Boutros Boutros-Ghali,
ancien secrétaire général de l’Onu, et
Jean Lacouture, écrivain
français spécialiste du Moyen-Orient, évoquent dans cet
entretien croisé l’impasse actuelle du processus de paix et
le rôle de l’Egypte dans le monde arabe.
« Le grand défi de l’Egypte est
sa démographie galopante »

Al-ahram
hebdo : Quelles sont les raisons pour lesquelles le
processus de paix palestino-israélien se trouve aujourd’hui
dans l’impasse ?
Boutros Boutros-Ghali :
Les deux principaux protagonistes sont faibles et incapables
de par leur faiblesse de faire les concessions nécessaires,
ou même de s’intéresser à une nouvelle initiative pour
trouver une solution au conflit. Et donc : faible + faible =
très faible.
Jean Lacouture :
Je trouve cette formule excellente et tout à fait digne d’un
diplomate. Elle connaît les mécanismes à l’intérieur d’un
mécanisme. Moi, je vois surtout de par la division entre les
Palestiniens qui est tragique, que le Hamas était très
négatif à une certaine période, il l’est peut-être
maintenant un peu moins, il y a une petite évolution, mais
ce que l’on aperçoit surtout, c’est une grande faiblesse
dans le pouvoir des Israéliens, et ce que l’on voit monter,
c’est le parti des colons (que ce soit en Cisjordanie ou à
Jérusalem) qui ne cesse, jour après jour, de
construire, de bâtir et de rendre la situation plus
irréversible. Sur ce plan, je suis pessimiste. Après les
magnifiques progrès qui ont été accomplis il y a 15 ou 20
ans, nous sommes dans une période de régression par rapport
à la paix.
— Vous avez été tous les deux témoins de « l’Egypte
leader du monde arabe » dans les années 1950 et 60 sous le
président Nasser. Pensez-vous que l’Egypte continue toujours
à jouer ce rôle ou bien l’a-t-elle perdu partiellement ou
totalement ?
Jean Lacouture :
J’ai un peu de gêne à dire pour un journal égyptien, que le
rayonnement de l’Egypte d’aujourd’hui n’est pas tout à fait
celui qui était le sien au moment du président Abdel-Nasser.
On peut dire cela pour des raisons multiples. L’Egypte
affronte des problèmes politiques, diplomatiques,
stratégiques qui étaient traitables par la diplomatie
énergique originelle jouant intelligemment des rivalités
entre l’Occident et l’Union soviétique, entre les Américains
et les Anglais d’une part et Anglais et Français d’autre
part, et tout cela par rapport aux Russes. C’était un jeu de
billard que le président Abdel-Nasser me paraît avoir très
bien joué et qui était bien tracé. Aujourd’hui, le jeu est
tellement plus compliqué. Et d’autre part, les problèmes
économiques de l’Egypte des années 1950-60 et 70 étaient
très graves, mais ils sont devenus encore beaucoup plus
tragiques au début du XXIe siècle où une population
égyptienne de 80 millions d’égyptiens vit dans le même
territoire où vivaient 30 millions d’Egyptiens quand je suis
venu en Egypte, il y a 55 ans. Si l’Egypte n’a pas le rôle
aussi brillant qu’elle avait il y a un demi-siècle, c’est
parce que les problèmes sont plus ardus et moins porteurs de
gloire. Donner à manger à une population aussi dense que de
jouer le jeu entre les deux superpuissances, américaines et
russes. Voilà ce qui me paraît la différence entre l’Egypte
d’il y a un demi-siècle et l’Egypte d’aujourd’hui.
Boutros-Ghali :
Je partage cette analyse. Je commencerai certainement par la
première difficulté que l’Egypte affronte aujourd’hui : elle
est passée de 30 millions d’habitants à 80 millions
d’habitants, et Le Caire est passé de 2 millions d’habitants
à 14 millions aujourd’hui. Mais au niveau de la politique
extérieure, il y a deux changements essentiels. D’abord la
guerre froide : la fameuse rencontre entre Tito, Nehru et
Nasser a créé le mouvement des non-alignés et à travers ce
mouvement, l’Egypte a pu jouer un rôle à l’échelle
planétaire. Second point, au moment de la création des
Nations-Unies, il n’y avait que 50 Etats dont 3 Etats
africains : l’Egypte, le Liberia et l’Ethiopie. L’Egypte a
joué, à ce moment là, un rôle extrêmement important comme
chef de libération des pays africains et des pays du
tiers-monde. Une fois que la guerre froide s’est terminée,
une fois que la majorité des Etats africains ont obtenu
l’indépendance, les deux objectifs de la politique
extérieure égyptienne, le non-alignement et la libération
des pays colonisés, ont disparu. Donc la politique étrangère
égyptienne se trouvait à la recherche d’un troisième
objectif que l’on n’a pas trouvé jusqu’à aujourd’hui. Ce
sont ces trois événements, l’explosion démographique, la fin
de la guerre froide et la fin du colonialisme qui ont rendu
plus difficile la politique étrangère de l’Egypte.
— Pensez-vous qu’Israël a bien saisi l’initiative du
président Sadate ? Et par la même, peut-on dire que l’Egypte
a perdu son prestige dans le monde arabe à cause de la paix
conclu avec Israël ?
