Initiative.
25 jeunes ont créé un projet, Tamam (Parfait), pour changer
le visage de Nékheila, ce village d’Assiout qui a longtemps
souffert d’un quotidien sanglant et instable sous la coupe
de l’influente famille d’Awlad Hanafi. Reportage.
Révolu le temps de la terreur
Sur
la route Le Caire-Assouan et tout en s’approchant de
Nékheila, se trouve ce village du gouvernorat d’Assiout, qui
a été à l’origine de plusieurs histoires mystérieuses et
parfois des mythes. Il est difficile de contrôler ce
sentiment de curiosité avant même d’y mettre les pieds, et
cette avidité de tout savoir et de poser toutes les
questions en même temps.
Comment un village, surnommé la terre de l’horreur, où on ne
parle que la langue des armes, où les feuilles de bango
circulaient comme de la moloukhiya, et où résidait
l’empereur des drogues en Haute-Egypte, s’est-il transformé
aujourd’hui en un village normal où les habitants sentent la
paix et la sécurité longtemps perdues ? Une transformation
qui ne semble pas facile dans un lieu où le diable avait élu
domicile et où le sang de la vendetta faisait partie du
quotidien.
« Une dispute sur l’achat d’un kilo de tomates pouvait faire
perdre la vie à une dizaine de personnes dans notre village
», explique Karima, 27 ans, diplômée de l’Institut de
service social et l’une des coordinatrices du projet Tamam
(parfait), qui vise à changer le visage de Nékheila.
Deux ans après l’arrestation des membres de l’influente
famille locale Awlad Hanafi, l’image de cette région
commence à changer. Ezzat, le fils, et 76 de ses complices
ont été condamnés pour trafic de drogue, détention d’armes,
résistance aux forces de l’ordre, prise d’otages et braquage
de trains.
Suite à la condamnation de Ezzat et de son frère, tous
exécutés, précisément en août 2007, 25 jeunes originaires de
Nékheila et de la ville d’Abou-Tig (au gouvernorat
d’Assiout) ont décidé de créer le projet Tamam (parfait). Le
but : sensibiliser les habitants de Nékheila et ses
alentours, changer l’image de ce village qui a beaucoup
souffert sous le contrôle de la famille Awlad Hanafi et
améliorer le niveau de vie de 45 000 habitants, dont un bon
nombre vivaient dans une situation humanitaire déplorable.
Ahmad Moustapha Kamel, directeur du projet, voit les choses
ainsi. Nékheila a été sous les feux des projecteurs de 2000
à 2004 comme étant une zone de trafic de drogue et d’armes.
Les scènes sanglantes de conflits entre les deux grandes
familles Awlad Hanafi et Sbag sont ancrées dans les
mémoires. « Ce village semblait être le lieu propice de tous
les crimes, en concurrence avec le Sinaï dans la culture de
drogues, accueillait sur son territoire des armes de tout
genre, des mitraillettes RPG. Même les trains qui passaient
par la route Le Caire-Assouan risquaient d’être incendiés ou
d’essuyer les tirs de Hanafi et ses partisans. Une ambiance
de guerre et de crime qui a bloqué toutes sortes d’activité
ou de développement dans le village », explique Ahmad, en
route vers le village victime. Ce sont ces images qui, au
fil des ans, ont fait le stéréotype de ce village, devenu le
fief des malfaiteurs et des hors-la-loi : des femmes qui
fument du bango et des enfants qui portent des armes au lieu
des cartables.
« Une image plus ou moins défigurée, puisqu’on ne peut pas
mettre tout dans le même panier, surtout après la chute du
pouvoir de la famille Awlad Hanafi qui a encouragé la
culture et la vente de la drogue », explique un jeune
originaire de Nékheila qui a beaucoup changé. Ce chauffeur
de taxi, comme la plupart des habitants de Nékheila, ne peut
pas s’empêcher de faire la comparaison entre aujourd’hui et
la souffrance d’antan. « Autrefois, on ne pouvait pas
croiser ces gens qui marchent aujourd’hui tranquillement
dans la rue, ces vendeurs qui étalent leurs marchandises sur
les trottoirs pour gagner leur pain, et ces enfants qui
portent leurs cartables pour se rendre à l’école. Le village
était plongé dans la peur », explique-t-il, tout en
racontant qu’il a été blessé en 1997 par les tirs lancés
entre les deux familles influentes Awlad Hanafi et Sbag, en
passant sur la route. Il ajoute : « Ces jours, les gens du
village espèrent ne plus revivre ».
