Al-Ahram Hebdo,Invité | Boutros Boutros-Ghal et Jean Lacouture; « Le grand défi de l’Egypte est sa démographie galopante »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 17 au 23 décembre 2008, numéro 645

 

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Invité

Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général de l’Onu, et Jean Lacouture, écrivain français spécialiste du Moyen-Orient, évoquent dans cet entretien croisé l’impasse actuelle du processus de paix et le rôle de l’Egypte dans le monde arabe.  

« Le grand défi de l’Egypte est
sa démographie galopante »
 

Al-ahram hebdo : Quelles sont les raisons pour lesquelles le processus de paix palestino-israélien se trouve aujourd’hui dans l’impasse ?

Boutros Boutros-Ghali : Les deux principaux protagonistes sont faibles et incapables de par leur faiblesse de faire les concessions nécessaires, ou même de s’intéresser à une nouvelle initiative pour trouver une solution au conflit. Et donc : faible + faible =  très faible.

Jean Lacouture : Je trouve cette formule excellente et tout à fait digne d’un diplomate. Elle connaît les mécanismes à l’intérieur d’un mécanisme. Moi, je vois surtout de par la division entre les Palestiniens qui est tragique, que le Hamas était très négatif à une certaine période, il l’est peut-être maintenant un peu moins, il y a une petite évolution, mais ce que l’on aperçoit surtout, c’est une grande faiblesse dans le pouvoir des Israéliens, et ce que l’on voit monter, c’est le parti des colons (que ce soit en Cisjordanie ou à Jérusalem) qui  ne cesse, jour après jour, de construire, de bâtir et de rendre la situation plus irréversible. Sur ce plan, je suis pessimiste. Après les magnifiques progrès qui ont été accomplis il y a 15 ou 20 ans, nous sommes dans une période de régression par rapport à la paix.

—  Vous avez été tous les deux témoins de « l’Egypte leader du monde arabe » dans les années 1950 et 60 sous le président Nasser. Pensez-vous que l’Egypte continue toujours à jouer ce rôle ou bien l’a-t-elle perdu partiellement ou totalement ?

Jean Lacouture : J’ai un peu de gêne à dire pour un journal égyptien, que le rayonnement de l’Egypte d’aujourd’hui n’est pas tout à fait celui qui était le sien au moment du président Abdel-Nasser. On peut dire cela pour des raisons multiples. L’Egypte affronte des problèmes politiques, diplomatiques, stratégiques qui étaient traitables par la diplomatie énergique originelle jouant intelligemment des rivalités entre l’Occident et l’Union soviétique, entre les Américains et les Anglais d’une part et Anglais et Français d’autre part, et tout cela par rapport aux Russes. C’était un jeu de billard que le président Abdel-Nasser me paraît avoir très bien joué et qui était bien tracé. Aujourd’hui, le jeu est tellement plus compliqué. Et d’autre part, les problèmes économiques de l’Egypte des années 1950-60 et 70 étaient très graves, mais ils sont devenus encore beaucoup plus tragiques au début du XXIe siècle où une population égyptienne de 80 millions d’égyptiens vit dans le même territoire où vivaient 30 millions d’Egyptiens quand je suis venu en Egypte, il y a 55 ans. Si l’Egypte n’a pas le rôle aussi brillant qu’elle avait il y a un demi-siècle, c’est parce que les problèmes sont plus ardus et moins porteurs de gloire. Donner à manger à une population aussi dense que de jouer le jeu entre les deux superpuissances, américaines et russes. Voilà ce qui me paraît la différence entre l’Egypte d’il y a un demi-siècle et l’Egypte d’aujourd’hui.

Boutros-Ghali : Je partage cette analyse. Je commencerai certainement par la première difficulté que l’Egypte affronte aujourd’hui : elle est passée de 30 millions d’habitants à 80 millions d’habitants, et Le Caire est passé de 2 millions d’habitants à 14 millions aujourd’hui. Mais au niveau de la politique extérieure, il y a deux changements essentiels. D’abord la guerre froide : la fameuse rencontre entre Tito, Nehru et Nasser a créé le mouvement des non-alignés et à travers ce mouvement, l’Egypte a pu jouer un rôle à l’échelle planétaire. Second point, au moment de la création des Nations-Unies, il n’y avait que 50 Etats dont 3 Etats africains : l’Egypte, le Liberia et l’Ethiopie. L’Egypte a joué, à ce moment là, un rôle extrêmement important comme chef de libération des pays africains et des pays du tiers-monde. Une fois que la guerre froide s’est terminée, une fois que la majorité des Etats africains ont obtenu l’indépendance, les deux objectifs de la politique extérieure égyptienne, le non-alignement et la libération des pays colonisés, ont disparu. Donc la politique étrangère égyptienne se trouvait à la recherche d’un troisième objectif que l’on n’a pas trouvé jusqu’à aujourd’hui. Ce sont ces trois événements, l’explosion démographique, la fin de la guerre froide et la fin du colonialisme qui ont rendu plus difficile la politique étrangère de l’Egypte.

— Pensez-vous qu’Israël a bien saisi l’initiative du président Sadate ? Et par la même, peut-on dire que l’Egypte a perdu son prestige dans le monde arabe à cause de la paix conclu avec Israël ?