Jean Lacouture :
A un certain moment, les initiatives égyptiennes favorables
à la paix ont été mal comprises par les pays arabes, mais
dans le reste du monde, cela a été très bien considéré. Il
faut se souvenir qu’autant le président Nasser a été
vilipendé dans une grande partie de l’Occident, autant
Sadate était considéré, en raison de son voyage à Jérusalem
comme un héros international, un personnage vraiment
populaire. Il n’a pas été applaudi par Damas à cette époque,
mais il a été applaudi à New York, à Londres et à Paris. Je
pense que l’ensemble des démarches de Camp David était pour
nous en Occident une percée extraordinaire, une ouverture,
contrairement aux Arabes qui voyaient en la cause arabe les
raisons de leur fierté. L’Egypte était le leader arabe et
maintenant elle est devenue une puissance plus
internationale. L’Egypte a connu dans l’ensemble du monde un
rayonnement extraordinaire. J’étais admirateur de la
démarche et l’aboutissement de Camp David.
Boutros-Ghali :
Je partage cette analyse. L’Egypte, à la suite de la visite
du président Sadate à Jérusalem, est devenue plus
internationale et moins inter-arabe, c’était le prix d’une
reconnaissance internationale de l’action de Sadate et, en
même temps, une méconnaissance de la part de la majorité des
pays Arabes. C’est une méconnaissance qui était de courte
durée, puisque quelques années plus tard, la plupart des
pays arabes ont vite compris l’initiative de Sadate et les
autorités palestiniennes et Yasser Arafat ont essayé de
faire ce qu’avait fait Sadate à Jérusalem. Il est certain
que l’Egypte a eu, à un certain moment, une grande
popularité à l’échelle internationale et peu de popularité à
l’échelle inter-arabe.
— Quelle est la part de responsabilité d’Israël dans
l’impasse du processus de paix ?
Boutros-Ghali :
Je pense que limiter des responsabilités entre l’Egypte et
Israël ne suffit pas, car nous avons un 3e élément qui est
plus important, c’est le médiateur américain qui, du temps
du président Carter, a joué effectivement le rôle de
médiateur et, par la suite, les différents présidents qui
l’ont succédé n’ont jamais pris au sérieux l’importance de
trouver une solution à la crise qui oppose le monde arabe à
Israël. Donc, il y a une responsabilité de la part de
l’Egypte et il y a une responsabilité du monde arabe. Il y a
surtout la responsabilité d’Israël. Mais la véritable
responsabilité vient du grand médiateur qui aurait pu
continuer à jouer le rôle qu’a joué le président Carter.
Jean Lacouture :
Il me semble logique qu’Israël a été très heureuse de
recevoir le cadeau que faisait le président Sadate en se
rendant à Jérusalem, en négociant à Camp David et en allant
vers la paix avec Israël. C’était une très grande victoire
pour les fondateurs d’Israël. Ils ont très bien reçu le
cadeau, mais ils n’ont pas compris que ce cadeau avait un
certain prix. Il y avait après l’avoir reçu, un donnant à
faire qui, jusqu’ici, n’avait pas été compris en Israël.
— Vous avez tous deux connu l’Egypte quand elle comptait 20
millions d’habitants. Aujourd’hui, elle est en passe d’avoir
une population de 80 millions qui devrait atteindre 160 à
180 millions dans les cinquante prochaines années. Comment
voyez-vous l’avenir du pays à l’aune de ces prévisions ?
Jean Lacouture :
Je crois que c’est une question de bonification des terres,
c’est-à-dire que quand vous êtes passés de 20 millions à 80
millions d’habitants, sur un territoire qui n’a pas beaucoup
bougé, et que vous avez cessé d’être, comme au temps du
grand Ramsès, des conquérants, vous n’allez pas non plus
conquérir les terres voisines, il faut donc conquérir de la
terre bonifiée, ceci avec l’utilisation du cher, du grand et
admirable Nil. Je crois qu’il y a une question de conquête
des terres qui est tragique et qui prend l’Egypte à la
gorge. Il faut la bonification des terres, notamment dans le
désert occidental, c’est en cours et c’est trop lent par
rapport aux naissances en Egypte.
Boutros-Ghali :
Je partage cette analyse. Il s’agit de construire de
nouveaux barrages sur le Nil. Il s’agit d’obtenir l’accord
des riverains du fleuve pour avoir une administration
internationale en vue de gérer ses eaux. Il est très beau de
cultiver le désert, mais il nous faut de l’eau qui n’est pas
suffisante.
— Pensez-vous que l’Egypte est toujours confrontée à un
problème de terrorisme ?
Boutros-Ghali :
Nous avons un extrémisme qui se retrouve à l’échelle
planétaire. Vous avez un fondamentalisme chrétien, un
fondamentalisme hindou, un fondamentalisme juif, un
fondamentalisme musulman. Les événements du 11 septembre
2001 ont mis en évidence uniquement le fondamentalisme
musulman et on considère que tout musulman est un terroriste
potentiel et ceci renforce le fondamentalisme musulman. Une
des causes du fondamentalisme dans les différentes parties
du monde est due à la globalisation et à la mondialisation
qui crée un repli identitaire basé sur les religions, et je
pense que ces phénomènes doivent être dépassés dans les 20
ou 30 prochaines années.
Jean Lacouture :
J’ai envie de crier bis. Je crois que c’est profondément
sain et raisonnable. A vrai dire, je suis né dans la même
religion que Boutros-Ghali et donc je crois qu’il faut un
peu regarder la naissance du fondamentalisme, d’où il est
venu. De quelle supériorité quasiment infernale de
l’Occident chrétien ? D’où le complexe fondamentaliste
s’est-il incrusté à ce point dans une certaine partie du
monde musulman ?
Les
responsabilités sont extraordinairement partagées.
Propos recueillis par Ahmed Youssef