A l’entrée de Nékheila, quelques traces du passé sont encore
là. Des poteaux d’éclairage brûlés témoignent des jours où
il y a eu confrontation entre les forces de l’ordre et la
famille Awlad Hanafi. Aujourd’hui, Nékheila tente sa chance
pour mener un train de vie normal.
On peut se promener désormais
Dans
la rue Al-Bacha qui a changé de nom après la révolution pour
porter celui d’Al-Sawra, la vie a repris son cours normal.
De petites boutiques ont ouvert leurs portes, l’association
agraire exerce de nouveau ses activités, des arbres ont été
plantés par les jeunes du projet Tamam en collaboration avec
des jeunes bénévoles et des pancartes ont été affichées pour
orienter les villageois. Le centre de jeunesse qui a été
déserté pendant environ 40 ans est aujourd’hui l’un des
lieux les plus fréquentés par les habitants du village.
C’est de ce siège que les jeunes de Tamam ont lancé leur
projet. Médecins, avocats, pharmaciens, diplômés de
communication et de commerce, les jeunes ont décidé de
relever le défi : changer le concept d’un centre de jeunesse
chez les villageois, leur apprendre le sens du bénévolat et
les attirer pour fréquenter ce centre, afin de les
encourager à améliorer leur niveau de vie. « Les sujets liés
à la santé étaient des questions-clés pour attirer les
villageois qui d’habitude avaient peur de sortir de chez
eux. Ils sont restés de longues années confinés dans leurs
maisons craignant des massacres au quotidien. Il a fallu
d’abord briser ce tabou de la peur. On a alors organisé des
caravanes médicales au sein de ce centre de jeunesse, en
nous servant de médecins bénévoles qui passent des
consultations à environ 150 personnes, chaque vendredi.
Ensuite nous avons répertorié un certain nombre de familles
défavorisées pour leur procurer des produits alimentaires et
des médicaments. Première étape pour gagner la confiance des
villageois qui ont commencé petit à petit à venir nous voir
et à fréquenter le centre de jeunesse », confie Ahmad
Moustapha Kamel, qui souligne que certaines organisations
internationales leur ont donné un coup de main, comme
l’organisation Save the Children. Il poursuit que pour
développer cet esprit du bénévolat, il fallait commencer par
les responsables du centre qui étaient très coopératifs.
Aujourd’hui, hag Abdel-Fattah Hammam, président du conseil
d’administration du centre, avec sa djellaba, sa emma
(turban) et son dialecte saïdi, rassemble les jeunes dans
son bureau pour discuter des résultats de leur projet. Ses
rêves sont sans limites par rapport au développement de son
village, des activités qui ont commencé à voir le jour,
après l’instauration de la sécurité et la paix, ce qui fait
que le moindre délit ou crime est facile à détecter et donc
puni. « Un mode de vie complètement différent de ce que nous
avions l’habitude de mener avant la chute de Hanafi », dit
Hammam.
Et avec un enthousiasme et un désir débordant de raconter
une expérience unique et une histoire d’un village assoiffé
à mener une nouvelle vie et à briser les distances et
l’isolement qui a tant étouffé ses habitants. Tout le monde
prend part à la discussion.
Les femmes libérées
Karima, une des pionnières du projet, parle du progrès qu’a
témoigné le village et surtout de l’expérience vécue par les
femmes qui ne sortaient guère de leurs maisons. « Il nous a
fallu un an pour cicatriser les plaies ; ceux qui avaient
perdu des membres de leurs familles ou ont eu des proches
emprisonnés avaient besoin de temps pour dépasser leurs
peines. Depuis deux ans, le village a commencé à revivre.
Avec le projet Tamam, les gens ont trouvé d’autres pour leur
tendre la main », explique Karima, en soulignant que les
traditions, associées aux multiples attaques, interdisaient
aux femmes de sortir de chez elles.
« Chanceuses étaient celles qui pouvaient poursuivre leurs
études. La fille ici ne connaît pas ses droits pour pouvoir
les revendiquer », explique Karima, portant un voile pudique
et non pas l’habituelle abaya noire, assez commune dans le
village comme le veut la tradition. A l’âge de 27 ans, sans
être mariée, sa façon de parler d’une grande confiance en
elle-même reflète « une fille saïdie tout à fait
exceptionnelle ». Fière d’avoir pu convaincre ses parents de
poursuivre ses études et travailler comme assistante sociale
dans une école, elle participe aujourd’hui au projet Tamam.
