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 Semaine du 17 au 23 décembre 2008, numéro 645

 

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Nulle part ailleurs

Initiative. 25 jeunes ont créé un projet, Tamam (Parfait), pour changer le visage de Nékheila, ce village d’Assiout qui a longtemps souffert d’un quotidien sanglant et instable sous la coupe de l’influente famille d’Awlad Hanafi. Reportage.

Révolu le temps de la terreur

Sur la route Le Caire-Assouan et tout en s’approchant de Nékheila, se trouve ce village du gouvernorat d’Assiout, qui a été à l’origine de plusieurs histoires mystérieuses et parfois des mythes. Il est difficile de contrôler ce sentiment de curiosité avant même d’y mettre les pieds, et cette avidité de tout savoir et de poser toutes les questions en même temps.

Comment un village, surnommé la terre de l’horreur, où on ne parle que la langue des armes, où les feuilles de bango circulaient comme de la moloukhiya, et où résidait l’empereur des drogues en Haute-Egypte, s’est-il transformé aujourd’hui en un village normal où les habitants sentent la paix et la sécurité longtemps perdues ? Une transformation qui ne semble pas facile dans un lieu où le diable avait élu domicile et où le sang de la vendetta faisait partie du quotidien.

« Une dispute sur l’achat d’un kilo de tomates pouvait faire perdre la vie à une dizaine de personnes dans notre village », explique Karima, 27 ans, diplômée de l’Institut de service social et l’une des coordinatrices du projet Tamam (parfait), qui vise à changer le visage de Nékheila.

Deux ans après l’arrestation des membres de l’influente famille locale Awlad Hanafi, l’image de cette région commence à changer. Ezzat, le fils, et 76 de ses complices ont été condamnés pour trafic de drogue, détention d’armes, résistance aux forces de l’ordre, prise d’otages et braquage de trains.

Suite à la condamnation de Ezzat et de son frère, tous exécutés, précisément en août 2007, 25 jeunes originaires de Nékheila et de la ville d’Abou-Tig (au gouvernorat d’Assiout) ont décidé de créer le projet Tamam (parfait). Le but : sensibiliser les habitants de Nékheila et ses alentours, changer l’image de ce village qui a beaucoup souffert sous le contrôle de la famille Awlad Hanafi et améliorer le niveau de vie de 45 000 habitants, dont un bon nombre vivaient dans une situation humanitaire déplorable. Ahmad Moustapha Kamel, directeur du projet, voit les choses ainsi. Nékheila a été sous les feux des projecteurs de 2000 à 2004 comme étant une zone de trafic de drogue et d’armes. Les scènes sanglantes de conflits entre les deux grandes familles Awlad Hanafi et Sbag sont ancrées dans les mémoires. « Ce village semblait être le lieu propice de tous les crimes, en concurrence avec le Sinaï dans la culture de drogues, accueillait sur son territoire des armes de tout genre, des mitraillettes RPG. Même les trains qui passaient par la route Le Caire-Assouan risquaient d’être incendiés ou d’essuyer les tirs de Hanafi et ses partisans. Une ambiance de guerre et de crime qui a bloqué toutes sortes d’activité ou de développement dans le village », explique Ahmad, en route vers le village victime. Ce sont ces images qui, au fil des ans, ont fait le stéréotype de ce village, devenu le fief des malfaiteurs et des hors-la-loi : des femmes qui fument du bango et des enfants qui portent des armes au lieu des cartables.

« Une image plus ou moins défigurée, puisqu’on ne peut pas mettre tout dans le même panier, surtout après la chute du pouvoir de la famille Awlad Hanafi qui a encouragé la culture et la vente de la drogue », explique un jeune originaire de Nékheila qui a beaucoup changé. Ce chauffeur de taxi, comme la plupart des habitants de Nékheila, ne peut pas s’empêcher de faire la comparaison entre aujourd’hui et la souffrance d’antan. « Autrefois, on ne pouvait pas croiser ces gens qui marchent aujourd’hui tranquillement dans la rue, ces vendeurs qui étalent leurs marchandises sur les trottoirs pour gagner leur pain, et ces enfants qui portent leurs cartables pour se rendre à l’école. Le village était plongé dans la peur », explique-t-il, tout en racontant qu’il a été blessé en 1997 par les tirs lancés entre les deux familles influentes Awlad Hanafi et Sbag, en passant sur la route. Il ajoute : « Ces jours, les gens du village espèrent ne plus revivre ».