Jean Lacouture : A un certain moment, les initiatives égyptiennes favorables à la paix ont été mal comprises par les pays arabes, mais dans le reste du monde, cela a été très bien considéré. Il faut se souvenir qu’autant le président Nasser a été vilipendé dans une grande partie de l’Occident, autant Sadate était considéré, en raison de son voyage à Jérusalem comme un héros international, un personnage vraiment populaire. Il n’a pas été applaudi par Damas à cette époque, mais il a été applaudi à New York, à Londres et à Paris. Je pense que l’ensemble des démarches de Camp David était pour nous en Occident une percée extraordinaire, une ouverture, contrairement aux Arabes qui voyaient en la cause arabe les raisons de leur fierté. L’Egypte était le leader arabe et maintenant elle est devenue une puissance plus  internationale. L’Egypte a connu dans l’ensemble du monde un rayonnement extraordinaire. J’étais admirateur de la démarche et l’aboutissement de Camp David.

Boutros-Ghali : Je partage cette analyse. L’Egypte, à la suite de la visite du président Sadate à Jérusalem, est devenue plus internationale et moins inter-arabe, c’était le prix d’une reconnaissance internationale de l’action de Sadate et, en même temps, une méconnaissance de la part de la majorité des pays Arabes. C’est une méconnaissance qui était de courte durée, puisque quelques années plus tard, la plupart des pays arabes ont vite compris l’initiative de Sadate et les autorités palestiniennes et Yasser Arafat ont essayé de faire ce qu’avait fait Sadate à Jérusalem. Il est certain que l’Egypte a eu, à un certain moment, une grande popularité à l’échelle internationale et peu de popularité à l’échelle inter-arabe.

— Quelle est la part de responsabilité d’Israël dans l’impasse du processus de paix ?

Boutros-Ghali : Je pense que limiter des responsabilités entre l’Egypte et Israël ne suffit pas, car nous avons un 3e élément qui est plus important, c’est le médiateur américain qui, du temps du président Carter, a joué effectivement le rôle de médiateur et, par la suite, les différents présidents qui l’ont succédé n’ont jamais pris au sérieux l’importance de trouver une solution à la crise qui oppose le monde arabe à Israël. Donc, il y a une responsabilité de la part de l’Egypte et il y a une responsabilité du monde arabe. Il y a surtout la responsabilité d’Israël. Mais la véritable responsabilité vient du grand médiateur qui aurait pu continuer à jouer le rôle qu’a joué le président Carter.

Jean Lacouture : Il me semble logique qu’Israël a été très heureuse de recevoir le cadeau que faisait le président Sadate en se rendant à Jérusalem, en négociant à Camp David et en allant vers la paix avec Israël. C’était une très grande victoire pour les fondateurs d’Israël. Ils ont très bien reçu le cadeau, mais ils n’ont pas compris que ce cadeau avait un certain prix. Il y avait après l’avoir reçu, un donnant à faire qui, jusqu’ici, n’avait pas été compris en Israël.

— Vous avez tous deux connu l’Egypte quand elle comptait 20 millions d’habitants. Aujourd’hui, elle est en passe d’avoir une population de 80 millions qui devrait atteindre 160 à 180 millions dans les cinquante prochaines années. Comment voyez-vous l’avenir du pays à l’aune de ces prévisions ?

Jean Lacouture : Je crois que c’est une question de bonification des terres, c’est-à-dire que quand vous êtes passés de 20 millions à 80 millions d’habitants, sur un territoire qui n’a pas beaucoup bougé, et que vous avez cessé d’être, comme au temps du grand Ramsès, des conquérants, vous n’allez pas non plus conquérir les terres voisines, il faut donc conquérir de la terre bonifiée, ceci avec l’utilisation du cher, du grand et admirable Nil. Je crois qu’il y a une question de conquête des terres qui est tragique et qui prend l’Egypte à la gorge. Il faut la bonification des terres, notamment dans le désert occidental, c’est en cours et c’est trop lent par rapport aux naissances en Egypte.

Boutros-Ghali : Je partage cette analyse. Il s’agit de construire de nouveaux barrages sur le Nil. Il s’agit d’obtenir l’accord des riverains du fleuve pour avoir une administration internationale en vue de gérer ses eaux. Il est très beau de cultiver le désert, mais il nous faut de l’eau qui n’est pas suffisante.

— Pensez-vous que l’Egypte est toujours confrontée à un problème de terrorisme ?

Boutros-Ghali : Nous avons un extrémisme qui se retrouve à l’échelle planétaire. Vous avez un fondamentalisme chrétien, un fondamentalisme hindou, un fondamentalisme juif, un fondamentalisme musulman. Les événements du 11 septembre 2001 ont mis en évidence uniquement le fondamentalisme musulman et on considère que tout musulman est un terroriste potentiel et ceci renforce le fondamentalisme musulman. Une des causes du fondamentalisme dans les différentes parties du monde est due à la globalisation et à la mondialisation qui crée un repli identitaire basé sur les religions, et je pense que ces phénomènes doivent être dépassés dans les 20 ou 30 prochaines années.

Jean Lacouture : J’ai envie de crier bis. Je crois que c’est profondément sain et raisonnable. A vrai dire, je suis né dans la même religion que Boutros-Ghali et donc je crois qu’il faut un peu regarder la naissance du fondamentalisme, d’où il est venu. De quelle supériorité quasiment infernale de l’Occident chrétien ? D’où le complexe fondamentaliste s’est-il incrusté à ce point dans une certaine partie du monde musulman ? Les responsabilités sont extraordinairement partagées.

Propos recueillis par Ahmed Youssef

 




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