un
oui. Souriant, la voix douce, l’exercice s’avère pourtant
difficile. Yosri Fouda est un habitué des zones rudes des
interviews. Reporter d’investigation pour la chaîne qatari
Al-Jazeera, c’est lui qui va recueillir le récit des
préparatifs du 9/11 de la bouche même des commanditaires des
attentats. La vedette de l’émission Top Secret reçoit un
appel mystérieux. Son interlocuteur dit être en contact avec
des gens « susceptibles de vous fournir des informations top
secret ». On lui demande un numéro de fax et après quelques
jours, il reçoit un fax anonyme lui proposant un
documentaire sur le premier anniversaire des « Ghazwete »
(conquêtes) de New York et de Washington. Son instinct lui
murmure que c’est Al-Qaëda. Et Fouda prendra la route vers
Karachi, où finalement il se retrouvera en face de Khaled
Cheikh Mohamad et Ramzi Bin-Alchaiba, qui s’identifient
respectivement comme « le chef du comité militaire d’Al-Qaëda
et le coordinateur de l’opération Mardi saint ».
Un scoop certes. Un risque ? Encore plus. « J’avais, d’après
ma propre vision, bien calculé les dangers. Je me suis posé
des tas de questions : Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?
Quelles sont leurs intentions ? Qu’est-ce que je veux, moi ?
». Et la peur a disparu une fois la décision prise pour le
départ au Pakistan. Parce que les risques Fouda en a
toujours pris et il semble encore prêt à en prendre. Regard
en lame de couteau, il se souvient de ce jour en Iraq où il
s’était infiltré illégalement à travers les frontières,
justement pour un sujet sur ces démarcations géographiques
faciles à franchir par les trafiquants. Il entend le
bourdonnement d’hélicoptères. « Deux Apache et deux Black
Hawk qui survolaient la région à basse altitude, en
formation VIP ; j’ai appris plus tard que c’était Donald
Rumsfeld. Ils étaient juste au-dessus de notre tête. J’ai
même eu un contact visuel avec l’un des pilotes ». Le risque
était assez fort et Fouda décide de quitter immédiatement la
zone. Car « aucun sujet ne vaut la mort », c’est la leçon
qu’il fait apprendre à ses étudiants en journalisme. Pas «
d’aventure », plutôt « une réflexion perpétuelle », «
une dynamique de calculs de risques ». Il tâte l’eau avant
de s’y jeter. Exploit rare, il parvient à réconcilier les
deux, pour devenir un aventurier de l’esprit. N’est-ce là la
cause de ce « drainage mental » qui l’a investi, le poussant
au sabbatisme ?
Pour Fouda, 2008, c’est une année ... « sans ». Une année de
méditation où il s’efforce de jeter un regard de loin sur le
cours de sa vie. Il fait le point sur le passé et prévoit
son lendemain. Il lit, mais non plus pour le travail, écrit
pour les journaux à Al-Masri Al-Yom ou Al-Yom Al-Sabea,
tente d’autres pistes. « La presse, c’est beaucoup plus
intellectuel que la télé ». Il réfléchit, met au clair ses
idées à la recherche d’un nouveau souffle. Les souvenirs
ressuscités : le Nil le matin, le vendeur du maïs grillé, le
café populaire, il débarque au Caire après une quinzaine
d’années en Grande-Bretagne et va s’installer dans un
appartement à Maadi, à quelques pas du fleuve. Aux murs,
jusqu’à la cuisine, des photos de lui jouant au tennis ou
attendant l’arrivée de Arafat à Gaza, ou bien à Sarajevo, «
où y entrer n’est pas comme en sortir. C’est un moment qui
vous sépare de la mort dans une guerre qui n’est pas comme
les autres ». Une collection de livres, en grande majorité
en anglais, de Heikal, de Kissinger, des toiles ramenées de
Bagdad, et beaucoup de pages de journaux de lui, trop même
... Cadrés et trouvant leurs places tranquillement sur le «
mur de l’ego », comme il lui convient de l’appeler : ses
articles dans le Sunday Times, le « 1/2 mot » du sarcastique
Ahmad Ragab, une page du Figaro ... Du narcissisme ? A voir.
« Pour que les murs fassent connaissance du nouveau
locataire de la maison », philosophe-t-il.
De son enfance, seules deux photos en noir et blanc, dont
l’une avec sa sœur. Sauf le crâne un peu dégarni, son
physique n’a pas beaucoup changé, toujours mince, visage
plutôt long, un large front et des sourcils denses. Pas
d’autres photos personnelles ? Il rougit facilement comme un
gamin et hausse les sourcils, genre : « Vous n’allez pas me
poser des questions sur ma vie amoureuse ». De quoi susciter
l’envie d’en savoir plus. Il faut insister pour apprendre
qu’il est le premier enfant d’une fratrie de six. La maman.