A l’entrée de Nékheila, quelques traces du passé sont encore là. Des poteaux d’éclairage brûlés témoignent des jours où il y a eu confrontation entre les forces de l’ordre et la famille Awlad Hanafi. Aujourd’hui, Nékheila tente sa chance pour mener un train de vie normal.

On peut se promener désormais

Dans la rue Al-Bacha qui a changé de nom après la révolution pour porter celui d’Al-Sawra, la vie a repris son cours normal. De petites boutiques ont ouvert leurs portes, l’association agraire exerce de nouveau ses activités, des arbres ont été plantés par les jeunes du projet Tamam en collaboration avec des jeunes bénévoles et des pancartes ont été affichées pour orienter les villageois. Le centre de jeunesse qui a été déserté pendant environ 40 ans est aujourd’hui l’un des lieux les plus fréquentés par les habitants du village. C’est de ce siège que les jeunes de Tamam ont lancé leur projet. Médecins, avocats, pharmaciens, diplômés de communication et de commerce, les jeunes ont décidé de relever le défi : changer le concept d’un centre de jeunesse chez les villageois, leur apprendre le sens du bénévolat et les attirer pour fréquenter ce centre, afin de les encourager à améliorer leur niveau de vie. « Les sujets liés à la santé étaient des questions-clés pour attirer les villageois qui d’habitude avaient peur de sortir de chez eux. Ils sont restés de longues années confinés dans leurs maisons craignant des massacres au quotidien. Il a fallu d’abord briser ce tabou de la peur. On a alors organisé des caravanes médicales au sein de ce centre de jeunesse, en nous servant de médecins bénévoles qui passent des consultations à environ 150 personnes, chaque vendredi. Ensuite nous avons répertorié un certain nombre de familles défavorisées pour leur procurer des produits alimentaires et des médicaments. Première étape pour gagner la confiance des villageois qui ont commencé petit à petit à venir nous voir et à fréquenter le centre de jeunesse », confie Ahmad Moustapha Kamel, qui souligne que certaines organisations internationales leur ont donné un coup de main, comme l’organisation Save the Children. Il poursuit que pour développer cet esprit du bénévolat, il fallait commencer par les responsables du centre qui étaient très coopératifs.

Aujourd’hui, hag Abdel-Fattah Hammam, président du conseil d’administration du centre, avec sa djellaba, sa emma (turban) et son dialecte saïdi, rassemble les jeunes dans son bureau pour discuter des résultats de leur projet. Ses rêves sont sans limites par rapport au développement de son village, des activités qui ont commencé à voir le jour, après l’instauration de la sécurité et la paix, ce qui fait que le moindre délit ou crime est facile à détecter et donc puni. « Un mode de vie complètement différent de ce que nous avions l’habitude de mener avant la chute de Hanafi », dit Hammam.

Et avec un enthousiasme et un désir débordant de raconter une expérience unique et une histoire d’un village assoiffé à mener une nouvelle vie et à briser les distances et l’isolement qui a tant étouffé ses habitants. Tout le monde prend part à la discussion.

Les femmes libérées

Karima, une des pionnières du projet, parle du progrès qu’a témoigné le village et surtout de l’expérience vécue par les femmes qui ne sortaient guère de leurs maisons. « Il nous a fallu un an pour cicatriser les plaies ; ceux qui avaient perdu des membres de leurs familles ou ont eu des proches emprisonnés avaient besoin de temps pour dépasser leurs peines. Depuis deux ans, le village a commencé à revivre. Avec le projet Tamam, les gens ont trouvé d’autres pour leur tendre la main », explique Karima, en soulignant que les traditions, associées aux multiples attaques, interdisaient aux femmes de sortir de chez elles.