Elle a décidé de déployer ses efforts et porter assistance
aux femmes de son village. Elle et sa sœur Bossayna font le
tour des maisons pour sensibiliser ces villageoises quant à
l’importance du travail collectif et le fait de prendre soin
de leurs familles. « Au lieu de passer leur temps à papoter,
elles peuvent échanger leurs expériences pour améliorer le
niveau de vie de leurs familles. Celle qui sait bien
tricoter donne des cours à ses voisines et une autre plus
instruite aide les enfants des autres dans leurs études »,
dit Karima.
Et jour après jour, les femmes ont appris à sortir de leur
isolement. Un concours a été organisé par le projet Tamam
pour le meilleur repas diététique. Plus de 400 femmes ont
préparé des mets et les ont présentés devant un jury au
centre. Gamalate, Soad, Chadia et Neamat ont appris qu’un
peu de salade, de fèves, de dattes, de lait et d’œufs
pouvaient offrir un repas complet à leurs enfants.
« Et sans faire beaucoup dépenser. Une bonne nutrition, ce
n’est pas forcément manger de la viande tous les jours »,
répète hag Hammam, fier de ses connaissances et des services
qu’il arrive aujourd’hui à présenter aux habitants de son
village. Lui, fils des Gazazra, une des grandes familles qui
a souffert de la vendetta avec Awlad Khalil, explique qu’il
faut sensibiliser a priori les femmes, puisque ce sont elles
qui prennent les décisions au sein de la famille saïdie. Dès
qu’une femme perd un mari ou l’un de ses fils, c’est elle
qui appelle à la vengeance. Hammam se rappelle les jours où
il devait sortir de chez lui avec un fusil ou au moins un
pistolet à la main pour se défendre si jamais la situation
l’y oblige. « Il n’oubliera jamais le jour des attaques
massives qui ont eu lieu dans son école au vu et au su des
élèves. Et ce, sans la moindre intervention de la part des
forces d’ordre qui restaient passives, pendant de longues
années, face à ce qui se passe à Nékheila. Aujourd’hui, cet
esprit de vengeance s’est beaucoup calmé et les policiers
ont les yeux ouverts sur notre village », dit Hammam. Il
suffit pour les habitants du village d’avoir vu l’empire de
la famille Hanafi s’effondrer pour en tirer une leçon. « A
chaque tyran une fin».
Une sécurité et une sérénité qui ont fait couler le sang
dans les veines d’un village qui a longtemps souffert.
Retour à l’école
« On ne pouvait pas laisser nos enfants aller seuls à
l’école de peur qu’ils ne reçoivent une balle. Même les
enseignants avaient peur de rejoindre leur poste de travail
», explique Gamalate, mère de trois enfants, dont le mari,
chômeur, semble s’être habitué à cette situation.
Et comme l’explique Kamal, directeur du centre de jeunesse,
beaucoup de jeunes jouissent d’un bon niveau d’éducation et
de culture, mais le chômage continue de sévir. « Bien que ce
village ait vu naître des poètes et écrivains connus, les
accrochages sanglants et les conflits entre les tribus ont
paralysé toute activité durant de longues années », affirme
Kamal, un des membres du projet Tamam, qui encourage
aujourd’hui les jeunes à monter leurs propres projets pour
gagner leur vie honnêtement. « Jadis, un jeune qui ne
travaillait pas pouvait aller chez la famille Hanafi pour
avoir quelques kilos de bango et les vendre pour gagner
quelques sous », explique Mohamad Hachem, un des jeunes qui
participe au projet Tamam, en poursuivant qu’aujourd’hui,
les jeunes n’ont d’autres choix que de travailler.
Des magasins de portables, des centrales, des centres de
jeux électroniques, toute une nouvelle activité commence à
naître à Nékheila. C’est le projet Tamam, transformé en une
ONG intitulée Bader pour le développement de Nékheila et les
autres villages d’Assiout, qui a entamé le premier pas.
Aujourd’hui, la terre qui était cultivée de bango a changé
de culture. Ce village longtemps plongé dans la terreur a
retrouvé sa quiétude, se libère et offre aux générations
futures d’autres moyens pour s’exprimer que celui des armes.
Doaa
Khalifa