« Comme les autres ». Elle s’inquiète ? « Hein ! comme
toutes les mamans ». Marchons donc sur des œufs. Son
enfance, il l’a passée à Tanta, dans le Delta du Nil, où il
a fait la même école que Mohamad Naguib, premier président
d’Egypte. Elève brillant, il arrive premier de son
gouvernorat au bac. Son père voulait qu’il fasse médecin
comme lui. Mais Fouda avait plutôt des penchants pour
l’histoire et la littérature. En secondaire, il choisit la
section lettres. Son papa, en Arabie saoudite en ce moment,
va devoir écrire une lettre au directeur de l’école, sans
pourtant parvenir à infléchir son fils. L’homme a été marqué
par son père. « C’est lui qui m’a fait découvrir le cinéma,
m’a appris le concept de la justice, le bien et le mal ». Le
jour où son père s’est tu, il était en direct sur Al-Jazeera,
il y a huit ans, il faisait l’interview d’un agent de la
MI5, les Services secrets britanniques. Il n’a pas craqué
tout de suite. « Je me sentais impuissant, et je suis
toujours prêt à tout payer pour passer quelques minutes avec
lui », confie-t-il, le regard rivé sur un lointain
impossible à rattraper. Si aujourd’hui, à 44 ans, dans son
regard, dans sa façon de mettre sa tête en arrière ou de
faire parler ses mains, il est facile de lire une
détermination farouche, Fouda, ado, n’avait aucune idée de
ce qu’il allait devenir. Pas de rêve en particulier. «
Footballeur, peut-être ». Il était le capitaine de l’équipe
à l’université. Comme il obtient toujours de bonnes notes à
la faculté, il est nommé assistant, puis va faire son Master
à l’Université américaine, prépare un doctorat en Ecosse,
arrête et va rejoindre la BBC télévision arabe, transite par
l’AP télévision, puis co-fonde le bureau d’Al-Jazeera à
Londres. Une chaîne qui « crée une onde de choc dans le
monde arabe au niveau de la rue et des gouvernments. C’était
une révolution, parce que pour la première fois le
téléspectateur arabe pouvait intervenir en direct sur la
télé».
S’il ne doit citer qu’un nom, il gardera celui de Farouq
Choucha. Poète et speaker à la radio, c’est lui qui
l’encourage à faire carrière à l’université et encore plus
c’est lui qui le pousse à publier son unique recueil de
poésie « Le Tatou et les frémissements des vierges ». Un
amour fervent pour la langue arabe l’habite. Une langue qui
« est synonyme de la personnalité arabe » et où « les médias
trouvent leurs racines ». Mais, il abandonna la poésie en
faveur de la presse. Pour le poème, il faudrait un « espace
large d’inconscient » et pour le journalisme
d’investigation, dont il est maître dans le monde arabe, il
faudrait « trop de conscient ». L’un est par définition
subjectif et l’autre table sur l’objectif. Il parvient à
dompter l’un pour l’autre, toujours avec cet outil qu’est la
langue arabe qui lui permet « de formuler de manière assez
subtile le texte de ses enquêtes, pour éviter d’être
lui-même le sujet d’enquête ». Une voix grave raisonne dans
ses documentaires avec des phrases concises et fortes et
pourquoi pas bizarres. En relatant comment par exemple les
Etats-Unis ont fait propager qu’il existait un lien entre
Bin Laden et Saddam Hussein, pour justifier la guerre contre
l’Iraq, il n’hésite pas à le comparer à « la relation entre
les pommes de terre et les cafards ?! ». Il ne s’aventure
plus en poésie, pas en public au moins, mais il continue à
écrire. Il est le co-auteur, avec Nick Fielding, d’un livre
très documenté sur les instigateurs et les auteurs des
attentats du 11 septembre, The Masterminds of Terror (les
cerveaux des attentats). Le titre de son dernier article
dans la presse est beaucoup moins sophistiqué « Tenez mon
nez s’il vous plaît ». Il critique une annonce d’embauche
qu’il juge discriminatoire. « Une nouvelle télé cherche des
présentatrices, belles, élégantes, entre 162 et 170 cm de
taille, et ont entre 27 et 30 ans ... ». Plus que l’annonce,
c’est la réaction des Egyptiens eux-mêmes qui le dérange «
une ignorance de leurs droits et une apathie flagrante ».
Politiquement, il se tient à l’écart et répète souvent : «
Je suis journaliste, puis-je rester au milieu ? ». Il
aime Nasser sans être nassérien. Il croit aux valeurs que
l’ancien raïs véhiculait et retient « Ton gagne-pain vient
des coups de hache dans la terre et ton opinion vient de ta
tête ». Détendu dans son bermuda et ses mocassins, il va
s’asseoir sur un large fauteuil. Télécommande à la main, il
zappe et s’arrête sur la chaîne du Soudan. « Même à
Khartoum, ils ont une télé meilleure que la nôtre », en
allusion à une télé égyptienne en recul. Il s’énerve encore
de cette Egypte qui continue à exterminer la classe moyenne.
« La société est presque divisée en deux, des maîtres et des
esclaves », croit-il. Est-ce pourquoi il écoute les chansons
du cheikh Imam ? Ce chanteur-compositeur, qui parvient à
représenter avec audace l’Egyptien ordinaire. « Imam brise
le tabou des Egyptiens vis-à-vis de la culture populaire. L’Egypte,
fait-il remarquer, est le seul pays où le mot populaire a
une connotation péjorative !! ». Mais c’est la diva Oum
Kalsoum qui vibre son cœur. Elle fait partie de son rituel.
Pas un jour sans écouter ou encore voir une de ses chansons.
Il finit par livrer une part de lui, ses yeux brillent
encore de ce regard enfantin rusé, genre « Je vous ai eu, le
puits est encore plus profond».
Samar
Al-Gamal