« Chanceuses étaient celles qui pouvaient poursuivre leurs études. La fille ici ne connaît pas ses droits pour pouvoir les revendiquer », explique Karima, portant un voile pudique et non pas l’habituelle abaya noire, assez commune dans le village comme le veut la tradition. A l’âge de 27 ans, sans être mariée, sa façon de parler d’une grande confiance en elle-même reflète « une fille saïdie tout à fait exceptionnelle ». Fière d’avoir pu convaincre ses parents de poursuivre ses études et travailler comme assistante sociale dans une école, elle participe aujourd’hui au projet Tamam. Elle a décidé de déployer ses efforts et porter assistance aux femmes de son village. Elle et sa sœur Bossayna font le tour des maisons pour sensibiliser ces villageoises quant à l’importance du travail collectif et le fait de prendre soin de leurs familles. « Au lieu de passer leur temps à papoter, elles peuvent échanger leurs expériences pour améliorer le niveau de vie de leurs familles. Celle qui sait bien tricoter donne des cours à ses voisines et une autre plus instruite aide les enfants des autres dans leurs études », dit Karima.

Et jour après jour, les femmes ont appris à sortir de leur isolement. Un concours a été organisé par le projet Tamam pour le meilleur repas diététique. Plus de 400 femmes ont préparé des mets et les ont présentés devant un jury au centre. Gamalate, Soad, Chadia et Neamat ont appris qu’un peu de salade, de fèves, de dattes, de lait et d’œufs pouvaient offrir un repas complet à leurs enfants.

« Et sans faire beaucoup dépenser. Une bonne nutrition, ce n’est pas forcément manger de la viande tous les jours », répète hag Hammam, fier de ses connaissances et des services qu’il arrive aujourd’hui à présenter aux habitants de son village. Lui, fils des Gazazra, une des grandes familles qui a souffert de la vendetta avec Awlad Khalil, explique qu’il faut sensibiliser a priori les femmes, puisque ce sont elles qui prennent les décisions au sein de la famille saïdie. Dès qu’une femme perd un mari ou l’un de ses fils, c’est elle qui appelle à la vengeance. Hammam se rappelle les jours où il devait sortir de chez lui avec un fusil ou au moins un pistolet à la main pour se défendre si jamais la situation l’y oblige. « Il n’oubliera jamais le jour des attaques massives qui ont eu lieu dans son école au vu et au su des élèves. Et ce, sans la moindre intervention de la part des forces d’ordre qui restaient passives, pendant de longues années, face à ce qui se passe à Nékheila. Aujourd’hui, cet esprit de vengeance s’est beaucoup calmé et les policiers ont les yeux ouverts sur notre village », dit Hammam. Il suffit pour les habitants du village d’avoir vu l’empire de la famille Hanafi s’effondrer pour en tirer une leçon. « A chaque tyran une fin».

Une sécurité et une sérénité qui ont fait couler le sang dans les veines d’un village qui a longtemps souffert.

Retour à l’école

« On ne pouvait pas laisser nos enfants aller seuls à l’école de peur qu’ils ne reçoivent une balle. Même les enseignants avaient peur de rejoindre leur poste de travail », explique Gamalate, mère de trois enfants, dont le mari, chômeur, semble s’être habitué à cette situation.

Et comme l’explique Kamal, directeur du centre de jeunesse, beaucoup de jeunes jouissent d’un bon niveau d’éducation et de culture, mais le chômage continue de sévir. « Bien que ce village ait vu naître des poètes et écrivains connus, les accrochages sanglants et les conflits entre les tribus ont paralysé toute activité durant de longues années », affirme Kamal, un des membres du projet Tamam, qui encourage aujourd’hui les jeunes à monter leurs propres projets pour gagner leur vie honnêtement. « Jadis, un jeune qui ne travaillait pas pouvait aller chez la famille Hanafi pour avoir quelques kilos de bango et les vendre pour gagner quelques sous », explique Mohamad Hachem, un des jeunes qui participe au projet Tamam, en poursuivant qu’aujourd’hui, les jeunes n’ont d’autres choix que de travailler.

Des magasins de portables, des centrales, des centres de jeux électroniques, toute une nouvelle activité commence à naître à Nékheila. C’est le projet Tamam, transformé en une ONG intitulée Bader pour le développement de Nékheila et les autres villages d’Assiout, qui a entamé le premier pas. Aujourd’hui, la terre qui était cultivée de bango a changé de culture. Ce village longtemps plongé dans la terreur a retrouvé sa quiétude, se libère et offre aux générations futures d’autres moyens pour s’exprimer que celui des armes.

Doaa Khalifa

 




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